Le diabolique Monsieur Benton, Julie, Andrew L. Stone, 1956
Andrew L. Stone est un réalisateur qui a fait une très longue carrière et on peut dire qu’il n’a vécu que pour le cinéma. Il a commencé par le court-métrage et puis, encore au temps du muet, il est passé au long métrage. Sa carrière s’étale sur une cinquantaine d’années. Il s’est un peu dispersé, sans se fixer sur un genre en particulier, et à la fin de sa carrière, il tournait des comédies musicales. Le sommet c’est certainement dans le film noir qu’il faut le trouver. À ce moment-là, dans la deuxième partie des années cinquante, il était un auteur complet. Il écrivait ses scénarios, réalisait et produisait avec sa seconde épouse, une ancienne monteuse. C’était un esprit indépendant, il avait refusé un contrat somptueux au milieu des années trente avec la MGM parce qu’il craignait que celle-ci ne le contrôle et le bride dans sa créativité. Préférait travailler avec Paramount qui lui foutait la paix. Il fonda donc avec sa seconde épouse une société de production dont les films étaient distribués par United Artists. Pour Eddie Muller, Virginia Stone a été à l’origine du meilleur de la carrière de son mari[1]. C’est une idée que je partage. Dans ses meilleurs films noirs il présentait souvent des Américains ordinaires coincés dans de trop grandes ambitions, ou confrontés à des situations difficiles qui les obligeaient à se dépasser. Ici il s’agit d’une hôtesse de l’air qui va être amenée, bien que ce ne soit pas le principal de l’intrigue évidemment à prendre les choses en mains et à piloter un avion de ligne pour éviter une catastrophe. Un roman a été tiré de ce scénario, signé Andrew L Stone, c’est une simple novellisation du film, il a été traduit par Gilles-Maurice Dumoulin. Julie a été cependant produit par Arwin Productions, une société montée par Doris Day et son mari afin de profiter de sa renommée grandissante, songez que la même année, elle triomphera dans un autre film noir, le remake de The Man Who Knew Too Much aux côtés de James Stewart film dans lequel elle chante Que sera, sera une chanson qui fit le tour du monde. Aujourd’hui Doris Day est un peu oubliée, sauf peut-être aux Etats-Unis. Blonde, solide, souriante, sachant chanter et danser, elle semble appartenir à un cinéma très daté, elle fut pourtant une actrice très rentable de ce cinéma de quand le cinéma célébrait le rêve américain.
Après une scène de ménage, Julie Benton se dispute avec son mari, Lyle, pianiste de concert, d'une jalousie maladive. Il la menace de mort si elle tente de le quitter, et il manque de peu de le faire en enfonçant l'accélérateur de leur voiture à fond en posant son pied sur celui de sa femme tandis que Julie zigzague frénétiquement sur les virages tortueux d'une route de la côte Pacifique. Cependant ils se réconcilient et Lyle s’excuse de sa conduite en disant qu’il est très jaloux et que sa jalousie est une maladie dont il n’arrive pas à guérir. Cliff Henderson, l‘ami de Julie, qui manifestement la drague, lui dit qu’elle doit regarder la réalité en face et que probablement Lyle a assassiné son premier mari qu’une enquête un peu hâtive avait déclaré suicidé par pendaison. Cherchant à obtenir les aveux de Lyle, Julie le fait parler avec des confidences anxieuses au creux de l'oreiller. Il finit par avouer son crime, un peu comme une menace pour qu’elle comprenne qu’elle ne doit pas le contrarier. Le lendemain matin elle fait sa valise et s’en va en stop, Lyle ayant enlevé les fils du delco. Lyle est à ses trousses. La police locale que Julie va voir lui dit qu’elle ne peut rien faire, qu’elle est impuissante, car aucun crime n'a été commis par Lyle contre Julie et elle n'a aucun témoin pour corroborer ses aveux. Elle s'enfuit alors à San Francisco, sa ville natale, avec l'aide de Cliff. Elle espère reprendre son ancien métier d’hôtesse de l’air. Lyle la retrouve et l’appelle à son hôtel, bien qu’elle ait pris un faux nom, et il la menace de mort. Avec Cliff ils se rendent encore à la police. Celle-ci avoue ne pouvoir agir, mais le lieutenant Pringle est bien plus conscient du danger réel qui menace Julie, grâce à l'abondance de faits divers dans une grande ville et au fait que l'un des leurs a vu sa femme assassinée par son ex-mari dans une affaire similaire de jalousie maladive.
