Donnie Brasco, Mike Newell, 1997
Un film de mafia, sous-genre : l’infiltration par les agents du FBI. Pour faire une meilleure publicité pour le lancement de ce film, on a prétendu qu’il s’agissait là d’une histoire vraie. Effectivement elle est inspirée de la vie de Joe Pistone, agent du FBI infiltré sous le nom de Donnie Drasco auprès de Benjamin « Lefty » Ruggiero. Ces deux personnages ont bien existé et l’activité de Joe Pistone a bien aboutie à l’arrestation de Ruggiero qui ne sortira de prison que pour mourir d’un cancer. Pour preuve de la véracité du récit, c’est le livre de Joe Pistone qui a servi de base au scénario. Cependant, comme on le sait, les scénaristes d’Hollywood ont un art consommé pour s’écarter avec une grande facilité de ce qu’on pourrait appeler la vérité historique. Les deux acteurs principaux, Al Pacino et Johnny Depp ne ressemblent en rien à leur modèle. Le vrai Joe Pistone sur les photos est représenté par un homme à la calvitie avancée, et un physique de déménageur, bien loin de la silhouette un peu frêle de Johnny Depp. Pour Ruggiero c’est encore pire, dans la réalité il était un homme plutôt élégant, assez élancé, et ne s’habillait pas comme un clown ainsi que le fait Al Pacino pour endosser le rôle avec son petit chapeau ridicule. Après Serpico c’est la deuxième fois qu’Al Pacino se retrouvait dans un film d’infiltration de la mafia par la police, mais dans Serpico, une autre soi-disant histoire vraie, c’est lui qui se faisait passer pour un corrompu, alors qu’ici il est la victime de l’infiltré. Mike Newell est un bon faiseur je suppose, pour le reste sa filmographie n’est marquée par aucun axe particulier, il tourne ce qu’on lui demande de tourner, d’une comédie un peu loufoque à un épisode de la saga d’Harry Potter. Donnie Brasco est le seul film un peu noir qu’il a réalisé. De même on serait bien incapable de dire quelques mots sur la particularité de son style. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit mauvais, mais seulement qu’il a toujours manqué un peu de caractère. Cependant il a eu quelques bons succès et Donnie Brasco en est un.
Le plus curieux n’est pourtant pas là, mais sans doute dans
le choix de Mike Newell pour réaliser cette pellicule. En effet, ni de près, ni
de loin, ce réalisateur a quelque chose à voir avec le film noir ou le film de
mafia. Si les droits d’adaptation du livre ont été rapidement acquis par
Hollywood, la mise en œuvre a été en fait beaucoup plus longue que prévue. Initialement
c’était Stephen Frears qui devait le réaliser, et c’est d’ailleurs lui qui
voulait Al Pacino dans le rôle de Ruggiero. Cette idée sera conservée quelques
années plus tard. On fit aussi appel à Joseph Pistone comme conseiller, c’est-à-dire
pour approuver le scénario écrit par Paul Attanasio. Celui-ci avait travaillé
sur Disclosure, réalisé par Barry Levinson. Cela a été un très gros
succès. Sur Donnie Brasco, Barry Levinson était seulement producteur. Scénariste
éclectique Attanasio était aussi connu pour ses ressemelages. Mais il n’a pas
été dans l’ensemble très prolifique.
