Daniel Mermet et Olivier Azam, Howard Zinn. Une histoire populaire américaine 2 , 2026

Howard Zinn, une histoire populaire américaine 2 - Film documentaire 2025 -  AlloCiné

Daniel Mermet et Olivier Azam ont conçu une trilogie autour de la figure d’Howard Zinn. Celui-ci est un militant anarchiste et un peu gauchiste. Par conviction antifasciste il s’engagea dans l’armée étatsunienne, puis revenu de cette épreuve, il entreprit de faire des études qui lui ont permis de devenir professeur d’université. Il épousa toutes les causes de la gauche étatsunienne, la lutte contre la discrimination raciale, la lutte contre la guerre du Vietnam et bien entendu le soutien au mouvement féministe. Mais il est surtout connu maintenant pour son Histoire populaire des Etats-Unis, publiée en 1980, puis rééditée constamment dans des versions améliorées. L’idée générale est de regarder l’histoire de ce pays du point de vue des classes inférieures, ou des vaincus. Le point de vue est séduisant, et son livre a donné beaucoup d’idées, engendrant par exemple une série de documentaires parrainés par Oliver Stone pour la télévision qui est sortie en 2012 sous le titre Une autre histoire de l’Amérique. C’est un peu la même démarche qu’a essayé de suivre Gérard Noirel lorsqu’il a écrit son Histoire populaire de la France[1]. 

Son ouvrage a été très critiqué, moins sur la démarche suivie que sur les sources utilisées. Et en effet en le lisant on voit qu’il a surestimé beaucoup de faits sociaux, par exemple le fait que de nombreux esclaves ayant fui leur situation, se sont retrouvés à partagé la vie des Amérindiens, maltraités pour d’autres raisons. Ou encore il surestime la révolte des noirs dans l’armée étatsunienne au moment de la Seconde Guerre mondiale, révolte qui signifiait que cette guerre n’était pas la leur. Il a évidemment pour lui d’avoir donné un peu la parole à ces oubliés de l’histoire. On lui a reproché également de se servir des sources secondaires pour étayer ses analyses. Mais à mon sens ce n’est pas là le problème. Je veux dire par là que les faits rapportés par Zinn pour soutenir sa thèse sont suffisamment connus et prouvés pour qu’on ne chipote pas sur l’origine des sources. 

Howard Zinn, s’engagea dans la guerre comme bombardier 

Le film de Daniel Mermet et Olivier Azam se présente sous deux aspects. D’abord un éloge du passé militant d’Howard Zinn qu’on entend abondamment dans le film. Ensuite comme une illustration de son ouvrage sur l’Histoire populaire des Etats-Unis. Zinn venait d’une famille pauvre et il s’engagea dans la Seconde Guerre mondiale pour nous dit-il combattre le fascisme. Il avait selon lui la fibre anti-gouvernementale et anti-capitaliste qui lui venait de ses origines sociales. Grâce à son comportement dans le conflit, c’est-à-dire grâce aux bombes qu’il a larguées ici et là, il put après sa démobilisation s’inscrire comme beaucoup à l’université et devenir finalement « politologue ». Son succès international quoique tardif en France, lui vint de son intérêt à déconstruire l’histoire officielle et à la regarder du point de vue des pauvres. C’est ne l’oublions pas une tendance qui se manifesta aussi à la fin des années soixante en France et dans la plupart des pays européens. Avec plus ou moins de bonheur cette idée se retrouvera aussi en Israël. Donc déconstruire le récit national fut son but. Mais ce n’est pas une entreprise aussi simple que cela. D’abord parce qu’une nation pour exister en tant que telle doit recourir à un récit plus ou moins sincère, c’est une nécessité absolue. Ensuite parce que substituer un récit à un autre n’est pas chose aisée, même quand on s’appuie sur des faits incontestables, connus de tous. En effet on sait combien les Amérindiens ont été massacrés et génocidés, volés, parfois réduits en esclavage, on sait aussi combien les noirs dans le Sud des Etats-Unis ont été rabaissés, et encore combien les rébellions ouvrières ont été réprimées d’une manière sauvage.   

Les massacreurs de Wounded Knee 

Que ressort-il du film de Daniel Mermet et d’Olivier Azam et qui à mon sens n’est pas assez dit ? D’abord que ce pays est né dans la violence, et que cette violence l’a conduit à semer la guerre aux quatre coins de la planète. Encore aujourd’hui l’idée de Trump d’une paix imposée par la force des armes est la conséquence de cette vision des choses, comme l’a été le déclenchement de la guerre contre la Russie par le proxy ukrainien. Cette violence a du reste toujours été portée par un discours mensonger, désignant par exemple les Amérindiens, puis les noirs, puis les « communistes » comme les ennemis de l’intérieur des sauvages qui par leurs mœurs et leurs actions s’inscrivaient dans le désordre. Marx qui a la fin de sa vie pensait à émigrer à New-York avait compris la dynamique économique de ce pays, et c’est pourquoi il croyait que ce pays serait le premier à devenir socialiste, à cause de son niveau de vie et de son niveau de conscience. Il s’est trompé bien sûr car il avait sous-estimé les forces de la réaction comme on dit. On voit d’ailleurs dans les extraits que Mermet et Azam inclus dans leur film quelle sauvagerie fut employée, même durant le premier mandat de Roosevelt, pour casser les grèves, s’autorisant à aller jusqu’au meurtre. Les belles âmes vous diront cependant que cette violence était nécessaire pour imposer le « progrès », et que c’est en laissant les mains libres aux grands capitalistes qu’on a pu finalement avancer vers le mieux. Il aurait fallu juste le réguler un peu.  Mais c’est peut-être ça le défaut du modèle étatsunien, cette volonté d’imposer le progrès dont nous voyons aujourd’hui les limites dans tous les sens du terme.  C’est au nom du progrès qu’on a déposséder les Amérindiens de leurs terres et de leur culture. 

