Xavier Giannoli, Des rayons et des ombres, 2026
Ces derniers temps plusieurs films sont revenus sur les années noires de la Seconde Guerre mondiale, de l’Occupation et de la Résistance, notamment le diptyque La bataille de Gaulle d’Antonin Baudry qui, comme son titre l’indique vise à glorifier l’action du général de Gaulle dans la Résistance non seulement aux Allemands, mais aussi aux Etats-Unis qui tentaient d’évincer de Gaulle pour faire de la France une colonie directement administrée par eux, comme le Japon, l’Allemagne ou l’Italie. Ces films ont donné lieu à des grandes discussions, avec des points de vue assez opposés. Il y a eu, et il y a encore au moment où j’écris, le film en deux volets d’Antonin Baudry, La Bataille de gaulle, qui malgré un démarrage un peu poussif trouve son public peu à peu, le bouche-à-oreille étant plutôt bon. Comme son titre l’indique ce film traite de la Résistance au sens large contre l’occupation allemande. Le film de Xavier Giannoli a un point de vue très différent, il s’intéresse aux collaborateurs, et principalement à Jean Luchaire et sa fille. C’est évidemment un sujet très délicat parce que Luchaire n’a strictement aucune excuse, c’est un petit magouilleur sans envergure qui va saisir l’opportunité pour trouver du pouvoir et accroitre sa fortune en collaborant avec l’ennemi. Son histoire se terminera mal puisqu’il fut jugé et fusillé à la Libération. Le titre du film veut inscrire cette histoire dans l’ambiguïté. Évidemment parler d’ambigüité ça fait hurler parce que la collaboration de Luchaire avec l’occupant allemand aura été pleine et entière et justement sans aucune ambigüité la cupidité étant son moteur.
Le vrai Jean Luchaire
Le problème des biopics est double, d’une part la sélection des scènes qu’on va raconter à l’écran, donc ce qu’on laisse volontiers dans l’ombre, ce qui dessine forcément les intentions du réalisateur, et d’autre part l’adéquation des acteurs à leur capacité à incarner une personnalité connue[1]. Plus le personnage est connu et encore dans la mémoire des spectateurs et plus cela est difficile, on l’a vu récemment avec le fiasco de Moi qui t’aimais qui prétendait mettre en scène les amours tumultueuses du couple Montand-Signoret, ou encore du risible film où Tahar Rahim prétendait incarner le grand chanteur dans Monsieur Aznavour. Ce n’est pas du tout que ces acteurs soient mauvais, c’est seulement qu’ils ne peuvent pas convenir. De même Simon Abkarian dans le rôle du général de Gaulle n’est pas convaincant, et ne peut pas l’être malgré ses efforts. Peu importe si tel ou tel film arrive, comme dans La bataille de Gaulle, ou comme dans Monsieur Aznavour, à rencontrer un succès commercial, sur le plan artistique c’est assez souvent pour ne pas dire toujours assez peu convaincant. Il n’est donc pas étonnant que chaque fois un biopic soit passé à la moulinette de la critique qui nous explique que tout cela c’est du cinéma et à peu à voir avec la réalité, qu’il manque ceci ou cela pour bien expliquer. Mais il est vrai qu’un biopic doit avoir un minimum de vraisemblance surtout s’il traite d’un personnage ou d’une époque assez proche. Pour de Gaulle, c’est difficile, pour Luchaire c’est moins important parce que peu de gens, surtout dans les jeunes générations, connaissent le bonhomme. Corinne Luchaire n’est pas beaucoup plus connue, quoiqu’elle ait fait quelques films très intéressants, notamment Dernier tournant de Pierre Chenal en 1939, film qui était la première adaptation du livre de James Cain, Le facteur sonne toujours deux fois. Pierre Chenal, de son vrai nom Philippe Cohen dût quitter la France pour l’Argentine à cause de ses origines juives. Xavier Giannoli, fort de son succès des Illusions perdues, a disposé d’un très gros budget pour un film français, 30 millions d’euros[2]. Plus ou moins justifié pour cause de reconstitution historique du Paris des années de l’Occupation et de l’immédiat après-guerre, et donc il a engagé Jean Dujardin un acteur populaire, pour incarner le réprouvé Jean Luchaire. Il y a une sorte de pari tout de même assez difficile à gagner pour que le film soit rentable, il faut arriver à environ 3 millions d’entrées en salles.
