L’incident, The incident, Larry Peerce, 1967

Larry Peerce a eu son petit succès dans les années soixante. Cinéaste très newyorkais, il se fit d’abord connaitre en 1964 avec One Potato, Two Potatoes, un film qui abordait les relations sexuelles interraciales. On en était encore à se battre pour les droits civiques de la minorité afro-américaine. Mais contrairement à ce qui est souvent répété, ce n’était pas le premier film qui allait dans ce sens. En 1959 il y avait eu le film de John Cassavetes, Shadows, qui abordait par une voie moins militante cette question. The Incident est, il me semble le premier film qui aborde la question de la dangerosité de non seulement de la ville la nuit, mais aussi du métro. Depuis il y en a eu pas mal dont trois adaptations avec succès en 1974, 1998 et 2009 du roman de John Godey, The Taking of Pelham One Two Three. Les films à suspense qui utilise le métro comme décor se divisent en deux, il y a le métro comme labyrinthe et possibilité de fuite, par exemple dans le samouraï de Melville, et puis le métro comme espace clos dont il est difficile de sortir, qui fonctionne comme une prison et vous laisse à la merci des voyous. Ce deuxième aspect renvoie à cette idée non seulement que la grande ville produit de la racaille obligatoirement, mais aussi que les sous-sols de la ville représentent avec les égouts la circulation des déchets. Cet aspect génère une forme d’angoisse qui intéresse le spectateur qui voudrait bien savoir comment on se sort de situations aussi difficiles. On retrouvera aussi cette idée claustrophobique avec les films qui se passent dans des ascenseurs plus ou moins en panne – comme une image de la critique du progrès technique qui n’avance qu’en produisant de nouvelles nuisances. Mais l’enfermement dans le métro a un aspect de confrontation sociale entre les voyous et les bourgeois, alors que les films en ascenseur versent plutôt dans la terreur pure. Le film de Larry Peerce est en fait un remake d’un téléfilm écrit par Nicolas E. Baehr qui était sorti quatre ans avant et qui avait eu un bon succès. Dans le téléfilm, on pouvait déjà voir Tony Musante dans le rôle du voyou Joe Ferrone qui reprendra le rôle dans le film, et il y avait aussi Gene Hackman dans un rôle secondaire. Dans le film trouvera aussi Martin Sheen, les trois acteurs étaient alors au début d’une carrière qui allait se révéler de premier plan pour chacun. C’est cependant un film a petit budget dont l’intérêt réside aussi dans la manière d’utiliser les décors réels du métro newyorkais. Il faut savoir que la compagnie qui gérait le métro n’a pas autorisé Peerce à filmer dans « son » métro, mais que celui-ci a passé outre, se débrouillant pour « voler » les images dont il avait besoin.

 

