Costa-Gavras, Va où il est impossible d’aller, Le seuil, 2018.
C’est pour moi assez compliqué de discuter des mémoires cinématographiques de Costa-Gavras. En effet c’est un réalisateur qui a eu une carrière étrange. Il a commencé par tourner en 1965 un petit film policier sympathique adapté d’un livre de Sébastien Japrisot, Compartiment tueur qui a bien marché, puis en 1967 il a tourné un film sur la résistance, Un homme de trop, mais il n’a trouvé sa voix qu’en 1969 avec Z. C’était donc après 1968 qu’il s’est révélé un réalisateur militant. Il a eu quelques succès qui l’ont amené à se faire financer par les Etats-Unis et il obtiendra même deux Oscar, l’un pour le meilleur film étranger pour Z, et l’autre pour Missing pour le scénario, et une Palme d’or à Cannes toujours pour Missing. Ce préambule montre deux choses. D’abord que le cinéaste Costa-Gavras est un enfant de Mai 68, même si sa formation est antérieure. Mais également que s’il a trouvé un écho de l’autre côté de l’Atlantique c’est qu’Hollywood à cette époque était bien plus ouverte qu’aujourd’hui. Il serait impensable qu’aujourd’hui un réalisateur du genre de Costa-Gavras, si ça existe, trouve des financements dans ce système commercial devenu monstrueux, y compris en sollicitant les plateformes du type Netflix ou Amazon. A bien y regarder, la gloire de Costa-Gavras durera une vingtaine d’années. Après La main droite du diable, ses films ne seront plus rentables et surtout attireront un maigre public. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne trouvera plus de financements, mais simplement que l’époque des films militants était passée. Je suppose que les producteurs lui faisaient confiance sur la base de ses succès passés, sans se rendre vraiment compte que les temps avaient changé.
1965, Compartiment tueurs
Le livre est donc d’abord une sorte de bilan, avec beaucoup d’autosatisfaction, le titre est déjà un poème en soi qui est censé donner une image d’un homme qui renverse toutes les difficultés pour arriver à ses fins. Au fond, c’est très américain ce principe ! Comme Kazan qui serait parti de rien pour atteindre l’Amérique, il aurait quitté sa Grèce natale la main devant et la main derrière. Selon lui son père était aussi un homme engagé, il le présente comme combattant la royauté. Mais peu importe, si on doit définir l’ensemble de son œuvre, à quelques exceptions près, ses films sont clairement marqués d’un engagement politique à gauche. Ce qui en soi n’est pas un péché, mais de quelle gauche s’agit-il ? En tous les cas il n’est pas révolutionnaire et ne remet pas vraiment le mode de vie capitaliste. Telle est la question. Quand on lit ces mémoires, on se rend compte que le discours politique de Costa-Gavras est plutôt faible, il représente ainsi la transition d’une gauche plutôt communiste vers une gauche plutôt social-démocrate. Tenant ses quartiers au Flore, en dehors d’une petite poussée de fièvre soixante-huitarde, il condamnera l’idée même de révolution, y compris en critiquant les malheureux Chiliens. Tout cela au nom d’une vision droit-de-l’hommiste assez peu claire. Ce n’est pas pour rien qu’il sera aussi lié au couple Montand-Signoret. Avec Jorge Semprun, ils représentent ceux qui vont passer d’une allégeance un peu honteuse à Moscou à une allégeance tout aussi honteuse aux Etats-Unis et au libéralisme économique. Montand dans son retournement de veste assez misérable tentera de se lancer dans la course à la présidentielle ! Et donc l’œuvre de Costa-Gavras n’a absolument rien de révolutionnaire, elle défendrait plutôt une sorte d’État de droit, avec un peu plus d’égalité pour tout le monde et une critique de l’impérialisme étatsunien. Donc après avoir critiqué la dictature grecque avec Z, ce que tout le monde faisait tout de même à la fin des années soixante en France, il passera à la critique du système soviétique, mais par le petit bout de la lorgnette avec L’aveu. Sur ce dernier point Costa-Gavras aidé par le louche Semprun regarde ce système uniquement du côté répressif, sans se poser de question sur ce qu’il est vraiment. Ce n’est pas sans raison qu’il fréquentera les présidents de la République, Mitterrand, d’accord il représentait la gauche, du moins jusqu’en 1983, mais aussi Chirac pourtant très à droite, et puis encore on le verra copiner avec Michel Rocard, ex-futur candidat à la présidence de la République ! Son livre se termine sur l'espoir qu'il place dans l'élection d'Emmanuel Macron. Comme quoi la lucidité ça n'a jamais été son truc.
