Le criminel aux abois, Nowhere to Go, Seth Holt, 1958

Seth Holt est surtout et avant tout un producteur, mais il a réalisé quelques films de genre. Sur ce film noir qu’il a signé, il s’est fait aider pour sa réalisation par Basil Dearden qui déjà à cette époque était un spécialiste du film noir dans sa version anglaise. Il est assez difficile de dire qui a fait quoi, même si une bonne connaissance de l’œuvre de Basil Dearden nous aide à comprendre un petit peu. Le financement a été monté avec des fonds qui étaient bloqués en Angleterre sur les recettes que la MGM avait réalisées avec ses films. Comme on le sait une grosse partie des recettes des films étatsuniens était bloquée et devait être réinvesti dans des productions locales alors que l’économie à la Libération était exsangue en Europe. Ces mesures protectionnistes fonctionnaient également en France. Elles étaient prises pour assurer le redressement des productions nationales. Il reste d’ailleurs une trace de cette pratique sous la forme en France de la TSA – taxe spéciale additionnelle – qui est un prélèvement de 10,7% sur les billets vendus et qui alimente le CNC qui peut utiliser cet argent aussi bien pour des avances sur recettes, ou encore pour la rénovation des salles de cinéma. Cela veut dire que 10,7% des recettes des films étatsuniens reviennent en France pour alimenter le secteur via le CNC. Contrairement à des idées reçues, cette taxe n’est pas à proprement parler un impôt et n’est pas gérée par l’État. Donc pour récupérer un peu d’argent les studios hollywoodiens envoyaient des vedettes mal en cour qu’ils avaient sous contrat – ici George Nader dont l’homosexualité faisait jaser – en Angleterre, et ils bricolaient un montage qui donnait tout de même du travail aux techniciens locaux. Ici Seth Holt choisi d’adapter un roman de Donald Mackenzie. C’était un écrivain canadien qui a mené une vie aventureuse, il se fit voleur, et cela le conduisit en prison où justement il apprit à écrire ! Nowhere to Go est son premier roman, après avoir publié deux volumes autobiographiques et ce roman est certainement en rapport avec sa propre existence, même si c’est évidemment romancé. Nombre de ses romans ont été traduits pour la Série noire. Un autre de ses romans a été adapté à l’écran par Laszlo Benedeck, Moment of Danger, en 1961, mais sans guère de succès. 

Le film s’ouvre sur l’évasion spectaculaire de Paul Gregory, évasion préparée par son ami Sloane. Greg va se réfugier dans un appartement à Londres qui lui a été procuré par le dévoué Sloane. Tandis que Greg reprend des forces à l’abri des poursuites, il se remémore les raisons qui l’ont conduit à la prison puis à l’évasion. Quelques années auparavant, il a séduit une femme fort riche, Harriet Jefferson, qui possède une belle collection de pièces. Il se fait passer pour un dramaturge, et obtient sa confiance, jusqu’à ce qu’elle lui confie la gestion légale de ses biens. Tandis qu’elle est en voyage, il se débrouille pour vendre ces pièces de monnaie pour 55 000 £ qu’il va déposer dans un coffre-fort qu’il a ouvert dans une banque sous un faux nom. Son idée est assez simple, se faire arrêter, faire quelques mois de prison et ressortir libre de disposer de son argent si mal gagné. Mais les choses ne tournent pas comme il l’entend, les juges devant son refus de dire ce qu’il a fait de son butin, lui donnent une lourde peine de prison, dix ans. Et c’est pour cela qu’il s’évade. Son but est maintenant de récupérer l’argent et de quitter l’Angleterre où il est recherché. Depuis sa cachette, il va faire la connaissance de Bridget qui a eu une liaison avec l’ancien locataire de l’appartement que Sloane lui a procuré. Mais ce n’est pas encore une idylle !  Jusque là Greg s’est montré intelligent et scrupuleux, évitant tous les pièges. 

L’évasion de Greg a été organisée par son ami Sloane 

Cependant les choses vont se gâter quand Greg va chercher à sortir l’argent de la banque. En effet, il repère des policiers qui rodent dans le secteur alors qu’ils le connaissent et qu’il est recherché activement après son évasion spectaculaire. Il renonce. Mais en rentrant à l’appartement, il va se heurter à Sloane qui croit que Greg a l’argent car il l’a vu et il pense que Greg a récupéré son butin. Celui-ci se fait assommer et Sloane lui dérobe la clé du coffre, exigeant maintenant les 55 000 £. Néanmoins Greg va surprendre Sloane, l’assommer à son tour, le ligoter et récupérer ce qu’il croit être sa clé. Celle-ci ne marche évidemment pas et il ne peut accéder au butin. Dès lors, Greg n’a plus d’endroit où se cacher. Il va se tourner vers Cameron, le propriétaire d’un cabaret, qui accepte de l’aider contre une forte somme, sachant que Greg est potentiellement riche. Mais Cameron va le dénoncer à la police. Greg arrive à s’enfuir par les toits, et se réfugie chez Bridget car plus personne ne veut l’aider. En effet il apprend qu’en ligotant Sloane, celui-ci est mort en s’étouffant avec son dentier ! Dès lors la chasse à l’homme devient plus intense. Bridget pense qu’elle peut l’emmener dans le cottage de son oncle. Mais en route ils ont un accident. Arrivé au cottage, la police attend Bridget qui ne se démonte pas. Mais Greg la voyant partir avec la police pour signer sa déposition, croit qu’elle est arrêtée et dès lors tente de s’enfuir à nouveau. Voulant voler un vélo dans une ferme, il est surpris par le propriétaire et reçoit un coup de fusil. Bridget entre temps est revenue au cottage et est déçue de na pas trouver Greg. Mais celui-ci qui a volé un camion et mourra au volant de celui-ci. 