La vraie Corinne Luchaire
Des hommes agressent Corinne
au jardin d’enfants
Le film s’ouvre en 1948 sur l’agression par deux hommes de Corinne Luchaire qui amenait sa fille au jardin. Elle est secourue par un couple. A partir de cette scène misérable, elle va acheter un magnétophone et raconter ce qu’a été sa vie ainsi que celle de sa famille pendant l’Occupation. Dans les années 1920, juste après la Première Guerre mondiale, Jean Luchaire rencontre Otto Abetz et tous les deux militent pour la paix entre la France et l’Allemagne, pour l’Europe en quelque sorte. Ils manifestent tous les deux de la répugnance pour le nazisme. Mais en 1933, après l’arrivé au pouvoir d’Hitler, ils s’adaptent à la situation et progressivement en devienne les soutiens. Abetz dont l’activisme gêne le gouvernement français est expulsé en 1937. Il reviendra en France en 1940 après la défaite de la France, il est chargé de la politique de collaboration avec le gouvernement de Vichy et plus généralement de la propagande. Il peut compter sur Jean Luchaire qui végète et qui va fonder avec son aide financière Les Nouveaux Temps qui défend la politique de collaboration avec l’Allemagne comme la seule issue à une politique de paix durable. Corinne, sa fille, commence à se faire un petit nom dans le milieu du cinéma, mais elle est handicapée par le fait qu’elle a contracté la tuberculose. Elle partage sa vie entre les séjours au sanatorium et la débauche des collaborationnistes parisiens qui ne se privent de rien. Elle vit dans une sorte de ménage à trois avec Guy de Voisins qui fait beaucoup d’argent avec le marché noir et Lydia Rogers. Elle fréquente notamment les criminelles qu’on a surnommées les comtesses de la Gestapo et qui traficote en dépouillant les Juifs de leurs biens en liaison avec la canaille de la rue Lauriston. Au sanatorium, elle se liera d’amitié avec Marina pour laquelle elle s’efforcera d’obtenir des laisser-passer.
Luchaire a créé un journal qui est en difficulté
L’opportunisme de Jean Luchaire est contesté y compris par son propre père qui se rapproche de la Résistance et qui a épousée une femme allemande et juive ! Il publiera une lettre ouverte dans Le Figaro dans la zone libre. À l’intérieur de son propre journal, sa ligne trop collaborationniste est critiquée et des journalistes quittent le journal. L’un d’eux, Labarrière, sera assassiné dans le cadre de la répression contre la Résistance qui, tant bien que mal, se développe. Jean Luchaire qui a découvert que certains de ses employés travaillent pour la Résistance, continue cependant à développer une campagne antisémite et anticommuniste, alors que de plus en plus de signes montrent que les jours du nazisme et donc de la collaboration sont comptés. Plus la Libération approche et plus Luchaire se vautre dans les fiestas organisées par les collaborateurs. À la Libération, Jean Luchaire et sa fille fuient vers Sigmaringen avec la fine fleur de la collaboration et des débris du gouvernement de Pétain, ou encore de l’écrivain Céline qui tente de gagner le Danemark, frâce à un sauf-conduit fourni par Otto Abetz Le père et la fille seront d’abord par des Résistants, puis par des militaires français. Il s’ensuivra un procès devant la Haute Cour de Justice en janvier 1946. Jean Luchaire est fusillé en 1946 et Corinne condamnée à dix ans d'indignité nationale. Corinne ne pourra plus retrouver sa place dans le milieu du cinéma. Elle vit difficilement, et seul Léonide Moguy qui était parti à l’étranger pendant l’occupation, parce qu’il était d’origine juive, se souvient d’elle et vient lui rendre visite. Comme elle lui demande des nouvelles de sa sœur, il lui dit qu'elle est morte dans un camp de concentration, et Corinne dans un murmure : « Pardon, je ne savais pas. » À quoi Moguy répond : « Est-ce que tu as cherché à savoir ? »
La radio révélera que Luchaire est atteint d’une tuberculose galopante
Le sujet de la collaboration est important parce qu’il met en lumière les errements des consciences faibles et que ces errements en font finalement des criminels. La première impression qui nous reste à la sortie de ce film c’est qu’on ne sait pas très bien quel en est le sujet et puis que c’est long, très long, trop long, trois heures vingt ! Plusieurs thèmes apparaissent, on pourrait au premier abord qu’il s’agit d’une biographie de Corinne Luchaire, son père restant tout de même au second plan. Ensuite on peut se demander si ce n’est pas un film sur l’inceste entre le père et sa fille, cette fille qui chercherait à s’émanciper de lui. Également c’est traité d’une manière assez lugubre la question de l’amitié franco-allemande. Du reste au début du film nous voyons Abetz et Luchaire célébrer la nouvelle Europe un peu dans les mêmes termes qu’on nous vend encore aujourd’hui. il y a ensuite la métaphore de la tuberculose comme une maladie aussi transmissible que le nazisme ! Mais il y a encore les turpitudes de la faune collaborationniste, ses excès dans la débauche et dans le crime, encore qu’en ce qui concerne le crime, on ne verra pas grand-chose, ni les gestapistes de la rue Lauriston, ni les crimes de la milice. Premier choc : ce sont les Résistants qui apparaissent comme des criminels et des gens violents, ce qui en dit long finalement sur les intentions de Giannoli et de Jacques Fieschi qui est son coscénariste. In fine on verra d’ailleurs revenir la tarte à la crème de l’épuration sauvage, comme pourrait le faire le collaborationniste Michel Audiard[3]. Cette sorte d’éclatement reflète la paresse du scénario qui n’est guère travaillé et c’est sans doute ce qui explique sont échec relatif sur le plan commercial. Ces errements scénaristiques vont plomber la mise en scène.
