Il pentito, Pasquale Squitieri, 1985
Si on se fie à la laideur de l’affiche, alors que les Italiens ont été longtemps les maîtres dans cet exercice, on évitera le film ! cette pellicule s’inspire plus ou moins – plutôt moins d’ailleurs comme on va le voir – de la vie de Tommaso Buschetta, un personnage sulfureux hors du commun qui inaugurera la mode des repentis en Italie. Il avait acquis une telle position dans la mafia qu’on l’appelait le boss des deux continents, à cause de ses fréquents voyages en Amérique et de ses nombreuses relations des deux côtés de l’Atlantique. Perdant un peu pied dans la guerre que certains mafieux livraient aux Corléonais de Toto Riina, il s’était exilé au Brésil où il avait créé un deuxième foyer. Au moins deux films lui ont été consacrés, d’abord celui de Squitieri qui est assez éloigné de la réalité, entre autres choses parce qu’il a été tourné en 1985 et que Buscetta avait encore beaucoup à raconter sur la mafia et sur lui-même. Du reste tous les noms auront été changé. Et puis il y a le film de Marco Bellocchio Il traditore, en 2019 qui a été très bien accueilli par la critique et le public. Pour des raisons complexes Buscetta, notamment parce qu’il craignait pour sa vie, accepta de collaborer avec la justice représentée par le juge Falcone, dévoilant notamment les turpitudes du parti démocrate-chrétien dans l’expansion et l’affairisme de la mafia. Insistant sur le rôle de Giulio Andreotti, le leader de ce parti pourri, pour faire profiter la mafia de ses services, et qui resta au pouvoir très longtemps et qui se débrouilla tout de même pour échapper à une condamnation, alors que ses relations avec la mafia n’étaient qu’un secret de Polichinelle ! Certes avant Buscetta on savait qu’Andreotti avait trempé dans de sales affaires, y compris dans l’assassinat d’Aldo Moro, mais on n’en avait pas tout à fait la preuve. Si le film de Bellocchio est beaucoup plus conforme à la réalité, on peut se poser la question de savoir qu’elle est la manière la plus efficace de parler de la mafia, à travers la fiction qui, libérée d’une rigueur factuelle peut en dire plus ; ou à travers une forme semi-documentaire. Il ne s’agit évidemment pas de la même vérité. Il pentito c’est le repenti, en fait celui qui confesse ses péchés contre une absolution ou contre une forte remise de peine.
Vani
Ragusa est un tueur à gages
Vani Ragusa est revenu des Etats-Unis pour exécuter un contrat pour le compte de la mafia. Parti il y a deux ans, il essaie de se rapprocher de sa femme, mais celle-ci reste plutôt froide. Par ailleurs, le banquier Spinola qui travaille pour la mafia est à l’origine de la banqueroute de celle-ci. En prison, Lercala, le chef des Corléonais, va s’évader et prétend régler ses comptes avec Spinola et les Palermitains qu’il accuse de négligence à son détriment. Il va s’évader pour régler ses comptes. Devant cette situation compliquée, la mafia décide d’enlever Spinola aux Etats-Unis de le soustraire à la justice, et de voir avec lui comment elle peut récupérer un peu de son argent. Ragusa de son côté combine avec sa maitresse étatsunienne, un mannequin, pour tenter de mettre la main sur l’argent que Spinola a planqué dans le coffre d’une banque. Lercala profite de cette situation confuse pour déclarer la guerre aux Palermitains et tenter de prendre le pouvoir sur l’ensemble de la mafia sicilienne. Ragusa va échapper miraculeusement à un attentat. Le juge Falco qui a repéré la maitresse de Ragusa aux Etats-Unis va tenter de faire pression sur lui pour le faire parler. Avec la complicité du FBI il va demander à celle-ci à rencontrer Ragusa. Celui-ci va cependant se décider quand il voit que maintenant même sa famille est dans le collimateur des Corléonais qui tuent à tour de bars, des juges, des policiers et bien sûr des mafieux qui leur sont hostiles. Il va donc parler et dévoiler les mécanismes du pouvoir au cœur de la mafia. Ces aveux vont permettre de vastes coups de filets qui vont entamer le pouvoir des Corléonais. Lercala va être tué dans une fusillade avec la police. Son clan va être décimé et les arrestations seront nombreuses. Mais le juge Falco va comprendre que Ragusa qui a exigé pour parler une protection sous anonymat aux Etats-Unis avec femme et enfants, n’a dévoilé que ce qui pouvait nuire aux ennemis de son clan, et donc a pu poursuivre grâce à Falco une vengeance contre ceux qui avaient tué son fils.