1969, Z
Il passera ensuite et de la même manière à la critique des coups d’État fomentés par les Etats-Unis en Amérique latine – ce qui est une constante tout de même de la politique étrangère de ce pays et ce qui continue encore aujourd’hui d’une manière ou d’une autre, voyez ce qui s’est passé au Venezuela il y a quelques mois. Cela se fera à travers deux films, État de siège et Missing. Cela se veut pédagogique, mais reste limité à la violation des droits de l’homme comme une lecture indépassable de situations politiques dramatiques qui pourtant causent des millions de morts depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cela déporte le débat sur les dictatures, mais cela ne va pas beaucoup plus loin qu’une condamnation morale. C’est sans doute cela qui a fait le succès de Costa-Gavras auprès de la classe moyenne un peu instruite, mais c’est aussi sa limite et ce qui explique qu’à un moment ses films n’ont plus trouvé leur public. On comprend bien qu’au cinéma dans une œuvre de fiction, il faut pour retenir le client personnaliser la question et donc mettre en son cœur des figures emblématiques auxquelles le public peut s’identifier. Et du reste on peut dire qu’au fur et à mesure que le temps a passé, le public s’est de moins en moins identifié aux héros et aux causes de Costa-Gavras et l’a peu à peu oublié.
1970, L’aveu
Costa-Gavras est cependant quelqu’un de malin. Grâce à ses relations étroites avec le clan Montand-Signoret, il a pu avoir accès à de nombreux acteurs qui avaient envie de s’engager. Je ne veux pas dire que sans cela il ne serait arrivé à rien, mais que cela l’a aidé puissamment. C’est pour cette raison qu’il a fait dans ses débuts des films choraux et qu’on trouve toujours un peu les mêmes comédiens. Ça permettait de payer une distribution luxuriante relativement peu cher. Il a fait ça pour Compartiment tueurs, puis pour Un homme en trop avec presque la même distribution – il manquait juste Montand, puis pour Z. Ce dernier film n’a vu le jour que grâce à Jacques Perrin qui est arrivé à le financer avec des bouts de ficelles. Celui-ci deviendra par la suite un très grand producteur, très original dans ses choix. L’énorme succès de Z fera qu’à partir de ce moment-là les Américains s’intéresseront à Costa-Gavras. Plusieurs choses ont milité en sa faveur, d’abord son amitié avec Yves Montand qui y était très connu, ensuite évidemment L’aveu qui était une critique du régime soviétique, ce qui ne pouvait que plaire dans ce pays où le mot « communiste » est encore aujourd’hui la pire des insultes, voyez comment Trump s’en sert contre tous ceux qui ont le malheur de le contrarier. Costa-Gavras aime sans doute la politique, mais il ne maitrise guère son sujet. Et bien sûr il se croira obligé de suivre le mouvement et de donner sa vision assez restrictive du conflit israélo-palestinien avec Hanna K en 1983, sujet sur lequel il ne comprenait pas grand-chose, croyant comme beaucoup de Français que les Palestiniens étaient des Arabes autochtones et les Juifs des pièces rapportées sur la Palestine mandataire. Vous me direz la plupart des gens fonctionnent comme cela en réagissant à des messages que leur envoient les médias. Son dernier film, Adults in the Room, est carrément lamentable et est sorti dans l’indifférence générale. Il porte sur la crise grecque, on pourrait dire sur la torture que l’Union européenne a infligée à la Grèce, c’est un éloge de la combativité de Varoufakis, combativité limitée pourtant et qui a débouché sur une capitulation honteuse et la trahison du peuple grec par ceux qu’il avait élu, mais surtout on ne comprend pas grand-chose aux enjeux de cette crise qui aurait pu tout simplement entrainer la disparition de l’Union européenne. Il se décrit lui-même comme une sorte d’autodidacte, donc quelqu’un qui s’est formé une culture tardivement et sur le tard. Je me demande si ce n’est pas là que réside le problème.