Toujours harcelée par Lyle, Julie abandonne tout souvenir de leur vie commune, se forge une nouvelle identité et reprend son poste d'hôtesse de l'air chez Amalgamated Airlines. Basée à New York, elle doit encore effectuer quelques vols transcontinentaux. Pour son premier vol de retour vers San Francisco, elle passe la nuit chez une collègue, persuadée d'être en sécurité sous couvert d'anonymat. Se faisant passer pour un ami de Cliff, Lyle manipule un opérateur de sa société pour qu'il révèle que Cliff a rendez-vous avec une amie à San Francisco ce soir-là. Il l'attend sur le chemin du retour et le suit en voiture. Cliff se rend compte qu'il est suivi, il s'arrête et prêt à se confronter avec Lyle. Sous la menace d'une arme, Lyle force Cliff à accepter de le conduire chez Julie. Cliff saute de la voiture, mais Lyle lui tire dans le dos, puis fouille ses poches à la recherche de l'adresse de Julie. Julie est contactée par Amalgamated qui lui ordonne de modifier ses plans et de se rendre immédiatement à l'aéroport pour prendre un vol retour vers New York en remplacement d'un collègue malade. Grièvement blessé, Cliff est cependant recueilli par un vieux paysan et parvient à faire savoir à la police que Lyle sait où se trouve Julie, mais avant de pouvoir leur indiquer son adresse, il perd connaissance. En rassemblant les indices, ils finissent par trouver le bon appartement, mais trop tard pour empêcher Julie de partir. Lyle apprend que Julie a pris l'avion et se rend directement à l'aéroport. Les policiers sont tout près de retrouver Julie, mais elle descend par l’escalier, alors qu’ils ont pris l’ascenseur ! Ils arrivent cependant à avertir Julie que Lyle pourrait se trouver à bord de son vol. Elle l'aperçoit et prévient l'équipage, mais Lyle la suit dans le cockpit, sort une arme et abat le pilote. Il blesse ensuite grièvement le copilote avant d'être tué par ce dernier. Grâce à l'aide d'un médecin présent à bord, le copilote parvient à guider Julie entre deux pertes de connaissance. Finalement, il perd connaissance et Julie est guidée dans ses manœuvres vers le sol par la tour de contrôle, sauvant ainsi la vie de 60 passagers – et la sienne. Lyle est mort, Cliff est vivant.
Lyle lui dit que s’il s’est mal conduit c’est parce qu’il l’aime et qui ne veut pas la perdre
Ne nous attardons pas sur le réalisme de cette histoire, comme souvent dans le film noir, ce n’est pas là que se trouve la vérité. Elle se trouve plutôt dans les relations troubles entre les différents protagonistes. C’est l’histoire d’une femme, Julie, qui est confrontée à la violence de son époux qui est d’une jalousie maladive et qui la soupçonne en permanence. Il a la menace, tout en s’excusant cependant d’être ce qu’il est. L’énergique Julie commence à avoir peur. Son soi-disant ami renforce ses peurs en la harcelant pour qu’elle quitte son mari qui a peut-être tué son premier mari et camouflé le crime en suicide. On en revient par la bande au fameux trio car il est évident que l’aide de Cliff est aussi une aide intéressée, si Benton a tué le premier époux de Julie pour se l’approprier, Cliff voudrait bien voir Lyle en prison pour pouvoir épouser Julie ! Bien entendu le rôle de Cliff est celui du bon samaritain, mais les images au contraire des mots montrent que lui aussi harcèle Julie. C’est à mon sens l’aspect le plus intéressant du film que l’établissement de cette symétrie entre les deux hommes rivaux. L’un est plus franc, allant même jusqu’à avouer son meurtre, et l’autre est plus cauteleux et enrobe ses ambitions en jouant les protecteurs.
Cliff Henderson pousse Julie à quitter Benton et lui dit qu’il a probablement assassiné son premier mari
L’histoire se déroule pour nous montrer que Julie va finalement trouver toute seule la solution et s’émanciper de ses deux prétendants. La voie qu’elle choisit est celle de reprendre son ancien métier d’hôtesse de l’air, et mieux encore que prendre les commandes de l’avion. Piloter un avion est un métier d’hommes, surtout à cette époque, mais pour des raisons diverses, ils sont tous défaillants. Elle va prendre le manche en main ! Les policiers malgré leur bonne volonté ne sont pas d’une grande aide. Il faut qu’elle se débrouille toute seule. Julie est une femme forte manifestement. De son côté Lyle est sans doute un génie, c’est un grand concertiste, mais il est manifestement dérangé, c’est-à-dire qu’il se moque des convenances et de la morale ordinaire, de là à dire que tous les vrais artistes sont asociaux, de la graine de psychopathe il n’y a qu’un pas.
