Corleone, Pasquale Squitieri, 1978
Le poliziottesco est, à côté du giallo l’autre manière d’approcher le film noir à la mode italienne. Il se décline en trois sous-genres, le film centré sur les problèmes de la police, le film centré sur les problèmes de la société face au crime, et enfin le film de mafia. Il faut le répéter une fois de plus, le film de mafia à l’italienne n’a pas attendu pour exister le succès planétaire du film de Coppola, The Godfather. Il remonte clairement aux années quarante, et cette thématique permit à des réalisateurs comme Pietro Germi ou Damiano Damiani de faire peut-être leurs plus beaux films. Pasquale Squitieri est bien moins connu. Cependant il partagea pendant longtemps la vie de Claudia Cardinale avec qui il eut une fille, et qu’il fit tourner dans un grand nombre de ses réalisations. Dans le début des années soixante-dix, il était très politisé, voir révolutionnaire, ce qui explique que souvent ses films de mafia proposent une lecture politique du crime organisé. Par la suite il se reniera complètement et virera à droite, allant jusqu’à se présenter aux élections sous la bannière d’Alleanza nazionale, anciennement MSI, un parti d’extrême droite qui se revendique de l’héritage de Mussolini et dans lequel la Meloni fit ses premiers pas politiques !
Le film est une adaptation de I complici, gli anni dell’antilafia, un ouvrage d’Orazio Barrese, un journaliste qui publia quelques ouvrages sur la mafia, notamment Il pentito que Squitieri portera également à l’écran. Si Corleone est inspiré par la saga sanglante de Toto Riina ou plutôt de l’histoire de Luciano Leggio qui fut d’abord le patron de Toto Riina avant que celui-ci ne prenne le pouvoir en l’exilant à Rome. Il pentito s’appuie sur le repenti Tomasso Buscetta qui collabora avec le juge Falcone pour détruire ce qui restait de la vieille mafia, depuis celle-ci s’est renouvelée et s’est faite plus discrète, évitant d’affronter le pouvoir central directement. Dans les deux cas, les noms ont été changés. Barrese a écrit aussi sur Giuliano, le fameux bandit sicilien dont la vie avait inspiré le superbe film de Francesco Rosi. Buscetta a fasciné l’Italie, il a été représenté sur le grand écran et sur le petit des dizaines de fois. Avant lui on ne pensait pas qu’on pouvait trahir la mafia d’une manière aussi systématique à un si haut niveau. A l’inverse des Américains, les Italiens sont bien moins tentés par le glamour du crime organisé, ils sont plus réalistes, sans doute parce qu’ils sont plus au courant des dégâts que la mafia a causés dans la société. Également quand les Italiens mettent en scène la mafia, ils la regardent comme issue de milieux paysans, s’appuyant sur des structures patriarcales et peu éduquées, en retard sur la marche de l’histoire. C’est sans doute ça que les Siciliens ont du mal à admettre, car s’ils sont hostiles globalement à la mafia, généralement ils n’aiment pas le traitement que les cinéastes en donnent à l’écran.
Vito ne comprend pas Michele qui veut changer l’ordre régnant
Vito Gargano et Michele Labruzzo sont deux amis d’enfance. Le premier est un homme ambitieux qui veut devenir quelqu’un d’important, alors qu’il ne sait qu’à peine lire. Le second est un syndicaliste qui rêve de construire un monde meilleur et qui doit se marier prochainement avec la belle Rosa et qui se bat pour que la terre revienne aux paysans. Vito qui amenait du blé à Don Giusto est pris dans une bagarre et tue un homme. C’est un accident, mais Don Giusto lui fait comprendre qu’il lui doit une vie ! Vito commence à réunir autour de lui des hommes fidèles pour prendre le pouvoir à Corleone. Il va se servir de Don Giusto, quand celui-ci lui demande de tuer Michele qui le gêne. Il s’exécute et va commencer à monter ses propres affaires. Il a découvert un dépôt d’armes américaines avec lesquels il va équiper ses hommes. Don Giusto n’apprécie pas les écarts de Vito qui agit sans lui rendre des comptes et prend de l’importance, il lance ses hommes à l’attaque, mais Vito est bien équipé et repousse l’assaut. Cependant, il va se réconcilier avec Don Giusto à qui il demande de parrainer son mariage. Avec Natale Calia l’avocat et le comptable Lo Cascio, Vito va se lancer dans les combines immobilières sur Palerme. Ils ont notamment corrompu des hommes politiques pour acheter des terrains dans le domaine public. C’est la consécration.