Joe Ferrone et Artie Connors harcèlent le propriétaire d’une salle de billards 

Joe Ferrone et Artie Connors qui ont beaucoup bu, sont désœuvrés et cherchent les moyens de rigoler en dérivant dans la ville plongée dans la nuit. Ils vont d’abord s’en prendre au propriétaire d’une salle de billards qui veut fermer. Ensuite ils s’amusent à effrayer un couple de passants, puis agressent un vieil homme et le dépouille de huit dollars et le rouent de coups jusqu'à ce qu'il perde connaissance. Bill Wilks, sa femme Helen et leur fille de quatre ans endormie montent dans le métro dans le Bronx, à 2 h 15 du matin. Bill a refusé de prendre un taxi pour rentrer chez eux, prétextant que sa femme est bien trop dépensière. Ils se sont beaucoup disputés à cause de cette dépense que Bill juge superflue. Lorsqu'ils pénètrent dans le dernier wagon, qui ne possède qu'une seule porte fonctionnelle, ils y trouvent un clochard endormi. Alice Keenan, une adolescente encore vierge, est harcelée par son petit copain Tony Goya qui veut l’entraîner à l’hôtel. Elle s’y refuse d’abord, puis cède, et pour cela ils vont prendre le métro. Bertha et Sam Beckerman forment un couple juif âgé,  ils se disputent au sujet de leur fils qui leur a refusé une avance d’argent. Eux aussi vont prendre le métro.  Deux soldats de première classe Phillip Carmatti et son ami de l'Oklahoma et le soldat de première classe Felix Teflinger, qui a un bras cassé, vont prendre eux aussi le métro, après un repas chez les parents de Carmatti. Ils vont être démobilisés et font des projets d’avenir, se jurant plus ou moins une fidèle amitié. À la station Burnside Avenue, après une soirée mondaine, Muriel Purvis, une femme d'âge mûr, et son mari Harry, un homme effacé qu'elle déteste car il gagne moins que nombre de leurs amis et manque d'ambition vont également prendre le métro. À la station 176th Street Douglas McCann, un alcoolique en voie de guérison et sans emploi, prend lui aussi le métro en compagnie de Kenneth Otis, un homosexuel qui avait auparavant tenté, sans succès, de le draguer. Enfin, à la station Mt. Eden Avenue, Arnold Robinson, un noir, colérique et plein de haine pour les blancs, et sa femme Joan, vont eux aussi embarqué dans le métro, après avoir assisté à un événement caritatif pour les jeunes des quartiers défavorisés. Ils se disputent eux aussi parce que Joan croit que les choses peuvent évoluer positivement sans lutte violente, alors qu’Arnold au contraire est pour la violence. Joe et Artie montent à bord à la station de la 170ème rue et entreprennent de terroriser, d'humilier et de dégrader psychologiquement chaque passager adulte, au fil des quinze stations traversées. Ils commencent par le clochard qu'ils tentent de réveiller en mettant le feu à ses chaussettes.   

Dans la rue ils attaquent et dépouillent un misérable

Puis Arnold s'en prend à Douglas, puis à Kenneth – un homosexuel qu'ils empêchent physiquement de quitter le train, l'épuisant psychologiquement et verbalement – ​​et ainsi de suite. Les autres passagers réagissent mollement. Lorsque le train entre à Manhattan, les Robinson devraient quitter le train, mais Arnold, savourant le spectacle de Blancs se tourmentant les uns les autres, oblige Joan à rester avec lui pour regarder. À un arrêt, Joe bloque la porte pour empêcher deux femmes de monter à bord ; à la 86 rue, il empêche les Beckerman de descendre, puis enfonce la chaussure d'un homme sans domicile fixe dans la porte pour l'empêcher de s'ouvrir aux arrêts suivants. On se trouve maintenant dans la situation d’une prise d’otages. Les passagers ont du mal non seulement à se rebeller, mais à s’unir. Joe s'intéresse à la fille endormie des Wilks. Bill et Helen, paniqués et horrifiés, voient Joe tenter de toucher l'enfant. Bill la serre contre lui, la protégeant instinctivement, repoussant les mains de Joe qui essaie de la toucher. À ce moment-là, Felix qui jusqu’ici s’est montré conciliant se lève et défie Joe : « Arrête ! Ou je te mets KO ! » Joe sort son couteau. Felix engage le combat au corps à corps avec Joe. Malgré son bras cassé, puis une blessure par dans le ventre, Felix parvient à maîtriser Joe et à le frapper avec son plâtre jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Artie, abandonnant son attitude de dur à cuire, se recroqueville et tente de débloquer la seule porte fonctionnelle pour s’enfuir. Blessé, Felix l’assomme d’un coup de genou dans l’aine, le laissant gisant au sol, souffrant le martyre. Le train s'arrête longuement à la de Grand Central-42nd street après que Carmatti a actionné le frein d'urgence. Carmatti se précipite alors vers son ami blessé, ce qui provoque la question faible mais dégoûtée de Felix : « Où étais-tu, mon pote ? » Carmatti appelle la police à grands cris dans la gare. Les policiers montent dans le train et, sans poser de questions, commencent à arrêter le seul Noir à bord, Arnold. Des passagers s'écrient : « Pas lui ! » Les policiers emportent Joe, ensanglanté, hors du train, et un contrôleur aide Artie, qui gémit encore, à se relever et à sortir. Personne ne porte secours à Felix, qui est finalement aidé à descendre du train par Carmatti. Les autres passagers, toujours figés sur leurs sièges, sont stupéfaits. Ce n'est que lorsque l'ivrogne endormi se retourne et s'effondre au sol que les passagers commencent lentement à quitter le train, enjambant son corps inanimé pour rejoindre la porte. 