1975, Section spéciale
Au contact d’Yves Montand et de son clan, mais aussi à celui de René Clément dont il a été l’assistant, il a intégré une manière de filmer qui soit très spectaculaire, pour tenter d’échapper au didactisme. C’est une des raisons qui lui a fait jusqu’à très tard choisir des acteurs connus avec des fortes identités. Ce qui n’empêche pas cependant que ces films politiques, soit la majorité de son œuvre assène une idéologie politique souvent assez sommaire. Partant des éléments de l’actualité politique les plus dérangeants, il en fait des messages. Il a très souvent travaillé ses scénarios avec Jorge Semprun et je dirais que ça se voit. Il a aussi travaillé avec Franco Solinas sur le scénario de Monsieur Klein. Mais quand Alain Delon lui proposera de le tourner sous sa direction, il refusera, avançant qu’il avait pensé le rôle pour Jean-Paul Belmondo qui l’avait accepté et à personne d’autre. Sans doute Delon y a sans doute gagné parce que tout de même entre Losey et Costa-Gavras, il y a une distance importante en termes de savoir-faire, bien que les deux réalisateurs soient des hommes de gauche. En tous les cas sur le plan stylistique on ne remarque rien de particulier dans sa manière de tourner. De ce point de vue, on peut dire qu’il est un cinéaste mineur. On ne se souvient guère de scènes remarquables, même si souvent il est appliqué et arrive à filmer un peu propre à la manière des Américains. Un film comme Music Box est une tentative de concurrencer les procedural étatsuniens en lui donnant une patine de bonne conscience puisqu’il s’agit d’un criminel de guerre qui se retrouve aux prises avec sa fille.
1982, Missing
Bien sûr il a fait quelques films en dehors des commentaires sur la situation politique. Mais ça ne pèse pas lourd et c’est très peu innovant. Clair de femme, d’après un roman de Romain Gary, a eu du succès et encore avec Yves Montand, un film qui plaisait beaucoup à Costa-Gavras, sans doute parce qu’il différait du reste de sa filmographie. Mais tous ses derniers films ont été éreintés par la critique et le public ne l’a pas suivi. Le couperet a échappé à cet opprobre, même s’il n’a pas été un succès[1], mais son remake par Park Chan-Wook est tout de même bien meilleur[2]. Globalement sur les vingt films de long métrage qu’il a réalisés, seuls quatre ont été des vrais succès. Ses films étatsuniens n’ont pas couvert leurs frais. Les quatre derniers films ont été des bides noirs. Autrement dit, Costa-Gavras est un réalisateur qui rapidement a vécu sur ses premiers succès et on peut se demander comment il a fait pour trouver continument des financements. Dans ses mémoires il y a un passage où il plaint les réalisateurs étatsuniens qui, après avoir connu un ou deux échecs n’arrivent plus à trouver des financements. Ce n’est manifestement pas son cas. Il est vrai que Costa-Gavras s’est démené comme un beau diable pour infiltrer tous les réseaux possibles et imaginables, il n’en fait pas un mystère, et ses enfants en profiteront pour intégrer ce petit milieu, avec toutefois assez peu de succès. Il fut longtemps un président de la Cinémathèque très actif. Mais il était toujours au rendez-vous pour présenter ses films de partout et courir les festivals. Il a récolté un nombre incalculable de prix de toutes sortes des plus prestigieux, Oscar et Palme d’or, aux plus obscurs, par exemple en 2020 il reçut le Prix du Rimbaud d'honneur lors du Festival Les Rimbaud du Cinéma !
1997, Mad City
On pourrait dire que l’ensemble de l’ouvrage manque assez d’humilité dans l’écriture et dans la présentation du réalisateur. Costa-Gavras adore, comme Semprun d’ailleurs, la fréquentation des grands de ce monde, qu’ils soient français ou étatsuniens, il met en avant ses amitiés avec Jack Lang par exemple, ses relations avec Salvatore Allende. Il y a aussi des erreurs, Costa-Gavras est trahi par sa mémoire. Comme il a été l’assistant de René Clément, il avance que le scénario des Félins a été écrit au jour le jour, ce qui est possible, mais il dit que ce scénario a été écrit par Charles Williams. René Clément m’a confié que ce dernier qu’on avait fait venir des Etats-Unis n’avait pas écrit une seule ligne ! Mais c’est, malgré toutes mes réserves un ouvrage intéressant dans la mesure où non seulement il nous parle d’un temps révolu où il était possible de réaliser avec succès des films engagés, mais aussi dans ce qu’il nous dévoile de ce que pense le cinéma de lui-même !
2005, Le couperet
Récapitulatif du box-office
de Costa-Gavras
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