Les hommes de Vito font s’enfuir la bande de Don Giusto
Les affaires de Don Vito s’étendent notamment avec le trafic de la drogue qu’il met en place avec les Etats-Unis. Pour obtenir encore plus de pouvoir, il va décimer la bande de Don Giusto, puis l’abattre lui-même comme un vieux compte qu’il avait à régler. Les choses semblent s’apaiser, il est riche et a beaucoup de pouvoir, à Palerme comme à Roma. Rosa lui a donné un fils, et il peut croire avoir réussi sa vie. Mais les années ayant passé il devient gênant, la justice s’intéresse de plus en plus à ce qu’il fait. Il va donc être obligé de se rendre, il passera cinq années en prison, toujours très bien traité, dans l’attente de son procès. En première instance il va se faire acquitter, les preuves ont disparu, et le comptable Lo Cascio se récuse après avoir dénoncé Vito. Mais l’avocat Calia voudrait bien décrocher un poste ministériel, la hiérarchie de son parti le bloque à cause de ses compromissions bien connues avec Vito. Un deuxième procès est ouvert, on ressort les vieilles histoires du meurtre de Michele. Calia conseille à Vito de s’exiler, il a suffisamment d’argent pour ça. Il se cache maintenant dans Palerme, mais Calia a parlé à Carmelo et lui demande de tuer Vito. Cela se passe quand la police a cerné l’immeuble et qu’elle s’apprenne à venir. Mais Carmelo l’a précédée et abat Vito
Sous le parrainage de Don Giusto Vito épouse Rosa
Le thème est simple, ascension et chute d’un caïd qui se croyait le plus fort, un sujet qu’on a vu traité sous toutes les latitudes et depuis les débuts du cinéma. Le premier problème qu’on rencontre avec le film de Squitieri, c’est la chronologie. On comprend que le temps passe et que Vito vieilli, il se laisse pousser la moustache, perd ses cheveux, il passe cinq ans en prison, il a un fils. Cependant, ce n’est pas toujours très clair. Si on fait l’effort de comprendre les enchainements, le film couvre une période d’une trentaine d’années de la fin de la guerre, avec l’occupation américaine qui a laissé des armes, jusqu’au milieu des années soixante-dix. Or c’est filmé comme si l’histoire se passait sur un parcours temporel bien plus bref. De même nous voyons Vito être malade, cracher du sang, on suppose qu’il a la tuberculose, puis plus rien, on ne sait pas s’il s’est soigné o si le mal est passé tout seul. Mais tant pis, laissons cela de côté, même si c’est sans doute pour cela que Squitieri n’aimait pas trop ce film. Œuvre de fiction, on ne discutera pas des rapports qu’il peut y avoir avec Leggio, Toto Riina et sa bande. Vito va vraiment devenir un mafieux à partir du moment où il tue Michele son ami d’enfance. Il hésite un peu, mais il se donne du courage en se disant que c’est comme ça qu’on devient un homme. C’est l’acte fondateur de son émancipation et de son pouvoir. Il n’a effectivement peur de rien et maniera avec application la ruse et le mensonge, c’est comme ça que sa sournoiserie lui permettra de remplacer Don Giusto. Comme on l’a compris Vito est un individualiste, il ne cherche pas à changer les règles, mais à s’en servir pour son profit. Il est bien sûr l’opposé de Michele qui travaille pour créer un collectif. L’idée de collectivité pour Vito s’arrête à sa famille et ne va pas au-delà.
Vito présente ses projets immobiliers sur Palerme
Au début du film nous voyons Vito conduire un cheval attelé à une charrette et faire la course avec un camion, celui qui livrera le blé le plus vite à Don Giusto sera certaine de gagner de l’argent. Cette scène rappelle les origines paysannes de la mafia, les riches propriétaires se faisant aider par des hommes de main pour orienter les revenus des paysans à la baisse, les laissant dans le dénuement. Il est vrai qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les communistes étaient puissants dans l’île et c’est d’ailleurs pour cette raison que les Etats-Unis avaient remis le pied à l’étrier de la mafia qui avait été bien abimée par les coups que lui avait portés par « le préfet de fer », Cesare Mori, à la fin des années vingt[1]. Les Siciliens pauvres pensaient comme Michele qu’en 1945 il était possible de se débarrasser de la mafia et de l’emprise des gros propriétaires terriens. Mais les Etats-Unis en avaient décidé autrement. Le même scénario sera appliqué au Japon occupé où les Etats-Unis financeront la résurrection des yakuzas. Avec Vito, ce que nous voyons, c’est la formation d’une équipe mafieuse avec des avocats, des comptables, des députés dont le seul but est le pouvoir et l’enrichissement. Le personnage de Michele dénonce d’ailleurs les blocages du développement en Sicile, mais on pourrait dire cela pour tout le sud de l’Italie également.