Léonide Moguy dirige Corinne Luchaire dans Prison sans barreaux
Le scénario manque de rigueur aussi dans ses omissions et dans la présentation de certains faits. Passons sur le début du film on y voit Corine secourue par un couple d’immigrés ou de métis pour la protéger de la vengeance d’anciens Résistants. La femme est en pantalon et l’homme porte des cheveux longs ! C’est, disons, une vision woke de l’après-guerre ! D’autres sont malheureusement plus graves et plus significatives. D’abord la scène imaginaire de Céline insultant le portrait d’Hitler à l’ambassade d’Allemagne. Ça n’a jamais existé, mais Giannoli et Fieschi l’imagine pour faire de Céline une sorte de farfelu peu dangereux, alors que sont engagement nazi est avéré et documenté. Le film nous donne à voir l’exécution sauvage de Voisins par les Résistants, en vérité Voisins est mort de sa belle mort en 1957. Il est également assez curieux que le film s’étende sur la relation de Corine avec Léonide Moguy, qui est celui qui l’aura fait tourner trois fois, mais qu’en même temps il ne parle pas de Dernier tournant, réalisé par Pierre Chenal, un réalisateur d’origine juive. C’est dans cette adaptation du livre de James Cain, Le facteur sonne toujours deux fois, qu’elle trouvera pourtant son meilleur rôle. Le film ne parle guère d’Yvette Lebon, complètement impliquée dans le marché noir et la collaboration, et qui ne sera pas inquiétée à la Libération, elle décédera à l’âge de 103 ans ! Elle tournera longtemps, sans même avoir eu à purger une période d’éloignement des studios. Qui la protégeait ? Enfin le film donne à voir une relation exclusive entre Luchaire et sa fille, alors qu’il avait par ailleurs trois autres enfants. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque des faits, Corine n’avait que 20 ans à peine, certes on a beau dire que la jeunesse n’est pas une excuse, mais elle n’a participé à rien directement, elle a juste profité de la belle vie des collaborationnistes. On a remarqué aussi qu’on ne parlait pas de la disparition d’Otto Abetz entre 1942 et 1943, avant qu’il ne reprenne sa place. De même on a inventé un Otto Abetz qui se serait fait arrêté en train de déterrer son trésor de guerre.
Abetz va devenir l’ambassadeur du IIème Reich en France
Cette paresse scénaristique va finalement rendre la mise en scène incompréhensible. Le film est construit à partir de Corine en train de raconter son passé après avoir vécu la déchéance physique, matérielle et morale. D’où une structure en flash-backs. Cependant on se rend compte rapidement que les images redoublent le récit en voix-off de Corine. Ce qui entraine à la fois des longueurs et des redondances. C’est lourdingue. En outre n’ayant guère d’idée intéressante de découpage, Giannoli, pour nous montrer la bienveillance Léonide Moguy envers Corine, redouble les scènes de tournage. Il y en a bien trop. Même système avec les rapports entre Abetz et Luchaire, on nous assure trente fois de leur amitié, même si cette amitié finit par peser sur Abetz. Par contre si Giannoli signale bin que Luchaire était au courant de la rafle des Juifs, lui qui avait des Juifs dans sa propre famille, il se contente des explications d’Abetz qui l’assure qu’il ne s’agit là que des Juifs étrangers. Mais il n’insiste pas sur celle-ci, ni sur les raisons de l’implication de la police française dans cette ignominie. Tout cela fait que le film a un rythme qui n’est pas bon et se disperse dans trop de pistes différentes.