Sloane évite la ronde du gardien 

Le scénario est assez complexe, et la réalisation très soignée. Seth Holt avait beaucoup d’ambition pour ce film. L’originalité de l’histoire se trouve dans le fait qu’elle comporte deux parties. La première montre Greg, un escroc très intelligent, capable de se tirer des pires ennuis, montant un coup d’une grande habileté, et la seconde tourne à la chasse à l’homme. Le film a d’ailleurs été exploité aux Etats-Unis sous le titre de Manhunt. En quelque sorte on passe du caper au film d’évasion et de traque, par exemple sur le modèle de l’excellent It Always Rain on Sunday de Robert Hamer[1]. Mais ici le thème général est qu’un solitaire comme Greg ne peut guère compter sur ses relations. En effet il est victime de la trahison répétée des gens du milieu qui soit cherchent à le voler, comme Sloane, soit à le vendre à la police comme le fera Cameron. Cependant, il ne faudrait pas croire pour autant que le message est que le crime ne paie pas. Car Greg est aussi la victime de la fatalité. Il sera à la fois la victime d’un accident de la route qui alerte la police du côté de Bridget, et du fait qu’il croit voir Bridget elle-même arrêtée par la police, alors qu’elle s’en tire parfaitement.   

Greg a séduit la riche Harriet Jefferson 

La vie de Greg va d’ailleurs mal tourner dès lors qu’il croit pouvoir faire confiance à Bridget, non pas que celle-ci le trahit, mais parce que sa méfiance instinctive l’oblige à ne faire confiance qu’à ce qu’il voit, et la voyant monter dans la voiture de la police, il pense qu’elle va être arrêtée. Il est donc un homme en fuite perpétuelle dès lors qu’il s’est évadé de prison. Incapable de récupérer son butin, il est démuni d’argent et démuni d’amis. La morale de l’histoire est qu’un voleur comme lui, intelligent et imaginatif, ne peut fonctionner que tout seul. Il imagine par exemple d’utiliser une chaussure simulant un pied-bot afin que les gens remarquent plus la claudication que le visage de l’escroc. Cependant cette claudication indique en même temps que Greg est en constant déséquilibre et que sa vie est bancale. La relation qu’il entretient avec Bridget est tout aussi bancale. En effet, on comprend bien qu’il aimerait bien se fixer quelque part et cesser de fuir. Et de son côté Bridget est une femme marquée par la vie qui a mené jusqu’à Greg une vie de Patachon, décevante et vide de sens. on remarquera d’ailleurs que Greg refusera d’avoir une relation sexuelle avec Rose, une employée de Cameron qui se demande bien pourquoi Greg se refuse à elle.  

Comme prévu la police l’arrête 

Greg est un solitaire, et donc il doit affronter deux institutions extrêmement dangereuses. D’abord la police qu’on ne voit pas vraiment travailler, mais dont on sent la présence comme une pieuvre qui étend ses filets par-dessus la ville avec la patience de l’araignée. Elle est calme et méthodique. Et puis il y a le milieu. Dès que celui-ci se trouve en danger, il fera tout pour se débarrasser de l’encombrant Greg, même si celui-ci leur a rendu des services dans le temps. C’est ce que lui expliquera d’ailleurs George Bendel, un ponte du milieu qui lui donnera gracieusement 20 £. C’est un peu la même situation que dans M de Fritz Lang. Le milieu va participer à l’opération de la police de façon à avoir les mains libres pour ses petites affaires. 

Greg fait la connaissance de Bridget 

Le film est très soigné dans le choix des décors, il y a beaucoup de scènes qui sont filmées habilement à même la rue, notamment quand il se rend à la banque. Et la seconde partie met en valeur une opposition radicale entre la ville et la campagne. Si très souvent dans les films noirs la ville est représentée comme mauvaise, porteuse de malheurs, ici la campagne apparait comme un leurre. En effet croyant fuir la ville et sa police, Greg va être liquidé par les gens des campagnes. On pourrait dire que la fin, semblable à celle d’Asphalt Jungle de John Huston[2], entérine la fin des illusions. Il n’y a pas d’ailleurs, ce qui pourrait être la traduction du titre en anglais. Il est impossible d’échapper à son destin. L’illusion n’est pas seulement celle d’avoir cru pouvoir échapper à la justice, mais aussi d’avoir cru que ses différentes malices permettraient à Greg d’accéder à une vie meilleure.   