Les retrouvailles de Ragusa avec sa femme sont assez froides
C’est un des premiers films sur les repentis. Il est malheureusement assez mal documenté. C’est une œuvre de fiction qui n’a rien à voir avec la réalité. Les scénaristes qui se sont mis à cinq pour construire cette histoire ont mélangé volontairement trois segments de la saga de la mafia sicilienne qui n’ont rien à voir entre elles : le scandale Michele Sindona, un banquier lié à la fois à la mafia et au Vatican par le biais de la loge maçonnique P2 et dont il blanchissait l’argent sale. Il était proche de la famille Gambino aux Etats-Unis, et n’avait rien à voir avec les Corléonais. Il en savait certainement très long, mais il mourut empoisonné avec du cyanure dans son café avant d’avoir révélé quoi que ce soit. Le scénario a récupéré l’idée du faux enlèvement qui est un fait avéré, mais dans le film on ne comprend pas bien quel est l’intérêt de cette manœuvre. Ensuite il y a la guerre entre les Palermitains et les Corléonais, celle-là bien réelle n’a rien à voir avec Sindona et suit la trajectoire de Toto Riina qui veut tout le pouvoir dans l’île et qui reproche aux Palermitains de ne pas le faire profiter de leurs relations pour participer au trafic de la drogue, cette guerre durera plus de dix ans et ne s’achèvera qu’avec l’emprisonnement de Toto Riina puis la mort de Provenzano. Enfin il y a des rapports avec Buscetta qui ici serait remplacé par Ragusa, ces rapports tiennent en deux points, d’abord le fait que Buscetta a eu de nombreux morts dans sa propre famille, et ensuite quand on voit Ragusa descendre d’avion avec une serviette de toilette sur les mains afin de cacher les menottes. Ici Ragusa a un statut assez peu clair, est-il un tueur à gages ? Un second couteau ? Or Buscetta était quelqu’un de très important par ses relations dans le trafic de drogue avec l’Amérique du Sud et New-York. On voit donc que le rapport à la réalité est bien plus que ténu, il est même assez naïf quand il présente Falco comme ne comprenant pas vraiment à qui il a à faire.
Le banquier Spinola tente d’expliquer ses malversations
Essayer de faire tenir toutes ces histoires ensemble est difficile, c’est pari raté surtout quand on connait un peu l’histoire de la mafia, mais surtout cela rend le scénario confus. Par exemple si au début on voit que Sindona est celui qui déclenche les guerres internes à la mafia, on ne sait pas ce qu’il devient. Est-il mort ? Vivant ? de même on voit Ragusa se préoccuper d’un coffre de Sindona, comme s’il était dans le besoin, or Buscetta était sans doute plus haut placé et n’avait pas besoin de courir après de la menue monnaie. Sans doute que le plus gros défaut du scénario est le fait qu’il se disperse entre des personnages qui suivent chacun une trajectoire propre. Lercala devient un personnage secondaire, et la confrontation entre Falco et Ragusa est assez brève et sommaire. C’est d’ailleurs souvent le défaut des films de Squitieri que de se disperser et de ne pas arriver à trouver le fil de ce qui donnerait une unité à l’ensemble. Autrement dit les différents protagonistes de cette histoire restent assez flous à nos yeux, le mieux portraituré restant cependant Ragusa.