Luchaire définit la ligne collaborationniste de son journal
C’est tourné en 2,25 : 1, donc un écran très large qui permet d’apprécier d’ailleurs la qualité des décors qui sont très travaillés. La photo de Christophe Beaucarne qui a l’habitude de travailler avec Giannoli est plutôt terne – c’est à la mode aujourd’hui – les couleurs peu travaillées. Ça donne cependant des séquences curieuses, Jean Luchaire dans une position christique qui se fait radiographier les poumons, séquence à laquelle répond celle de sa fille sur son fauteuil à roulettes qui va faire son pneumothorax. La fin du film est bâclée, non seulement on a inventé l’épisode d’une arrestation des Luchaire par les Résistants qui ont l’air de véritables sauvages, mais le passage à Sigmaringen est expédié sans prendre le temps de décrire cette communauté collaborationniste en déroute. Le montage est également assez peu fluide et haché. Les scènes de réunion au journal sont plutôt réussies et donne de la profondeur.
Abetz organise avec ses services le pillage des trésors français
L’interprétation c’est d’abord Jean Dujardin dans le rôle de Jean Luchaire. Ici il est reteint en noir, sans doute son début de calvitie est masqué. Mais pour le reste il est plutôt bon. Il a trouvé une bonne démarche, alourdi à la manière des anciens, ce qui est curieux lui qui a plutôt l’habitude d’être un acteur sautillant et souriant. Cependant, Nastya Golubeva lui vole la vedette. Elle est très bien dans le rôle de Corine, quoiqu’elle ait une allure un peu enfantine que n’avait pas la vraie Corine Luchaire. Nul doute qu’on va la revoir assez fréquemment dans les années qui viennent.
Louis Ferdinand Céline fait son numéro à l’ambassade d’Allemagne
Ensuite il y a un acteur allemand, August Diehl pour incarner Otto Abetz. Personne ne connait cet acteur en France. Il a le physique et la raideur qu’il faut. Son interprétation est parfois convaincante, parfois non. Ça dépend des scènes. Valeriu Andriuta est par contre très bon dans le rôle de Léonide Moguy. Pour les seconds rôles on se demande qui est le plus mauvais. La palme semble revenir à Philippe Levy dans le rôle de Louis Ferdinand Céline. Mais enfin Philippe Torreton dans le rôle du procureur Raymond Lindon cabotine lui aussi à mort. Beaucoup de ces acteurs ont une voix à la limite du supportable, c’est le cas par exemple d’Olivier Chantreau dans le rôle de Voisins.
Au sanatorium, Corine va faire des pneumothorax à répétition
Parmi les ennuis que procure le film, il y a une musique assez rébarbative, souvent mixée en surplomb du texte récité par Nastya Golubeva. C’est gênant.
Luchaire surprend certains de ses employés à travailler pour la résistance
L’ensemble sombre le plus souvent dans la confusion et l’ennui. Et je crois que c’est aussi cela qui explique l’échec relatif de ce film. Le budget de ce film a dépassé les 30 millions. Le film avait été bien lancé, tout le monde en a parlé, mais le bouche à oreille a été mauvais. On attend sans se faire trop d’illusion un autre gros budget, Les misérables de Fred Cavayé qui a coûté 37 millions, pour un remake probablement inutile, Vincent Lindon dans le rôle de Jean Valjean, après Harry Baur, Jean Gabin et Lino Ventura, ça fait doucement rigoler.
Luchaire a pris du galon et devient le représentant de la corporation des journalistes
Luchaire sera condamné à mort
[1]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/les-avanies-des-biopics-au-cinema.html
et aussi https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/10/des-biopics-jusqua-plus-soif.html
[2]
En fait illusions perdues a été un succès surtout auprès de la critique,
il n’a pas encore remboursé ses frais, il y arrivera sans doute sur la longue
période. Sur les neuf longs métrages que Giannoli a réalisés, seul Quand j’étais
chanteur a été rentable. Mathieu Bourboulon qui a fait un succès et demi
avec les deux films de Papa ou maman, 1 et 2, fait d’autant moins d’entrées
qu’il dispose d’un gros budget. Si sa suite des Trois mousquetaire a été
un fiasco complet, artistique et commercial, 13 jours, 13 nuits qui a
disposé d’un budget également de 30 millions a bu le bouillon.
[3]
Voir par exemple son roman, La Nuit, le jour et toutes les autres nuits,
Denoël, 1978.
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