Douglas McCann alcoolique sans emploi est désespéré 

C’est un film qui ressemble à une pièce de théâtre filmée, à cause à la fois des bavardages édifiants des différents personnages, des idéal types des différents protagonistes et enfin du fait que cela se passe principalement dans l’univers clos d’un wagon de métro. Le film a cependant aéré cette histoire en introduisant les personnages un à un à partir des rues presque désertes de la ville. Il va y avoir plusieurs qui seront développés tout au long du film. D’abord un portrait de la ville de New York à travers ses personnages contradictoires et divers. Ils ne se tolèrent pas très bien. Les noirs accusent les blancs de racisme, alors qu’à cette époque New York est considérée comme ville étatsunienne la plus avancée sur le plan des droits des minorités. Par un curieux retournement des choses, les blancs apparaissent d’ailleurs plus tolérants que les noirs, même si l’employé qui distribue les tickets de métro est manifestement lui aussi raciste. L’homosexuel, autre figure des minorités newyorkaises, lui se sent rejeté. Et quand il est tourmenté par les deux petits voyous, les autres passagers viennent mollement à son secours. La ville est présentée ici comme maléfique, ce n’est pas la ville besogneuse, c’est la ville de la nuit, avec ses dangers et ses extravagances.    

Un couple de noirs s’accroche avec le distributeur de tickets 

Bien entendu le métro qu’on appelle aussi en anglais, the subway ou the tube, a un rôle extrêmement spécial. C’est une sorte de prison qui se déplace sans que ses otages ne puissent s’en évader. Il suffit que deux voyous de bas étage contrôlent les portes pour que cela terrorise leurs prisonniers. Il y a donc à l’évidence un aspect claustrophobique et comme la rame se déplace malgré tout, cela veut dire qu’on est dans une sorte de labyrinthe, coincé dans les sous-sols de la ville, pris comme des rats dans les conduits d’égout ! Le métro n’est pas un engin moderne qui facilité les déplacements, c’est un objet maléfique qu’il vaut mieux éviter. Mais prendre un taxi c’est couteux, et Bill Wicks se refuse à cette dépense. D’ailleurs la plupart des personnages ont des problèmes avec l’argent. Le vieux Beckerman parce que son fils ne veut pas lui en donner, Douglas parce qu’il est sans emploi, Muriel Purvis reproche à son mari sa médiocrité et le fait que leurs amis gagnent bien plus que lui. Et même les deux petits voyous se déchaine pour dépouiller un pauvre misérable de huit dollars. Le métro est comme les intestins de la ville, il en charrie la misère générale et ses déchets. 

Artie s’en prend à un clochard endormi sur son siège 

Dans l’écriture du scénario, on peut trouver que ce défilé de personnages comme des idéal-types est assez artificiel, qu’il donne forcément une image des plus déformée de la grande ville plongée dans la nuit. C’est ce qui donne ce ton théâtral avec de longues tirades où chacun s’explique sur ce qu’il est et sur ses vieilles rancœurs. Cette communauté, si on met un peu à part les deux jeunes soldats, n’est pas heureuse, c’est une évidence. Elle se laisse aller à la fatalité. Il leur manque à tous l’envie de se ressaisir et de sortir des cases dans lesquelles ils se sont enfermés. Cette épreuve est là pour accentuer leurs problèmes et probablement ils ne seront plus les mêmes après celle-ci. Sans doute même ils en sortiront encore plus désespérés. On sent bien que tous ces couples, construits deux par deux, vont encore moins se tolérer. Alice est dégoutée par le comportement de Tony, Muriel ne comprend pas que son mari qui serre sa serviette sur son estomac ne se bouge pas un petit peu plus. Et même Joan comprend que son mari, Arnold n’est qu’une grande gueule, sans courage dès lors que les deux racailles blanches l’agressent justement en tant que noir. Ferrone lui dit dans la figure qu’il a toujours détesté les noirs. Cette lâcheté s’étend même au petit voyou Artie, quand il voit que Joe s’est fait massacrer par le soldat au bras cassé, il se met à pleurnicher et tente de descendre de la rame. 