Le juge Falco se demande comment on peut faire avancer l’enquête
L’ensemble se présente
comme une collection de scènes de genre, le tueur camouflé derrière ses
lunettes de soleil, les explosions de voiture, les mitraillages, l’enlèvement, le
caïd pris entre sa maitresse et sa femme légitime, etc. Avec des allers-retours
entre les Etats-Unis et la Sicile. C’est à peine s’il est fait allusion au
trafic de drogue qui était pourtant à
cette époque l’enjeu de la bataille entre les Corléonais et les Palermitains.
Or c’est de là que revenait l’argent qu’ensuite des banquiers véreux comme
Spinola se chargeaient de recycler et de blanchir. Que cherche Falco ? Le
démantèlement de la mafia ? À la fin du film il dira ne pas y croire mais
viser plutôt ses excès d’ensauvagement. Ce qui a fini par se réaliser après la
fin des Corléonais. C’est une manière assez pessimiste de voir les choses, mais
aussi d’abdiquer devant la posture arrogante de Ragusa.
À New
York, Ragusa demande à sa maitresse de récupérer l’argent du coffre de Spinola
Le juge Falco est un
homme double, d’un côté il veut combattre la mafia, mais de l’autre il s’avoue
que son combat est voué à l’échec, reprochant aux honnêtes de gens de ne pas
assez s’investir pour soutenir la justice. A cet égard il y a une scène
particulière où on le voit faire un cauchemar, il rêve en effet que sa voiture
blindée est attaquée par la mafia et mitraillée, mais il rêve aussi qu’il s’en
sort indemne, contrairement à son escorte. Au-delà de la peur cela signifie
sans doute que le juge se trouve, en tant que professionnel au-dessus de son
sujet. Autrement dit il n’est pas certain d’avoir fait le bon choix. Du reste
son double c’est aussi bien Ragusa qui n’est pas sûr non plus d’avoir suivi le
bon chemin, même s’il est riche.
Spinola est enlevé par la mafia à New York
Le manque de psychologie des personnages fait que le thème central va devenir l’opposition entre la mafia moderne et la mafia ancienne au-delà d’une lutte des clans. La modernité ce sont les Palermitains qui sont dans une relation directe avec les Américains. Ils sont mieux au fait des rouages de la finance, et surtout ils sont devenus avec le temps beaucoup plus discrets. Quand Falco comprend que Ragusa ne lui a pas tout dit, il entrevoit le fait que la nouvelle mafia, celle qui a des entrées aux Etats-Unis va se servir de lui pour liquider les sauvages, ceux qui sont à peine sortis de la paysannerie. C’est d’ailleurs une antienne chez les Italiens de regarder les Siciliens comme des arriérés à peine dégrossis, et leur manque de finesse les oblige finalement à privilégier la violence. Ragusa est tellement moderne que sa maitresse est bien plus qu’un jouet sexuel, elle est aussi sa confidente et sa complice. Il lui fait confiance, bien plus qu’à sa femme légitime qui reste dans la tradition de la famille sicilienne, elle ne sait pas ce qui se passe, sauf qu’elle en pressent la gravité.
Spinola tente de justifier sa faillite
Cette opposition va se traduire par des images de gratte-ciels qui représentent l’Amérique et le progrès de la civilisation. Squitieri filme le building du FBI non seulement comme quelque chose d’imposant, mais aussi comme une leçon donnée à l’État italien qui ne se donne pas les moyens suffisants pour lutter efficacement contre le crime organisé. Évidemment ceux qui connaissent un peu l’histoire du FBI savent pertinemment que son directeur J. Edgar Hoover ne luttait pas contre la mafia, il était corrompu par elle, mais que les résultats n’ont pas été à la hauteur des sommes investis. On présente dans ce film un juge italien qui mange dans la main de la mafia corléonaise, et qui se suicidera une fois démasqué en se défénestrant pour ne pas avoir à rendre des comptes de ses trahisons. Mais la démonstration de la corruption des juges étatsuniens n’est plus à faire. Vu le taux de criminalité des Etats-Unis, il est difficile de donner ce pays en exemple.
