Denis Mellier, La littérature fantastique, suivi de La fabulation noir, Rouge profond, 2026
En lisant des romans noirs ou en visionnant des films noirs, je me suis rendu compte d’une parenté plus ou moins relâchée avec le fantastique. Au cinéma des réalisateurs comme Jacques Tourneur ou Robert Wise se situent par leur filmographie au carrefour. C’est assez étrange, quoique de très grands écrivains aient travaillé dans la veine fantastique, c’est tout de même un genre qui peine à avoir pignon sur rue. Les surréalistes, Breton en tête, qui disaient détester le roman, toléraient pourtant le fantastique. Ils trouvaient qu’à la différence du roman en général il y avait là une ouverture vers une vision autre de la littérature, comme une imagination un peu plus débridée. La littérature fantastique est une réédition d’un titre qui avait paru en 2000 je crois, et qui était devenu introuvable. Denis Mellier est un spécialiste de la chose, un universitaire. Il y a donc ici deux ouvrages en un. Le premier travaille si on peut dire à la définition du domaine. Comme chaque fois qu’on s’intéresse à un « genre », c’est une chose un peu compliquée parce que les frontières sont parfois un peu floues. Autrement dit on reconnait le plus souvent un genre, sans toutefois être bien sûr d’en avoir donner une définition stable dans le temps. De même il est tout aussi difficile d’en définir les origines car elles ne se construisent qu’a posteriori en rappelant les œuvres anciennes et en les reclassant à l’aide de notre mémoire qui les sélectionne en fait avec les nécessités du jours.
Frankenstein, James Whale, 1931
La première partie de cet ouvrage est très pédagogique et plus brève aussi que la seconde. Faite de courts chapitres, elle définit d’une façon indirecte le champ, moins par ses techniques de production que par ses rapports d’avec les autres segments de la littérature. Elle cherche à comprendre ce qui fait le mécanisme de la terreur, et en même temps ce que le lecteur ou le spectateur si on se rapporte au cinéma va attendre de la réception de l’œuvre. Deux points sont un peu occultés, me semble-t-il, pour moi qui ne suis pas un spécialiste de la chose, ni un grand connaisseur des œuvres, exceptés les grandes références qu’on retrouve tout le temps. D’abord si on considère que le roman fantastique plonge ses racines dans la nuit des temps, ce qui en fait sa spécificité en émergeant au XVIIIème siècle comme quelque chose de nouveau et de moderne. Ensuite ce qui fait qu’au XIXème siècle le fantastique gothique apparaisse comme une opposition frontale à la société industrielle qui essaie à travers sa rationalité de masquer tout un pan de la réalité interne, psychique de l’être humain. Ce n’est pas sans raison que ces œuvres longtemps considérées comme à la marge ouvrent sur le désir et sur le sexe d’une manière à peine voilée.
La féline, Jacques Tourneur, 1942
Dans la deuxième partie de ce recueil, qui est plus riche que la première, on note deux idées importantes. D’abord celle de rechercher les rapports qu’il peut y avoir entre les différentes formes d’expression du fantastique, ensuite la question de l’obsolescence d’une œuvre dans le temps. Autrement dit il s’agit de regarder la production du fantastique dans son environnement, et cet environnement se donne à voir dans le mimétisme qui peuvent se produire entre les différents supports d’une représentation. Si l’idée d’obsolescence est très intéressante, c’est moins à cause de son efficacité sur le public que parce qu’elle pose la question en fait des méthodes de diffusion d’une œuvre. Mais il me semble que Mellier minimise la persistance d’une œuvre dans le temps, que ce soit sa disparition provisoire, puis sa redécouverte, ou que ce soit la recherche d’un passé un peu plus glorieux pour le cinéma par exemple. Pour la littérature, ce sont tout de même encore les grands noms de la production du fantastique, ceux qui sont arrivés à avoir leur entrée dans les dictionnaires, qui structurent et balisent l’exploration de ce territoire. C’est tout de même une forme de résistance que de ne pas se précipiter sur les dernières productions en matière de film ou de romans. C’est une bien curieuse idée que de croire qu’il faille consommer les productions du jour en matière culturelle, il me semble que cela appauvrit l’esprit. Bien sûr si au cinéma on se fie aux effets spéciaux, il est évident qu’on constate un progrès technique en la matière depuis Méliès.