Dans bar où se réunissent les mafieux, Donnie Brasco va nouer une relation avec Lefty Ruggiero
Joseph Pistone qui se fait appeler Donnie Brasco, se fait passer pour un voleur de bijoux et il fréquente un bar où Ruggiero et sa bande ont leurs habitudes. Il se fait passer pour un expert et affirme qu'un diamant que Lefty a acquis pour 8000 $ auprès de Pandar, propriétaire d'un club de strip-tease, est un faux. Ruggiero amène Donnie pour réclamer un remboursement auprès de Pandar, comme celui-ci fait le malin, Donnie lui donne une rouste et lui pique sa Porsche ! De là va naitre leur amitié. Lefty enseigne à Donnie les règles du jeu. Donnie fait la connaissance des membres de la bande équipe, notamment Sonny Black, Nicky Santora, ou encore Sonny Red, chef d'une équipe rivale. Après l'assassinat du parrain de la famille Bonanno, Sonny Black est promu à la tête de l'équipe. Lefty n’est pas content, mais en échange de son allégeance, Sonny Black lui offre un lion ! Donnie rentre dans l’intimité de Lefty qui a des problèmes de dette, et aussi un fils qui se drogue. Et ainsi le FBI peut commencer à mettre sur écoute les membres du gang. Donnie doit rendre compte de son travail aux agents du FBI et il a des difficultés dans ses relations avec sa femme qui se sent délaissée. Il doit maintenant introduire un autre agent du FBI infiltré basé à Miami, Richie Gazzo dans l’équipe de Sonny Black, pour le couvrir et pour approcher Santo Trafficante. L’idée est de pousser Sonny Black par l’intermédiaire de Ruggiero à ouvrir un cabaret pour en faire un tripot clandestin. Lefty espère impressionner Santo Trafficante en organisant une fête sur un yacht et en le persuadant de soutenir son nouveau projet. C’est pourquoi Donnie doit trouver un bateau ! Sonny Black découvre le plan de Lefty et intervient en se rapprochant de Trafficante et en prenant officiellement Donnie sous son aile. Lefty, persuadé que Donnie l'a trahi, rompt tout contact avec lui. Mais lorsque son fils Tommy frôle la mort par overdose, Donnie est le seul à venir le réconforter. Le mariage de Pistone avec sa femme Maggie se détériore à cause de ses longues absences pour mission d'infiltration, la laissant seule avec leurs trois filles. Le comportement de Pistone se rapproche de plus en plus de celui du criminel qu'il prétend être, allant jusqu'à frapper Maggie lors de leurs disputes.
Donnie va prouver que l’homme qui lui a vendu un diamant est un escroc
Le jour de son ouverture, le club de Sonny Black est pris d'assaut par des policiers corrompus à la solde de Trafficante, qui rendent service à Sonny Red. Soupçonnant un coup monté, Sonny Black et sa bande retournent à New York et abattent Sonny Red et deux autres mafieux à coups de fusils de chasse, lors d'une embuscade. Lefty tue ensuite Nicky pour avoir menti sur une transaction de drogue et parce que Sonny Black le soupçonnait d'avoir balancé l'équipe en Floride. Donnie est appelé à la rescousse pour faire disparaître les corps après les avoir découpés en morceaux. Sonny Black devient le nouveau chef et Lefty ordonne à Donnie de tuer Bruno, le fils de Sonny Red, afin de pouvoir intégrer officiellement la famille. Alors que Lefty et Donnie surveillent la cachette de Bruno, Donnie tente de pousser Lefty à quitter la mafia, il lui propose de l’argent, 300 000 $ qu’il avait caché chez lui, ce qui provoque une nouvelle dispute avec sa femme quand il va le chercher. Mais Lefty, sous la menace d'une arme, commence à remettre en question sa loyauté. Avant qu'ils ne puissent tuer Bruno, le FBI les arrête tous les deux (pour protéger la couverture de Donnie) et met fin à l'enquête. Des agents du FBI se rendent au repaire de Sonny Black et révèlent la véritable identité de Donnie à son équipe. Convoqué à une réunion avec les siens, Lefty cache ses objets de valeur à la vue de sa petite amie Annette, sachant qu'il sera tué pour avoir permis à un agent du FBI d'infiltrer la famille Bonanno. Ni Lefty, ni Sonny Black ne veulent le croire. Lors d'une cérémonie privée, Pistone reçoit une médaille et une prime de 500 dollars pour ses services. Donnie s’est réconcilié avec sa femme. Un post-scriptum indique que les preuves recueillies par Pistone lors de l'opération contre Donnie Brasco ont mené à plus de 200 inculpations et plus de 100 condamnations. Pistone vit maintenant avec Maggie sous une fausse identité dans un lieu tenu secret, sa tête étant mise à prix pour 500 000 $.
Sonny Red est l’ennemi de Sonny Black
C’est une histoire assez traditionnelle, qui comporte à vue de nez bon nombre de mensonges, étant donné que son déroulement est là pour nous montrer l’efficacité du FBI et les difficultés de Pistone sur le plan moral, puisqu’il doit trahir celui qui lui a donné son amitié. Donc on ne cherchera pas une vérité historique impossible à connaitre. Par exemple Donnie est présenté comme quelqu’un de loyal avec sa femme, mais étant donné les habitudes des truands de faire la fête, il serait bien étonnant que Donnie ait observé une abstinence durant ses longues séparations. A cet égard, l’approche de la vie des truands est bien moins réaliste que par exemple The Goodfellas de Martin Scorsese. De même il y a le pari de présenter Ruggiero comme un pauvre type qui ne sait pas trop ce qu’il fait. Or celui-ci était un tueur à gages de l’organisation qui, même s’il avait des difficultés familiales et des dettes, n’était pas le dernier des clampins dans l’organisation. Cette manière de voir va d’ailleurs influer sur la mise en scène en présentant Lefty comme une sorte de clown, l’affublant d’un chapeau et d’un manteau improbable. A l’inverse, Donnie est présenté comme un brave garçon qui fait son travail et qui est tout de même torturé dans sa conscience par son amitié avec Lefty. Une manière de minimiser la fourberie de l’agent du FBI en quelque sorte. C’est un point capital du film car finalement le dilemme moral de la trahison n’est jamais vraiment abordé.