Lyle est un très grand pianiste
L’ambiance de ce film est résolument moderne, pour l’époque du moins. Julie est enfermée dans des mondanités un peu artificielles, une sorte de monde de loisir riche où les gens ne font rien que de sa laisser vivre. Ils se réunissent au club, jouent au golf ensemble, boivent des coups, éventuellement jouent au bridge et son jaloux les uns des autres. Ce sont des oisifs et Julie va retrouver le goût d’une vie plus simple et moins futile en reprenant son ancien métier, prenant du plaisir à se retrouver dans le petit logement de sa collègue de travail qui l’a invitée à passer la nuit chez elle. C’est une manière d’aller de l’avant, au-delà du retour du passé que Cliff a réussi à réintroduire dans sa tête. D’ailleurs la fin du film ne nous dit rien de ce qui se passera ensuite entre Julie et Cliff. Également elle aurait pu se placer sous la protection de Cliff et rester avec lui, il n’attend que ça, mais ce serait reconnaitre sa subordination en tant que femme.
Lyle avoue qu’il a tué son premier époux pour l’avoir à lui
Le scénario est bien construit, et les choses vont s’animer vraiment dès lors que Julie s’en va et que Lyle se lance à sa poursuite pour la récupérer. Il y a donc deux parties nettement séparées. La montée des tensions psychologiques, puis la course poursuite et la nécessité de sauver sa peau. Les objets jouent un rôle décisif, nous sommes dans les débuts de la débauche de la société de consommation : ces objets sont aussi bien de précieuses aides que de potentiels dangers. L’automobile peut permettre à Julie de s’évader, mais Lyle en enlevant les fils du delco oblige Julie à changer ses plans. Le téléphone aide Cliff à joindre la police, la police à prévenir Julie du danger. Mais c’est aussi le moyen pour Lyle que de retrouver la trace de Julie. C’est la même chose pour l’avion, il permet de s’éloigner rapidement, mais il peut tout aussi bien s’écraser au sol si le pilote et le co-pilote sont mis hors-jeu. L’ascenseur est certainement un objet moderne qui économise de l’énergie, mais en même temps c’est son existence qui fait que la police ne trouve pas Julie chez sa collègue de travail ! Autrement dit, chaque progrès se paye d’un inconvénient plus ou moins important.
Pendant que son mari va faire
des courses, elle fait sa valise
L’histoire est racontée par Julie elle-même, partiellement
en voix off. Cette confession lui permet de mettre les choses au point dans sa
tête et de regarder la vérité en face. Au fond elle s’en veut de s’être laissée
aller et de na pas avoir tenu compte des signes avant-coureurs qui annonçaient
la faillite de son mariage avec Benton. À partir de là les personnages qui vont
rentrer dans son histoire, sont un catalogue de postures engoncées dans des formes
inadéquates. Par exemple la police est contrainte à la passivité à cause des
lois. Ce qui est un appel indirect pour que l’individu se prenne en charge et c’est
ce que fait Julie. Ces moments d’introspection vont être suivis dans la deuxième
partie par des courses effrénées. Certes il y a une première alerte au tout
début du film avec Lyle qui oblige Julie a une conduite dangereuse, mais ce n’est
pas encore une poursuite.
Il y a d’abord le harcèlement de Julie par Lyle au moyen du téléphone et la surprise d’elle a de voir qu’il a tout de suite repérée alors qu’elle croyait avoir échappé à son « radar ». il y a ensuite la course poursuite entre Cliff et Benton qui se termine par une fusillade. C’est un des seuls moments où le réalisateur abandonne le personnage de Julie. Cela lui permet d’opposer les désordres de la ville au calme de la campagne. La querelle entre Cliff et Benton ne concerne pas le vieux paysan qui va tout faire pour venir en aide à Cliff et dont l’action contribue à sauver Julie et Cliff. Le clou du film est bien entendu la dernière séquence où après la mort du pilote, Julie va prendre les commandes en catastrophe et mener l’avion à bon port. Cette séquence dure un peu plus de 20 minutes. C’est semble-t-il la première fois qu’on voit ça à l’écran, mais cela sera reproduit assez souvent pas la suite. On retrouvera cette approche d’un profane pilotant un avion dans Airport 1975, film de Jack Smight, ou encore sur un plan plus humoristique dans Airplane! de David Zucker en 1980.