Joe et Artie martyrisent l’homosexuel 

Un des messages sous-entendus du film est justement que cette ville est incapable de construire une vraie communauté. La preuve ? Si tous les passagers sont justement indignés par l’attitude des deux voyous, et s’ils le font savoir – ils ne sont pas aussi lâches qu’on pourrait croire – ils sont incapables de surmonter leurs peurs et de s’unir face au danger. Dans la lâcheté cependant il y a une gradation, et la palme revient à Tony, ce jeune gandin qui veut jouer à l’homme face à la frêle Alice, et qui se révèlera bien moins courageux que le vieux Beckerman ou que l’alcoolique Douglas. En effet il suffirait que l’ensemble des passagers tombassent à bras raccourcis sur les deux racailles pour que leur sort soit rapidement réglé. Mais Carmatti, le soldat qui n’a pas le bras cassé, reste cloué de peur et tente de dissuader Felix d’intervenir, Felix qui lui dira, alors qu’il a été blessé par le couteau de Joe Ferrone, « tu étais où mon pote ? » c’est sans doute la fin de leur belle amitié. 

Joe vient provoquer le vieux Beckerman 

Sur le plan cinématographique, c’est très bien fait le rythme est soutenu, ce qui n’est pas évident vu les caractéristiques quasi théâtrales du scénario. On relève trois aspects, d’abord la manière dont la nuit newyorkaise est filmée. Le noir et blanc est très travaillé, et la largeur de l’image permet de sublimer les décors naturels. Ensuite, à partir de la moitié du film, il faut travailler sur l’espace étroit du wagon du métro, et donc inventer des mouvements de caméras qui permettent de se déplacer d’un protagoniste à l’autre avec fluidité. Enfin, les gros plans sont bien utilisés pour faire ressortir les tensions qu’engendrent la cruauté des deux racailles. Le clou du film reste tout de même le moment où Felix se décide à intervenir et où il va se servir de son plâtre pour massacrer Joe Ferrone. Ça ne dure pas longtemps, mais c’est très efficace. Les séquences où le malheureux homosexuel Kenneth se fait martyriser est très dérangeant, car on a l’impression que Joe Ferrone va s’en saisir pour le sodomiser en public ! 

Joe commence à serrer le prêt la petite amie de Tony, sans que celui-ci ne réagisse 

La distribution est excellente. Tous les acteurs semblent avoir la même importance, c’est d’ailleurs pour cela qu’ils sont présentés au générique par ordre alphabétique. Mais certains ressortent plus que d’autres. Tony Musante dans le rôle de Joe Ferrone est impressionnant. Il avait déjà tenu ce rôle dans le téléfilm. Avant The incident, il n’avait juste tourné que dans Once a Thief, aux côtés d’Alain Delon et de Jack Palance, mais il n’était alors qu’une figure patibulaire. C’est ce film qui va véritablement lancer sa carrière le menant souvent à des rôles de psychopathes. Il sait parfaitement jouer de son physique inquiétant, quoiqu’il soit capable de montrer d’autres facettes de son talent comme dans L'uccello dalle piume di cristallo de Dario Argento. Martin Sheen dont c’était ici le premier film est plutôt un peu pâle par rapport à Tony Musante. Tous les acteurs sont très bons, et on est content de retrouver l’excellente Jan Sterling dans le rôle de Muriel Purvis ou encore le toujours très Brock Peters dans le rôle du noir qui est devenu raciste envers les blancs. 

Joe s’en prend maintenant au couple Wicks et à leur petite fille 

Le film a été très bien reçu à sa sortie, la critique l’a encensé, et le public à suivi. Compte tenu de ce qu’on peut voir tous les jours dans le métro parisien, il n’a pas pris une ride, il peut tout à fait servir à commenter notre vie quotidienne. C’est donc un très bon film noir. 

Felix, malgré son bras cassé n’a pas peur d’affronter Joe et son couteau, il le massacrera avec son plâtre 

Malheureusement ce film est difficile à trouver, il n’existe pas sur le marché du film numérise en France, il faut aller le rechercher dans des éditions étatsuniennes, voire australiennes pour le visionner. Il le mériterait pourtant car la le traitement cinématographique est très bon. 

Enfin la police intervient 


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