Une bataille après l’autre, One battle after another, Paul Thomas Anderson, 2025
J’ai beaucoup hésité à aller voir ce film, trouvant le sujet un peu scabreux, et l’esthétique affichée assez peu attirante. Cependant nous vivons une période de désert sur le plan cinématographique, que ce soit en France où aux Etats-Unis où les échecs ruineux se répètent, et je me suis que peut être ce film serait à voir. Leonardo Di Caprio est aujourd’hui un des rares acteurs – avec Matt Damon sans doute – capable de porter sur son nom un projet ambitieux et en même temps de remplir les salles de cinéma du monde entier. Mais si je lui reconnais un vrai talent d’acteur, sa filmographie récente compte peu de films de grande qualité. C’est un très gros budget, donné entre 140 et 175 millions de dollars. Le film de Paul Thomas Anderson est déjà un succès commercial et un succès critique, sans que ceux-ci soient cependant de très grande ampleur. Cinéaste ambitieux, porteur d’une conscience sociale affirmée, Paul Thomas Anderson avait déjà adapté un roman de Pynchon, Inerhent Vice, en 2014 et ce ne fut pas une réussite. L’œuvre de cet auteur qui publie assez peu et que certains voient comme un futur Prix Nobel de littérature est difficile à caractériser. Il y a de la satire, une critique de l’Amérique et beaucoup de personnages perdus comme dans une grande partie de la littérature étatsunienne. Vineland était sorti bien avant Inerhent Vice, en 1990. Il a donc forcément quelque chose de daté. L’histoire se déroulait en 1984 en Californie au moment de la réélection de Ronald Reagan. Ce qui peut donner comme un écho avec l’époque présente et la nouvelle élection de Trump en 2024, l’ouvrage initial cependant était ancré dans une Amérique post soixante-huitarde qui était en train de se défaire des illusions révolutionnaires. Paul Thomas Anderson est un cinéaste qui ne tourne pas beaucoup : 10 longs métrages en trente ans. Jusque-là There Will Be Blood est sans doute le seul de ses films que j’ai trouvé vraiment intéressant.
Pat Calhoun et Perfidia Beverly Hills sont membres des French 75, des révolutionnaires qui prônent la lutte armée. Ils attaquent un centre de détention de migrants et Perfidia en profite pour humilier le commandant de la base, le capitaine Steven J. Lockjaw, qui tombe amoureux d’elle et qui va la poursuivre de sa vengeance. Pat et Perfidia deviennent amants tandis que les French 75 attaquent des bureaux de politiciens, des banques et même le réseau électrique. Pendant une opération, Lockjaw surprend Perfidia en flagrant délit de pose d'une bombe, pour s’en sortir, elle accepte une relation sexuelle avec lui. Peu après Perfidia donne naissance à une petite fille, Charlene, mais Pat ne parvient pas à la convaincre de vivre en famille et elle les abandonne pour poursuivre ses activités révolutionnaires. Durant un autre braquage, Perfidia abat un garde et est capturée par la police. Lockjaw s'arrange pour qu'elle évite la prison en échange de sa dénonciation des French 75. Elle devient une balance et entre dans un programme de protection de témoin tandis que Lockjaw traque ses camarades et en tue plusieurs, forçant les autres à prendre la fuite et faire profil bas. Tandis que Pat et la petite Charlene sont contraints de vivre cachés sous les noms de Bob et Willa Ferguson, Perfidia échappe à la garde de Lockjaw et s'enfuit au Mexique.
Les French 75 libèrent les migrants
Seize ans plus tard, vivant dans la ville de Baktan Cross, Bob est devenu paranoïaque et toxicomane. Il a élevé Willa tout seul, et cherche à la protéger. De son côté, grâce à ses actions anti-immigrés véhémentes, Lockjaw gravit les échelons de l'armée américaine jusqu'au grade de colonel et est invité à rejoindre le Club des Aventuriers de Noël, une riche et puissante société secrète de suprémacistes blancs. Mentant sur le fait de n'avoir jamais eu de relation interraciale, Lockjaw traque secrètement Willa afin de garder sa relation passée secrète. Il engage un chasseur de primes, Avanti Q, qui capture Howard Sommerville, un ancien des French 75 qui est encore resté actif, il va évidemment balancer tout ce qu’il sait sur son groupe, donc donner l’adresse de Bob et de Willa. Sous couvert d'une opération anti-immigration et anti-drogue, Lockjaw dépêche ses troupes à Baktan Cross pour retrouver Bob et Willa. Deandra, un membre de confiance des French 75, sauve Willa avant que le bal de son école ne soit perquisitionné par l'armée. Les hommes de Lockjaw attaquent la maison de Bob encore sous l'effet de la drogue. Il s'échappe par un tunnel dans sa chambre et appelle la ligne d'assistance des French 75 mais ne se souvient pas du mot de passe cryptique et ne trouve pas d’aide. Il part chercher Sergio St. Carlos, le professeur de karaté de Willa et leader respecté de la communauté mexicaine, qui évacue un flot d'immigrants par son propre tunnel secret. Tandis que la ville est victime d'une manifestation violente, Bob s'échappe, avec l'aide des élèves de Sergio, par les toits mais il va être arrêté. Deandra pendant ce temps emmène Willa dans un couvent tenu par des religieuses révolutionnaires qui fument de l’herbe, où elle apprend la vérité sur la trahison de sa mère.