Dans l’ensemble c’est très bien filmé, nerveux, avec un rythme qui ne fléchit pas. Les décors sont bien choisis, y compris les rues qui figurent San Francisco. Il y a des moments d’une belle intensité, par exemple le passage de Cliff et Julie dans un grand hôtel de San Franciso, c’est un long travelling arrière qui traverse la foule sans que celle-ci ne se doute du drame qui se noue. La salle de police où on voit le lieutenant Pringle intervenir du mieux qu’il peut est aussi filmée avec une belle profondeur de champ. Stone sait très bien multiplier les angles de prises de vue et les gros plans de Julie, complètement catastrophée et apeurée, renforce l’aspect dramatique. Malgré l’artificialité de l’histoire, la manière de Stone de filmer n’est pas du tout gratuite et artificielle. Au contraire elle dépeint parfaitement les caractères des différents protagonistes. Les séquences où on voit Lyle suivre d’abord Cliff, puis ensuite Julie à la sortie de l’immeuble de sa collègue, sont parfaites, avec un beau noir et blanc dû à la photo de Fred Jackman jr. La copie que j’ai visionnée est en 1 : 1,33, ce qui donne de l’espace à l’histoire. Une partie du film est tournée à Monterey, et c’est semble-t-il pour cela que Doris Day décida ensuite de s’y établir.
Le lieutenant Pringle prend l’affaire au sérieux et leur enjoint de se montrer prudents
La distribution est très soignée. Elle est construite pour mettre en valeur Doris Day qui baladait une image souriante et chantante à l’écran recherchait aussi des rôles un peu plus dramatiques qui la sortiraient de ses comédies habituelles, c’est le cas ici. Et ce sera encore le cas avec le très bon Midnight Lace de David Miller qu’elle tourna en 1960, encore une femme persécutée par son mari. S’inspirait-elle de sa vie réelle ? Elle était mariée à un producteur qui s’est servi de son argent et elle se retrouvera ruinée littéralement. Mais elle eut la force de refaire sa vie et de surmonter ces difficultés. Elle tient le rôle de Julie bien entendu, elle est très bien, très dynamique et pleure exactement quand il faut. Notez que c’est elle qui chante la chanson Julie qui sera nominée aux Oscars.
Lyle a suivi Cliff sur la
route et menace de le tuer
Louis Jourdan, acteur français, né à Marseille et qui a fait
une belle carrière à Hollywood, était lui aussi un caractère très fort. Ses disputes
récurrentes avec David O Zelznick le montre. Il avait commencé en France avant
la guerre, mais il refusa de travailler pour la Continental et passa en zone non
occupée. Là il travailla pour la Résistance comme son père d’ailleurs qui avait
été arrêté par la Gestapo, mais qui réussit à s’évader. À Hollywood, son physique
de beau ténébreux l’orienta souvent, comme ici vers des rôles assez scabreux,
comme dans The Paradine Case d’Alfred Hitchcock, ou dans Madame
Bovary de Vincente Minelli. Il donnait l’image du séducteur – french lover –
sans scrupule, mais dans sa vie réelle il resta marié à une seule femme qui fut
l’amour de sa vie ! Il tourna aussi en France et donna une belle
interprétation du Comte de Monte Cristo sous la direction de Claude Autant-Lara,
sans doute la meilleure version cinématographique de cette histoire. C’est un
acteur un peu oublié, mais c’est dommage, il est parfait dans le rôle du
pianiste un peu fou, et très inquiétant.
La police qui est au courant de l’attentat contre Cliff cherche Julie
Barry Sullivan complète le trio. Il est un peu vieillissant et comme en retrait, on l’a vu plus à son avantage. Comme Louis Jourdan il a un joli costume de tweet, ce qui tend à rapprocher les deux hommes dans leur volonté de mettre la main sur Julie. Il y a ensuite Frank Lovejoy, il est le sérieux Lieutenant Pringle, il est toujours très bon, en représentant de la police.
Mais elle est partie pour l’aéroport,
suivie de loin par Lyle qui veut la tuer
La bande son est soignée, outre la chanson chantée par Doris Day, il y a la composition pour piano « Dream Rhapsody », du pianiste et compositeur Leonard Pennario. C’est un des clous du film puisque le jeu du pianiste doit démontrer que Lyle est à la fois un virtuose et un cinglé. Cette pièce est basée sur des thèmes tirés directement de la Symphonie en ré mineur de César Franck.
Le lieutenant Pringle s’est mis en rapport avec Julie qui est dans l’avion
Le film a été descendu par la critique qui s’est un peu trop attardée sur les invraisemblances évidentes du scénario, même le jeu de Doris Day a été critiqué, mais cela n’a pas empêché qu’il soit un très bon succès, peut être le film de Stone qui a rapporté le plus d’argent.
Lyle a pénétré dans la cabine
de pilotage et menace le pilote et le co-pilote
C’est encore un film difficile à trouver. Il n’existe aucune édition pour le marché français. Il faut se contenter de l’édition de Waner archive qui nous est vendue sans sous-titres et sans bonus, mais avec une qualité de l’image qui est bonne.
C’est Julie qui doit manœuvrer
l’avion pour le faire atterrir
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