Sloane veut maintenant récupérer pour lui la totalité des 55 000 £ 

Sur le plan purement cinématographique, il y a de très bonnes choses, bien aidées d’ailleurs par la photographie de Paul Beeson, un vétéran des studios Ealing qui a cette époque étaient en train de passer sous la coupe de la MGM. L’ouverture du film est grandiose qui débute par l’évasion de Greg. Le caractère massif de la prison est opposé à la fragilité de Greg qui s’échappe par la fenêtre dont Sloane a fait sauter les barreaux. Il passe alors par une sorte de trou qui le fait accéder à la liberté. Tout est filmé en ombres et en lumières, selon les principes de John Alton. Rien que pour cette entrée, le film vaut le déplacement, mais il y a bien d’autres choses. C’est souvent cadré en plan large, avec une belle profondeur de champ, diminuant l’importance des protagonistes qui s’agitent devant nous. C’est accentué avec des légères contreplongées qui soulignent la violence des situations. Par exemple dans les affrontements entre Sloane et Greg. Il y a beaucoup de scènes nuiteuses, notamment quand Greg ne sait plus où aller ou quand il va pénétrer chez Sloane pour lui régler son compte. 

Greg est arrivé à surprendre Sloane 

La réalisation est dynamique, notamment quand Greg s’enfuie par les toits. Il y a également du savoir-faire dans la manière de filmer la campagne pour en faire sortir la dangerosité. Par exemple quand Greg s’éloigne du cottage de l’oncle de Bridget, d’en haut d’une colline il observe des cheminées d’usine qui, au-delà de la pollution qu’elles entrainent, barrent l’horizon, indiquant clairement qu’il n’y a pas d’issue. Nous sommes en 1958, c’est-à-dire après l’achèvement du grand cycle classique du film noir, mais également dans ce moment où la reconstruction de l’Angleterre est achevée. 

Dans les rues de Londres, Greg est poursuivi par la police 

Les scènes de cabaret sont assez pauvres, probablement à cause de l’étroitesse du budget, encore que ce ne soit pas un film de série B. Les scènes de rue sont par contre tout à fait intéressantes, filmées avec une caméra légère et probablement dissimulée. Dans les visites à la banque on prend plaisir à admirer le système de sécurité qui est sensé protéger des voleurs. Ces scènes ont sans doute été réalisées par Basil Dearden, comme la séquence de l’évasion 

Cameron a besoin d’argent et accepte d’aider Greg 

L’interprétation c’est d’abord George Nader dans le rôle de Greg. Son physique un peu lisse l’a le plus souvent cantonné dans des rôles de policier, de juge, plus rarement dans celui de voyou. Il est d’abord une sorte de gentleman cambrioleur, d’Arsène Lupin, malin qui joue de son physique de séducteur. Mais fur et à mesure que le film avance, il apparait de moins en moins sûr de lui. Il est très bon, sans doute dans son meilleur rôle. Il y a ensuite Maggie Smith dans le rôle de Bridget. C’est une bonne actrice sans aucun doute, mais elle est dotée d’un physique assez peu attrayant qui ne donne guère d’explication au fait que Greg se laisse séduire. C’est pour moi une erreur de casting. Il est vrai qu’à cette époque le cinéma britannique n’offre pas un grand choix de comédiennes, soit ce sont des bombes sexuelles comme Diana Dors, soit  des actrices bien peu sexy. 

Cameron a vendu Greg à la police 

Il y a l’excellent Bernard Lee dans le rôle du fourbe Sloane. Acteur de seconds rôles, il sera M dans les premiers James Bond, il dégage ici une puissance bienvenue. Le reste de la distribution n’a rien de remarquable ni de mauvais. On reconnaitra Bessie Love dans le rôle d’Harriet Jefferson qui en fait peut-être un peu trop, ou encore Geoffrey Keen dans celui de l’inspecteur Scott. 

Greg arrive à s’enfuir par les toits 

C’est un film qui a été assez mal accueilli à sa sortie. Même la très bonne musique jazzy de Dizzy Reece a été critiquée au motif que cela copierait les films noirs français et étatsuniens ! La MGM a délibérément saboté la sortie aux Etats-Unis, le destinant à des doubles programmations et le retirant très rapidement de l’affiche. Vingt minutes avaient été coupées. Il n’a pas fait ses frais et a obligé Seth Holt à reprendre son boulot de monteur pour ne pas rester au chômage. Depuis on a réévalué ce film. C’est un des meilleurs films noirs britanniques. 

Il se retrouve chez Bridget qui accepte de l’aider 

Studio Canal sous la direction de l’excellent Jean-Baptiste Thoret vient de ressortir ce film dans une belle version combo avec bien sûr une présentation de Jean-Baptiste Thoret. 

Lorsque Bridget arrive au cottage de son oncle, elle est attendue par la police 

Greg est surpris alors qu’il s’apprête à voler un vélo 



[1] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/il-pleut-toujours-le-dimanche-its.html

[2] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/quand-la-ville-dort-asphalt-jungle-john.html

 

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