Perfidia entretient une relation louche avec Lockjaw
Réunis dans leur bunker secret, les Christmas Adventurers
découvrent des preuves de la relation de Lockjaw avec Perfidia et envoient un
de leurs membres, Tim Smith, pour les éliminer, lui et Willa. Lors d'une
descente dans le couvent, Lockjaw effectue des tests ADN de force sur Willa, ce
qui confirme que c’est bien Bob qui est son père. Bob va s’évader grâce à
Sergio qui le conduit au couvent, le jetant hors de la voiture en marche avant
d'être arrêté par la police. Démarrant une autre voiture, Bob atteint bien le
couvent mais échoue à tuer Lockjaw avec le fusil de Sergio. Le colonel demande
alors à Avanti de se débarrasser de Willa. L’homme de main des Christmas
Adventurers traque Lockjaw et lui tire une balle dans la tête, provoquant un
accident de voiture, le laissant pour mort. Avanti livre Willa aux hommes de
Lockjaw mais, refusant de la laisser se faire tuer, la libère et meurt en
abattant les autres. Willa prend la voiture et le pistolet d'Avanti, puis tend
une embuscade à Smith. Bob arrive ensuite sur les lieux et retrouve sa fille en
larmes. Lockjaw, grièvement blessé et défiguré, survit et retourne auprès du
Christmas Adventurers Club, espérant tout de même rejoindre leur groupe. Mais
ceux-ci vont l’éliminer à cause de ses relations passées avec Perfidia. De
retour chez lui avec sa fille, Bob remet à Willa une lettre écrite par sa mère,
où elle raconte son regret d'avoir trahi ses camarades et qu'elle espère revoir
sa fille un jour, avouant que les actions qu’elle a menées dans sa jeunesse n’ont
mené à rien. Willa enlace Bob puis part rejoindre une manifestation à Oakland.
Perfidia annonce à Bob qu’elle abandonne sa famille
La discussion autour de ce film a beaucoup porté sur les intentions politiques de Pynchon et d’Anderson. Les conservateurs ont voulu y voir une défense et illustration de la mouvance antifasciste et révolutionnaire, et les « progressistes » une critique de l’Amérique et de son conservatisme. Pourtant ce n’est pas tout à fait exact. Le roman de Pynchon était clairement une désillusion sur les mouvements révolutionnaires qui étaient apparus à la fin des années soixante. Et le propos d’Anderson pointe au contraire l’échec aussi bien des suprémacistes blancs symbolisés par les Christmas Adventurers, que les errements des groupements révolutionnaires qui ont tenté d’agir contre le capitalisme. C’est en ce sens que la lettre de Perfidia à sa fille, si elle confirme la nécessité de transformer le monde dans un sens de plus de justice et plus d’égalité, annonce que les militants de sa génération qui prônaient la violence ont complètement échoué. D’une manière latente, il y a une critique des mouvements révolutionnaires qui apparaissent comme sous-équipés sur le plan intellectuel. La divergence entre le film et le roman est que ce dernier se situait dans la montée en puissance de la droite reaganienne sur le plan politique aussi bien que sur le plan intellectuel, tandis que le film porte au contraire sur le retour de Trump au pouvoir, et de la consolidation d’un nouvel ordre conservateur. Il est donc erroné de penser que ce film serait à la gloire des antifascistes et des révolutionnaires.
Lockjaw a enfin capturé Perfidia
Ces derniers sont d’ailleurs des caricatures, les uns boivent et se droguent comme Bob, les autres deviennent hyperviolents et vivent pour cette violence comme Perfidia justement. Quant à Willa la fille chérie de Bob, elle est entourée de freaks sur le modèle woke de ces dernières années, et eux non plus ne semblent pas vraiment représenter un avenir quelconque pour l’Amérique. Jusqu’au nom du groupe révolutionnaire de Bob et Perfidia, les French 75, en référence d’ailleurs au Mai 68 français, comme une mauvaise imitation du glorieux modèle. Bien entendu c’est tout de même un point de vue de gauche sur l’état de l’Amérique, c’est incontestable, car si les antifascistes ont de bonnes raisons de lutter, les fascistes, représentés ici par les Christmas Adventurers, veulent restaurer une société hiérarchisée et soumise à leurs intérêts. Ils représentent l’argent, la suprématie blanche, mais aussi en même temps le déclin. Leur vieux leader est déjà cloué dans un fauteuil à roulette et se trouve sans avenir aucun. Cette image du vieux blanc cloué dans un fauteuil, face à une jeunesse afro-américaine ou métissé avait déjà été utilisée par le médiocre film Intouchables d’Olivier Nakache et Éric Toledano en 2011, pour signifier quelque part la fin de l’Occident et son nécessaire remplacement. Lockjaw lui-même est aussi une caricature de militaire étatsunien. Bien évidemment dans les années où Pynchon a conçu son récit, la lutte contre l’immigration clandestine en provenance des pays d’Amérique latine, si elle existait déjà, n’avait pas pris l’ampleur qu’elle a trouvé avec le second mandat de Donald Trump. Ce n’était pas un sujet de premier. Le film hésite entre le grotesque et le sérieux d’un pamphlet politique.