Le cauchemar de Dracula, Terence Fisher, 1958
Le plus intéressant est sans doute le rapport qu’on peut trouver entre le fantastique et le réel. En effet, les surréalistes, Breton en tête, mettaient en avant l’idée que le fantastique était une manière de libérer l’imagination, et donc de montrer qu’à côté d’une rationalité ordinaire et contrainte par la vie matérielle, il existait une autre forme de rationalité plus poétique et plus créative. Mellier s’attarde à l’inverse à montrer que le fantastique est seulement le miroir de cette rationalité ordinaire, et donc qu’elle ne saurait en être séparée. Elle produirait des images mentales neuves. Mais en vérité on peut trouver ses images mentales dans n’importe qu’elle œuvre de fiction, y compris les plus « réalistes », sauf qu’elles sont présentées différemment, avec moins de brutalité. Dans la lecture d’une œuvre, ou le visionnage d’un film, il y a les intentions apparentes de l’auteur et de l’histoire, et puis ce qui passe en contrebande en quelque sorte. La différence est que dans le fantastique, ces images mentales s’émancipent et s’affirment contre les normes de production. Cette émancipation va passer par le fait qu’une production régulière des œuvres fantastiques va produire un genre à part qui prétend à la subversion des normes antérieures. Elle est donc intimement liée à la capacité de reproduction technique des œuvres d’art[1]. Pour ce qui concerne l’obsolescence des œuvres d’art dans le temps qui serait liée à l’environnement des œuvres elles-mêmes, la question est plus discutable, et on peut regarder cela à travers une forme de marketing qui met en avant pour des raisons commerciales les œuvres du jour au détriment des œuvres du passé. Or on se rend compte que dès que les amateurs de fantastiques, ou de films noirs d’ailleurs, plongent dans le genre, ils partent à la recherche des œuvres plus anciennes, déjouant l’idée d’un progrès artistique qui suivrait le progrès de l’ensemble de la société. Certes cette recherche ne produit que des sortes de niches commerciales favorables aux rééditions de livres ou de films qui ont plus ou moins disparus. Pour le coup, le progrès technique, c’est-à-dire la numérisation, aide beaucoup à la persistance d’un corpus étendu, de plus en plus étendu même. Les œuvres « classiques » du domaine sont facilement accessibles, soit en numérique, soit en version papier pour des sommes minimes, Edgar Poë se vend très bien, Le Horla aussi qui s’étudie dans les classes de collège. Les œuvres du passé sont au contraire de plus en plus présentes, on a vu récemment à l’occasion de la sortie d’Odyssée de Christopher Nolan, un retour vers les œuvres d’Homère qui se sont vendues comme des petits pains. La même chose était advenue avec Le comte de Monte Cristo en 2024. Que le film soit bon ou mauvais, il a engendré le désir de revenir à sa source. Mais il est vrai que le territoire du fantastique est tellement étendu qu’il est difficile de le couvrir largement, d’un point de vue historique.
Mario Bava, Le masque du
démon, 1960
Le livre est très dense, parmi les pistes explorées, il y a d’abord le fait que Mellier essaie de regarder le fantastique dans son époque, donc évoluant avec le temps. Ce qui veut dire qu’il s’occupe un peu moins de ce qui est au fond nos peurs universelles et qui viennent des font des âges comme du fin fond de nos rêves que des formes que celles-ci peuvent emprunter au fil de l’évolution. Il pense d’ailleurs qu’il est assez indifférent que le support soit un livre, un film, une bande dessinée ou un jeu vidéo. Il s’élève d’ailleurs contre l’idée selon laquelle en passant d’un support à l’autre, il n’y aurait pas de déperdition de qualité, et donc il reprend le vieux débat qui oppose le livre au cinéma pour l’évacuer. Ce qu’on peut par contre constater c’est que le fantastique au cinéma s’est nourri de plus en plus de scènes de violence sanguinolentes, oubliant un peu les réserves de la suggestion. Quelle est la raison de cette évolution ? De même il s’attaque à cette idée selon laquelle le fantastique serait un refuge pour la pensée réactionnaire, là c’est plus facile de la démonter. Il suffira par exemple de citer justement Le labyrinthe de Pan pour démontrer le contraire. Plus intéressante est la question de ce qu’on regarde souvent comme une opposition entre le réel et l’imaginaire. Malgré son ambiguïté, Mellier montre que la question de l’opposition se déplace vers une forme « tierce » de représentation comme une sorte d’au-delà de l’opposition. C’est cette sorte de dialectique qui aurait plu sans doute à André Breton.
Le labyrinthe de Pan, Guillermo Del Toro, 2006
Malgré un style universitaire qui rend parfois la lecture
déconcertante, c’est un très bon ouvrage qui ouvre de nombreuses pistes de
réflexion. Ce n’est pas un discours sur la formation d’un genre, mais plutôt
sur le fonctionnement de celui-ci dans ses rapports avec ses consommateurs et
ce que ceux-ci peuvent en attendre. On y trouvera des analyses pertinentes
d’œuvres connues, mais sous des angles très particuliers, comme par exemple Le
secret de Wilhem Storitz de Jules Verne, ou encore L’île du docteur Moreau
d’H. G. Wells, œuvres classiques analysées du point de vue de l’opposition
entre l’individu et la collectivité.
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