Donnie rend des comptes à ses contacts du FBI
Cette approche déséquilibre complètement le film. Mais au fond aux Etats-Unis c’est une affaire entendue que la fin vaut les moyens et donc que de trahir ce n’est pas important si c’est pour la bonne cause. Un grand pan de la filmographie hollywoodienne est construit sur ce thème amplement développé au moins depuis la chasse aux sorcières quand on montrait par exemple un agent du FBI qui se faisait passer pour un communiste pour infiltrer l’ennemi de l’intérieur[1]. Les Etats-Unis ont une vraie passion pour la fourberie, on le voit encore aujourd’hui dans les négociations diplomatiques avec l’Iran qu’ils prétendaient mener et voir aboutir alors qu’en fait ils préparaient la guerre contre ce pays. Ici la mafia est devenue l’ennemi de l’intérieur, ce qui fut un grand changement par rapport à la logique de J. Edgar Hoover qui traficotait avec la mafia et qui couvrait sa corruption de la nécessité de lutter contre les communistes. On a beau présenter la mafia comme des gens sans parole et sans morale, prompts à se trahir les uns, les autres, c’est pratiquement la même chose pour le FBI. Là où le film manque complètement sa cible c’est quand il lui faut aborder l’effet que ça fait sur Donnie que de vivre comme un mafieux dans ses relations avec sa famille. Certes on voit quelques disputes avec sa femme, des relations froides avec ses filles, une gifle aussi, mais on peut mettre cela sur le compte de ses nerfs et un peu moins sur le fait qu’au fond il est attiré par le clinquant du mode de vie mafieux. Ce qui aurait été sans doute plus clair si on l’avait vu faire la foire avec tous les mafieux et leurs putes.
Sonny Black a convoqué Ruggiero pour lui faire part de sa promotion au sein de la famille
Le scénario est construit autour de Joseph Pistone, Lefty n’est qu’une pièce rapportée, un personnage secondaire, un pauvre type qu’on manipule. Mais il fallait donner plus de place à Al Pacino, sans quoi il n’aurait peut-être pas accepté. C’est sans doute pour cette raison qu’on l’a transformé en clown et affublé d’un chapeau aussi ridicule, pour le rendre plus visible. Il fait pitié, ce qui est curieux pour un tueur à gages d’un certain rang. Généralement les mafieux sont présentés comme des imbéciles, que ce soit les deux Sonny qui se livrent à une lutte débile, ou même Trafficante qui pourtant fut à la tête d’une organisation criminelle de très grande ampleur. Or il est assez facile de comprendre qu’on ne reste pas à la tête d’une organisation aussi importante aussi longtemps sans avoir un minimum de sens de l’organisation. L’histoire porte plutôt sur les relations entre les membres de l’organisation, plutôt que sur ce qu’elle fait. Et d’ailleurs on n’a que peu d’idées de ses crimes. Ouvrir un tripot clandestin à Miami est tout de même assez peu de chose dans la hiérarchie des activités criminelles.
En Floride ils essaient de s’imposer en montant une boite de nuit transformée en tripot
Beaucoup de choses ne sont pas claires, d’où vient l’argent que Donnie prétend donner à Lefty ? Pourquoi avoir besoin d’un bateau aussi somptueux pour berner Trafficante ? C’est d’autant plus curieux que ce bateau est repéré dans la presse comme appartenant au FBI et celui-ci est forcément au courant. Il y a donc un vrai laxisme dans le scénario, sans parler du fait que le rôle de Lefty est clairement minimisé. Sonny Black semble se méfier de Donnie, puis ensuite quand il est mis devant le fait accompli, il refuse de croire qu’il est un infiltré. Et au fond on se demande bien pourquoi le FBI s’amuse à divulguer le rôle de Donnie auprès des mafieux. Bref on voit que c’est un scénario assez paresseux, pas assez travaillé.