Lercala veut déclarer la guerre aux Palermitains
La mise en scène est assez décousue, et même les scènes d’action nous ont semblé bâclées, réduites au minimum, souvent engoncées dans des gros plans qui semblent boucher la vue du spectateur. La photo de Silvano Ippoliti qui pourtant avait fait ses preuves ailleurs, y compris en tant que réalisateur, n’a rien de remarquable, elle est même assez terme. Je sais bien que nous sommes en 1985 dans une phase d’épuisement du sujet et de reflux encore plus général du cinéma de genre italien, mais cela n’excuse pas le manque de rythme de l’ensemble. On remarque que les révélations de Ragusa n’arrivent que dans les derniers instants du film et c’est pour cela que les conséquences d’icelles arrivent un peu comme un cheveu sur la soupe. Il y a quelques bonnes idées tout de même quand Ragusa avant de répondre aux questions du juge voit les portes vitrées se fermer devant lui, les unes après les autres. Le film dure près de deux heures, mais beaucoup de scènes sont très étirées on aurait pu économiser de la pellicule sans que cela nuise à l’histoire.
La maitresse de Ragusa va récupérer l’argent du coffre de Spinola
La distribution met en avant Franco Nero dans le rôle du juge, et Tony Musante dans celui du mafieux qui va se mettre à table. Tony Musante est bien meilleur que Franco Nero qui n’a guère l’air habité par son personnage, on l’a connu plus motivé, ici il porte une barbe comme la portait d’ailleurs le juge Falcone. Musante n’a pas beaucoup à se forcer pour incarner un voyou. La confrontation entre les deux aurait dû être le clou du film, mais de ce côté-là c’est encore raté. Globalement c’est assez mou. Même le grand Max Von Sydow n’arrive pas, dans le rôle du banquier véreux Spinola, à tirer son épingle du jeu, en outre, on ne le voit qu’un court moment. Il semble que des scènes aient été coupées au montage.
Les Corléonais s’attaque aussi à la police et aux magistrats
Les rôles féminins ne sont pas développés, que ce soit Claudine Auger qui interprète Rosa la femme délaissée de Ragusa ou Ima Piro qui incarne la femme du juge dont la voiture explose sous ses yeux. Au fond pourquoi pas, c’est une histoire d’hommes. La seule qui échappe à ce mauvais jugement est Rita Rusic dans le rôle de la maitresse efficace de Ragusa. Il faut dire qu’elle a un physique sulfureux qui en impose. Les seconds rôles ne sont pas meilleurs, Erik Estrada en gabardine dans le rôle du fou furieux Salvo Lercala, c’est assez comique.
Le fils de Ragusa a été tué
C’est clairement la queue de la comète du poliziottesco centré sur la mafia. Le film a à peine été distribué en salles. C’est pourquoi il en existe deux versions, l’une plus courte pour les salles, et l’autre plus longue pour la télévision, je pense que j’ai vu la version pour le cinéma. La musique est d’Ennio Morricone, mais elle n’a rien de percutant.
La maitresse de Ragusa est arrêtée par la police américaine
Je n’ai pas eu d’information sur la rentabilité de ce film, mais je crois bien qu’il n’a pas marché, malgré la présence d’acteurs très connus. Ceci dit, c’est un film difficile à trouver sur le marché du numérique, même en Italie ! On le trouve cependant sur Amazon Italie en prime video sans sous-titres évidemment !
Ragusa s’est décidé à parler
Falco
comprend que Ragusa ne lui a pas tout dit, qu’il s’est moqué de lui
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