Lockjaw est accueilli dans le Christmas Adventurers Club
Mais il y a un autre niveau dans le film d’Anderson, ce sont les rapports entre les individus. On voit curieusement les gens d’extrême-droite qui n’ont pas de relations familiales, à l’instar de Lockjaw, et à l’inverse les révolutionnaires qui sont complètement centrés dessus, c’est le cas de Bob, mais pas de Perfidia, de sa fille, et puis les Mexicains qui vivent dans l’orbe de St. Carlos. Les Mexicains sont d’ailleurs saturés d’enfants de tous les âges comme si c’était là l’image du grand remplacement en marche pour les Etats-Unis. Dans l’opposition entre les révolutionnaires et les conservateurs, il y a les décors qui jouent un rôle important. Ceux dans lesquels les premiers évoluent sont pauvres, étriqués, tandis que ceux dans lesquels on voit les conservateurs, sont très riches, aseptisés, mais aussi frappés d’une géométrie mortifère. La violence va jouer un rôle déterminant, et d’ailleurs des deux côtés, comme si le réalisateur voulait dénoncer une impasse dans cette forme de revendication politique. Mais il n’a pas vraiment de solution de remplacement à proposer.
Après l’assaut de la police, Bob s’enfuit par le tunnel
Le film qui dure 2 h 40 est d’une lenteur incroyable, notamment la poursuite finale qui voir Bob sur la trace de Lockjaw qui lui-même est traqué par un membre du Christmas Adventurers Club, ça dure plus de vingt minutes, mais cela aurait pu être traité en cinq ou six, sans que le message du film ne soit altéré. De même la fin lénifiante de l’histoire, avec la lecture de la lettre de Perfidia faisant son mea culpa, est à la fois un peu niaise et redondante. Le scénario tire à la ligne, mais cela provient peut-être de la pléthore d’acteurs de premier rang à qui il faut bien fournir des lignes de dialogue. Tout est trop long, on peut enlever facilement une heure à cette pellicule. Curieusement cette dilatation s’accompagne par une manière de filmer très hachée, saccadée. Anderson n’utilise les travelings qu’au moment où il ne le faut pas, par exemple en suivant les longs couloirs qui mènent à l’antre du Christmas Adventurers Club. Les plans larges n’intéressent pas Anderson, et il filme en très gros plans. À mon avis cela ralentit le rythme, même si cela facilite le montage. La photo est un peu passe partout, assez bien léchée, mais sans être remarquable.
Pendant les émeutes, ils fuient par les toits
La distribution est très importante. Mais Leonardo DiCaprio n’est pas forcément le pivot du film. Dans ses derniers films, il prend un grand plaisir à se dévaloriser, c’était déjà le cas dans le médiocre Killers of the Flower Moon, évitant de mettre en avant un physique avenant. Ici il est Bob Ferguson, mal rasé, sale, affublé d’une robe de chambre qui lui bat les flancs. Il n’est pas mauvais bien entendu. Mais la performance de Sean Penn dans le rôle du militaire Lockjaw est plus consistante. Vieilli, blanchi, la démarche raide qui va avec ses fonctions, il apparaît complètement perdu à travers les combats qu’il mène. Il est extraordinaire, c’est le clou de la distribution, d’autant que l’ambigüité de son rôle lui donne le rôle de pivot, il pourrait très bien décrocher un Oscar dans la catégorie second rôle en 2026. Derrière il y a Benicio del Toro dans le rôle de Sensei, le professeur de karaté de Willa. Son rôle est assez bref, mais cela lui suffit pour montrer qu’il est un bon acteur, comme d’habitude. On remarquera aussi dans un petit rôle Eric Schweig, un grand amérindien qui joue le chasseur de primes Avanti.
Willa va être capturée par les hommes de Lockjaw
Il y a ensuite trois rôles féminins, le plus importants est sans doute celui de Chase Infiniti dans le rôle de Willa, la fille adolescente de Bob qui accepte d’affronter les dangers liés à sa condition de naissance. Derrière il y a Teyana Taylor qui incarne Perfidia, elle a beaucoup de punch et de crédibilité. Enfin on trouve Regina Hall dans le rôle de Deandra qui elle aussi choisi de trahir. Ces trois rôles sont tenus par des afro-américaines. Les deux premières sont très bonnes, la troisième beaucoup moins, pleurnichant un peu à contretemps.
Bob a retrouvé Willa
L’ensemble est donc assez insatisfaisant, le projet est plutôt inabouti et donne une curieuse impression de tirer dans tous les sens. Vendu comme le film de l’année, malgré son succès immédiat, je ne crois pas que ce film laissera un grand souvenir dans la mémoire des cinéphiles.
Lockjaw a été éliminé
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