Donnie s’est fait prêter un bateau par le FBI pour s’introduire auprès de Santo Traficante
La manière de filmer est également très discutable. Il y a des points forts, comme par exemple l’utilisation des décors naturels de la ville de New York qui insère l’existence de la mafia dans des quartiers miteux. C’est tout de même assez traditionnel pour un budget aussi important, même si ici c’est relevé par l’utilisation d’une bonne photographie et de l’écran large. Le long passage à Miami ne permet pas de sentir la différence de climat d’avec New York, comme si le soleil et la mer n’avaient pas d’influence sur la nature du crime. La puissance de Trafficante est complètement sous-estimée à l’image, c’est à peine si on voit un vieux bonhomme, un peu gros qui se fait cajoler par quelques putes de passage. On ne comprend pas non plus pourquoi Nicky Santora va se faire descendre. L’idée qu’il aurait détourné une livraison de drogue à son profit est insuffisante.
Le fils de Ruggiero a fait une overdose
Plus gênant peut-être, les scènes d’action sont médiocrement filmées, bâclées je dirais. Il y en a clairement deux. D’abord la descente de la police au King’s Court. C’est expédié en quelques secondes et filmé avec des grossières ficelles, par exemple de très gros plans sur les montagnes de billets, ou sur les tables renversées. Ensuite l’assassinat de Sonny Red et de ses acolytes, là aussi, c’est expédié en quelques plans resserrés et un montage rapide. Ça manque de mouvement et de grâce si je puis dire. Mike Newell semble plus à l’aise dans les scènes d’intimité, que ce soit dans les relations entre Donnie et Lefty, ou dans celles entre Donnie et sa femme. Il prend plus de temps pour développer les sentiments si je puis dire.
La police a fait une descente dans la boîte de Sonny Black qui pense qu’il y a une balance
Il y a aussi un problème de découpage qui rend parfois l’histoire difficile à suivre. Et cela influe sur le rythme qui n’est pas bon. Au fond Mike Newell ne sait pas trop s’il doit s’attarder sur le côté épique de l’histoire – l’infiltration d’un groupe criminel dangereux et ce que cela implique – ou sur les rapports intimes entre les protagonistes, Lefty et Donnie, mais aussi Sonny Black et Donnie. Peut-être cela vient-il du fait que la production a voulu donner trop de place à Ruggiero, alors que finalement c’est bien Donnie le héros de cette histoire.
Sony Black et ses hommes vont assassiner Sonny Red et les siens
Ça va se voir clairement dans la distribution des rôles. Al Pacino dans celui de Ruggiero cabotine à mort et déçoit énormément. C’est d’ailleurs vers cette époque qu’il multipliera les interprétations grotesques de ce style. Sans doute parce qu’il se rend compte que s’il ne fait pas le clown, c’est Johnny Depp qui lui volera la vedette. Et c’est d’ailleurs bien ce qui se passe à l’écran. Le jeu de Johnny Depp est plus fin et plus intéressant que celui de son ainé. A cette époque, Johnny Depp était un bon acteur, et ici c’est un peu lui qui sauve le film de la catastrophe définitive.
Ruggiero demande à Donnie de l’aider pour éliminer le fils de Sony Red
Derrière on trouve Michael Madsen. C’est un acteur assez monolithique, mais ici il tient parfaitement le rôle de Sonny Black, imposant sa silhouette massive à Al Pacino et à Johnny Depp qui apparaissent comme des poids légers. Anne Heche dans le rôle de Maggie, la femme de Donnie, est pas mal, bien que son rôle soit assez mal construit, la présentant comme une femme qui ne comprend rien et qui ne veut rien comprendre aux difficultés de son mari. Il y a également de belles figures de mafieux, comme Bruno Kirby dans le rôle de Nick Santora, ou bien sûr, Robert Miano dans celui de Sonny Red.
Donnie est venu chercher les 300 000 $ chez lui et il se dispute avec sa femme
C’est donc un mauvais film, aussi bien sur la mafia que sur le thème de l’infiltration. Mais il a été bien accueilli par la critique et fut un gros succès commercial. Il n’y a pas grand-chose à sauver là-dedans.
Donnie et Ruggiero sont sur les quais pour tuer le fils de Sonny Red
Le fait que le film ait eu un grand succès en salles fait qu’on le retrouve facilement dans de multiples éditions en numérique pour un prix très modeste ! Mais est-ce bien utile ?
Le FBI intervient pour empêcher le crime
Sony Black et ses hommes ne veulent pas croire que Donnie est membre du FBI
[1] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/i-was-communist-for-fbi-gordon-douglas.html
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