Les mouvements sociaux ont toujours été réprimés violemment aux USA 

Le film cependant pose de nombreuses questions. Il mélange en effet un discours à la gloire d’Howard Zinn pour nous expliquer combien il est populaire dans son pays, on cite non seulement les séances de dédicace de ses livres, ses conférences. Son livre le plus connu s’est vendu à 2,6 millions d’exemplaires. Mais on cite aussi les citations de cet ouvrage dans le film Will Hunting, un film de Gus Van Sant, avec une pléiade de grands acteurs, Matt Damon, Robin Williams, Ben Affleck, sorti en 1997, ou encore la série des Sopranos, le fils du mafieux Tony Soprano est vu en train de lire Une histoire populaire des Etats-Unis, symbole de la révolte contre le père. Et il y a aussi des extraits de documents d’époque qui sont excellents. On trouvera également un passage sur Henri Ford, grand industriel de l’automobile, mais également soutien d’Hitler et antisémite notoire. Ce qui ne l’empêchera pas d’obtenir des commandes de l’État pour fabriquer des tanks destinés à combattre les nazis ! S’il met en avant le racisme subi par les noirs, le film ne s’interroge guère sur l’antisémitisme. C’est un fait qui est passé sous silence. Et c’est d’ailleurs une des raisons qui expliquera que Roosevelt se fera tirer l’oreille pour soutenir la création d’Israël, alors que l’URSS l’avait précédé dans cet exercice. On oublie trop souvent l’importance du lobby pro-allemand et pro-nazi aux Etats-Unis à cette époque. Il est à peine évoqué, mais pourtant il freinera clairement l’entrée en guerre des Etats-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. 

Les 9 jeunes noirs accusés de viols à Scottsboro 

Certains points ne sont pas très clairs. Le film semble identifier racisme et lutte de classe, se contentant d’énoncer que le grand capital utilise le racisme pour diviser les opprimés. Pourtant à un moment il y a un passage où on voit un blanc, armé, qui annonce qu’il n’est pas raciste, que son fils pourrait bien s’il le désirait se marier avec une femme noire, mais qui en même temps dénonce la population noire comme porteuse de désordre et travaillée par la délinquance. Une des raisons de l’élection de Trump pour un second mandat est que les Étatsuniens sont opposés à l’immigration massive qu’ils voient comme un facteur de déstabilisation et d’appauvrissement. Les Etats-Unis se sont construits sur l’idée d’un melting pot réussi. Mais force est de constater que c’est un échec. En vérité très vite la politique d’immigration, dès lors que l’esclavage était en voie d’effacement, de ce pays a servi de variable d’ajustement pour la baisse des salaires. 

Les progrès rapides de l’industrie étatsunienne ont eu un coût énorme 

Bien entendu dans un film de deux heures, il est assez difficile de ne pas présenter des manques dans la présentation de l’histoire malheureuse de ce pays. Cependant il y a au moins de grosses lacunes, la première est l’importance de ce qu’on a appelé improprement le maccarthisme ou la chasse aux sorcières. C’est l’HUAC qui a mené cette entreprise, en deux temps, elle a commencé à sévir contre les « communistes » dès 1938. Mais elle dut rabattre de ses prétentions essentiellement parce qu’elle défendait le lobby pro-allemand et pro-nazi qui pourtant se livrait à l’espionnage sur le territoire des Etats-Unis. Les scandales de cette position et Pearl Harbor la privèrent de crédibilité. Mais à la mort de Roosevelt, l’HUAC, appuyée par le FBI du corrompu J. Edgar Hoover, revint à la charge, sans frein. Elle se livra à une entreprise de soumission d’Hollywood mais aussi de l’enseignement. Tous ceux qui avaient des revendications sociales, étaient qualifiés de rouges, donc d’agents de l’étranger, certains se retrouvèrent en prison. C’est à partir de ce moment-là que plus personne aux Etats-Unis n’osaient se dire communiste ou socialiste. Cette importance de la propagande qui consiste à criminaliser la dissidence politique mériterait d’être approfondie. 

 

Un des défauts du film qu’on retrouve dans le livre d’Howard Zinn, c’est l’analyse du New Deal. Comme le montre le graphique ci-dessus, l’efficacité de la politique de Roosevelt est apparue dès 1934, alors que Roosevelt n’a été en fonction qu’en mars 1933. C’est un défaut commun aux commentateurs gauchistes qui veulent voir le redémarrage de l’économie américaine qu’avec l’entrée du pays dans la guerre. Bien évidemment l’effort de guerre a été un accélérateur. On peut bien dire que cette politique n’était qu’un aménagement nécessaire pour sauver le capitalisme, mais ce n’est pas suffisant.



[1] Agone, 2018

 

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

J’aurais ta peau, I, the jury, Harry Essex, 1953

Décès de Brigitte Bardot

Une bataille après l’autre, One battle after another, Paul Thomas Anderson, 2025