Vito
fait assassiner les hommes de Don Giusto
La famille est une composante essentielle de la Sicile. Et c’est pour cela que Vito va épouser Rosa. Ce personnage est intéressant parce qu’il interroge la moralité de Vito qui après avoir tué son fiancé va prendre sa fiancée. Rosa ne semble pas s’en rendre compte, même quand l’évidence est là. A-t-il des sentiments pout sa femme ? Sans doute, mais il ne partage pas grand-chose avec elle, la laissant à l’écart de ses combines qui quelque part lui font honte. Mais par ce biais il a réussi à mettre sa petite famille à l’abri du besoin. Pour le reste Vito est un homme violent qui s’efforce à conserver une rationalité en ne prenant pas des décisions hâtives, ce qui n’était pas le cas d’ailleurs de Toto Riina par exemple et des Corléonais qui dans les années soixante-dix plongeront Palerme et la Sicile dans une guerre sans issue qui finira par perdre toute l’ancienne mafia qui sera dans l’obligation de se faire plus discrète et à abandonner ses rêves de pouvoir orientés vers une confrontation directe avec le pouvoir central italien.
Vito va se charger lui-même de tuer Don Giusto dans sa cuisine
La mise en scène est assez déconcertante, il y a d’abord des décors naturels très bien choisis. La campagne sicilienne, les vieilles pierres rôties sous le soleil, mais aussi le marché de Palerme où a lieu l’exécution de la bande à Don Giusto. Une très belle scène réussie. En général d’ailleurs les scènes de violences sont très bonnes, que ce soit la course entre le camion et le cheval – entre le moderne et l’ancien, si on veut – ou encore l’attaque du camp retranché de Vito par les hommes de Don Giusto. Les scènes intimistes sont moins bonnes, souvent trop dialoguées, saturées de gros plans statiques. Le problème que nous avons signalé à propos de la chronologie fait que le rythme n’est pas très bon, trop saccadé. C’est comme s’il manquait des scènes qui auraient assuré les transitions et que le montage se soit fait par-dessus la jambe. La scène du procès ce Vito est assez mal traitée et manque de profondeur. Mais ce sont aussi les limites de la technique de Squitieri.
Rosa lui a donné un fils
La distribution c’est essentiellement Giuliano Gemma qui avait déjà travaillé avec Squitieri pour Il prefeto di ferro. Présent de bout en bout, il est excellent, loin de ses rôles un peu légers dans les westerns spaghetti. Il s’est donné une allure de dur, rehaussé par une moustache qui le rend assez peu reconnaissable. Il est tout à fait terrifiant, sombre et déterminé. Claudia Cardinale qui était célèbre encore à cette époque n’a qu’un petit rôle, celui de Rosa. Je ne dirais pas qu’elle est insignifiante, mais enfin, elle ou une autre, c’est du même, elle ne se fait remarquer sérieusement que dans la scène finale quand elle crie son désespoir pour la mort de son époux. Elle était là surtout parce qu’elle était la compagne de Squitieri et que son nom pouvait aider le film. Michele Placido a le rôle assez bref mais déterminant de Michele Labruzzo. Cet ancien policier était à cette époque encore un acteur débutant, il deviendra ensuite un pilier des films de mafia, notamment sous la direction de Damiano Damiani, et sera le personnage central de la série télévisée, La piovra – série à succès que par ailleurs les Siciliens détestent cordialement et aiment moquer comme étant peu réaliste ! Ici Michele Placido est très bon, manifestant une saine colère contre les exploiteurs.
Les preuves des activités délictuelles de Vito ont disparu
Francisco Rabal, acteur fétiche de Buñuel d’origine espagnole, incarne le despote Don Giusto, avec justesse. Il tient son rang, comme d’habitude. Deux seconds rôles sont à signaler, d’abord Stefano Satta Flores dans le rôle de Natale Calia, puis l’excellent Remo Girone dans le rôle du comptable louvoyant qui couvre les turpitudes de Vito.
En première
instance il sera acquitté
Malgré les manques qu’on a signalés plus haut, c’est un film très intéressant. Le film eut un grand succès en Italie mais aussi aux Etats-Unis. En France ce film est passé complètement inaperçu, et Squitieri est clairement un réalisateur sous-estime. Certes ce n’est pas Damiano Damiani, mais ce n’est pas un médiocre. Notez que la musique est d’Ennio Morricone. Parmi les critiques qu’on peut y faire, on mettra en avant laideur de l’affiche !
L’avocat pense qu’il faut que Vito s’éloigne un moment de la Sicile
Malheureusement on ne trouve pas de bonne copie de ce film, ni en France, ni en Italie. Je pense qu’une réédition de ce film en Blu ray serait une très bonne chose.
C’est
le fidèle Carmelo qui abattra Vito
[1]
Pasquale Squitieri lui a consacré un film, Il prefetto di ferro en 1977,
avec Giuliano Gemma dans le rôle de Cesare Mori.
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