Les misérables, Fred Cavayé, 2026
Je ne sais pas si ce film fera ses frais. Il a coûté très cher, entre 33 et 43 millions d’euros, ce qui veut dire qu'il sera rentable au-delà de 4 millions d’entrées en France. Mais tout m’incite à ne pas aller le voir. La première raison est qu’il me semble que cette nouvelle adaptation – peut-être la cinquantième si on compte à la fois celles pour le cinéma et celles pour la télévision – est parfaitement inutile, à la fois dans sa forme et dans son esprit. Il apparait que le cinéma français aux abois, après avoir adapté médiocrement Alexandre Dumas – Les trois mousquetaires et Le comte de Monte Cristo – continue de se rabattre sur des classiques de la littérature pour essayer de se sortir du trou où il se trouve. Ce principe de marketing est déjà suspect. La seconde raison niche dans la distribution. Tous les acteurs semblent sortir d’un déjeuner chez Lipp ou dans un quelconque restaurant de Saint-Germain-des-Prés.

Jean Valjean à la sortie de son restaurant préféré
Aucun des personnages ne ressemble de près ou de loin à ceux
imaginés par Victor Hugo. Lindon, trop bronzé, semble revenir de ses vacances
au ski, il est censé incarné un ex bagnard. Les Thénardier, incarnés par
Benjamin Lavernhe et Camille Cottin, ressemblent à de vieux hippies en marge de
la société, quant à Javert sous les traits de Tahar Rahim il ne semble pas
avoir été fini. Dans les versions précédentes qui sont restées dans nos mémoires,
Jean Valjean est incarné par des gars costauds qui semblent avoir vécus, Harry
Baur, Jean Gabin ou Lino Ventura, ce dernier étant physiquement le plus proche
du portrait qu’en avait fait Victor Hugo. Les Thénardier ont toujours été
incarnés par des acteurs représentant physiquement une sournoiserie évidente,
par exemple Bourvil dans la version de Jean-Paul Le Chanois en 1958, ou
Jean Carmet dans celle réalisée par Robert Hossein en 1982. Pour Javert c’est
pire encore, dans la version de Raymond Bernard de 1934, c’est Charles Vanel
qui s’y colle, en 1958, c’est Bernard Blier, en 1982, c’est Michel Bouquet. Des
acteurs qui naturellement sont inquiétants. Tahar Rahim est peut-être un bon
acteur, je n’en sais rien ne l’ayant vu que dans Un prophète, un film
très médiocre, mais en tous les cas, il ne suggère rien de complexe, peut-être
trop jeune, peut-être trop lisse.

Les Thénardier attendant leur allocation logement au pied de leur HLM
Tout cela peut se discuter bien entendu, mais le plus problématique est la cuistrerie de Fred Cavayé qui prétend avoir corrigé Victor Hugo ! Passons sur le fait que le film de Cavayé dure moins que les autres versions que j’ai évoquées, celle de Raymond Bernard, la meilleure et la plus complète, dure en trois parties près de 5 heures, celle de Le Chanois dure 3 h 37, celle de Robert Hossein dure 3 h, complétée d’une version pour la télévision de 3 h 40. Ici nous sommes en dessous des trois heures, ce qui veut dire qu’on a fait des coupes sombres pour arriver à cette durée. Voyons quelques-unes des modifications adoptées. D’abord la fin, dans le roman comme dans toutes les versions que je connais, Jean Valjean meurt réconcilié avec Cosette et Marius face aux chandeliers que lui avait donnés Monseigneur Myriel. C’est selon Hugo la confirmation de cette rédemption qu’enfin il a trouvé. Cavayé nous dit « Au départ, je voulais aborder sa mort apaisée comme dans le roman. Puis je me suis interdit de le faire, je ne voulais pas tuer mon personnage principal. Je trouvais ça joli de le faire partir comme un vrai héros de cinéma, semblable à une fin de western, on ne sait pas où il va et ce qu'il va faire. Un peu comme une dernière case de Lucky Luke. » C’est à la fois risible et indécent, d’autant qu’on voit semble-t-il Cosette et Marius qui ont créé une famille et qui ont hérité des fameux chandeliers.

Javert se demandant ce qu’il peut bien faire dans ce film
L’histoire des Thénardier est revisitée en long, en large et en travers. Déjà dans le couple Cavayé a fait en sorte que ce soit la femme Thénardier qui ait la place la plus important « Je trouvais qu'il y avait une ironie dramatique assez formidable en inversant les rôles, que ce soit elle le leader du couple et lui en admiration face à sa femme ». Bon s’il le dit. En outre il imagine la mort de la Thénardier touchée par une balle dans un affrontement qui a lieu dans leur appartement. Victor Hugo ne s’était pas préoccupé de la fin de celle-ci essentiellement parce que Jean Valjean est le centre de ses préoccupations. Cavayé a de l’imagination ! Il a donc fait apparaitre le fantôme de la mère de Javert. Pire encore Cavayé ne semble pas avoir lu le roman il dit : « Il est vrai que l’apparition du "fantôme" de sa mère, dont il est responsable de la mort en l’envoyant sciemment au bagne, amène un côté fantastique, qui n’est pas pour me déplaire. » Là on frise le ridicule car Javert étant né en prison – qui explique qu’il optera pour la chiourme – il ne peut pas avoir envoyé sa mère en prison, c’est surréaliste.

Cosette et Jean Valjean au jardin du Luxembourg
Même le journal Le monde, plutôt complaisant est
sorti effaré de la projection. Parmi les choses que Jacques Mendelbaum à Cavayé,
on en retiendra deux. D’abord de mettre Cosette au goût du jour en en faisant
une sorte de militante féministe ! L’inverse de ce qu’elle dans le roman
où elle apparait à la fois un peu bête, mais surtout très égoïste. Ensuite la
manière de filmer les scènes des barricades à l’américaine, des barricades bien
propres sur elles, travaillées par des zooms intempestifs qui sont censés
donner du volume aux combats. Télérama et même Libération ont
livré eux aussi une critique acide. Les seules bonnes critiques sont celles des
médias non écrits, la télévision et la radio. La réception manque de chaleur. Après
le fiasco commercial et artistique de Jean Valjean réalisé par Éric Besnard
et distribué en 2025, c’est un autre échec qui s’annonce pour cette énième et
inutile d’adaptation du chef d’œuvre de Victor Hugo. A force de vouloir attirer
le chaland avec des valeurs sûres de la littérature, on aboutit par la force
des choses à des produits aussi anecdotiques que sans imagination. L’avantage du
film d’Éric Besnard est qu’il n’a couté « que » 7 millions d’euros,
les pertes sont donc bien moins importantes que celles attendues pour le film
de Cavayé !
C'est curieux, j'ai l'impression en lisant ce texte de l'avoir écrit tant il est ce que je pense..
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