Martin Barnier et Laurent Juiller, Une brève histoire du cinéma, 1895-2025, Fayard, 2025

Le cinéma, comme on le répète souvent est le dernier des arts inventés, et le seul qui soit apparu à l’ère industrielle. On l’appelle le Septième Art. Il est donc naturellement un produit du capitalisme et de la technique. Bien évidemment il n’est pas que cela et il a produit de véritables œuvres d’art, des films qu’on peut voir et revoir sans jamais se lasser. Contrairement à la lecture, il est également dès ses débuts ouvertement un art qui recherche sa rentabilité auprès d’un vaste public, sans négliger les classes les plus basses. C’est un art de masse[1]. Et il fut longtemps le premier loisir de la classe ouvrière. La question qui se pose est la suivante, comment retracer l’histoire du cinéma, fusse brièvement ? On peut par exemple égrener une sorte de catalogue qui créerait un répertoire des œuvres cinématographique importante, et en faire ressortir une sorte d’évolution. Ce serait une histoire progressiste de ce médium qui irait du moins bon vers le meilleur. Mais cela pose de nombreux problèmes et Barnier et Jullier réfutent cette idée. Et bien sûr ils ont raison. On ne peut pas dire qu’un succès d’aujourd’hui comme par exemple One Battle after an Another soit meilleur que City Lights de Charles Chaplin. Ce serait absurde.   

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Ils choisissent donc de suivre le fil rouge de l’évolution technique. Par exemple, la caméra devient avec le temps plus facile à manipuler, plus légère. La qualité de la photo change, encore qu’aujourd’hui avec la maladie de la numérisation des pellicules l’image devienne de plus en plus terne à l’écran. Le son également est plus travaillé. In fine on aura de plus en plus recours à la numérisation. Mais force est de constaté qu’au niveau de la grammaire proprement dite il n’y a aucun progrès et même dans les années qui suivent l’an 2000 on a une vraie régression sur ce plan-là. Mais de cette régression nos auteurs ne s’en préoccupe pas. Le second axe de leur réflexion est de regarder le cinéma comme le résultat de la mondialisation des échanges. C’est intéressant, et ils pointent à juste titre qu’aujourd’hui le cinéma le plus important se trouve en Asie. Aussi bien du point de vue de la quantité du public que de la dynamique de la production. Cette mondialisation va faire éclater le marché qui jusqu’à une date récente se dynamisait à partir du fait que le cinéma hollywoodien absorbait et détruisait les cinématographies locales. IL y avait par exemple jusque dans les années cinquante un cinéma mexicain dynamique et intéressant. Cette mondialisation a bien sûr eu des échos dans la manière de filmer. On peut le voir par exemple avec le pâle remake que Martin Scorsese donna du superbe Infernal Affairs d’Andrew Law & Alan Mak. 

Ci-dessus, Infernal Affairs d’Andrew Lau & Alan Mak, 2002, et le remake paresseux de Martin Scorsese The Departed, de 2006 

Les auteurs se contentent de dire que jamais on a autant vu de films que ces dernières décennies, les chaines de télévision, les reproductions numériques, DVD, Blu ray et maintenant 4K, en dématérialisant les films ont offert une vraie révolution, en ce sens que n’importe qui aujourd’hui peut se constituer à bas prix une cinémathèque personnelle qui lui permet aussi bien de comprendre justement l’histoire du cinéma, mais de faire aussi la connaissance de nouvelles cinématographies, encore qu’en France les films soient aujourd’hui principalement étatsuniens, et un petit peu français. A l’heure actuelle ce sont comme on l’a dit les cinématographies asiatiques qui dominent le marché, en nombre de tickets vendus, mais aussi certainement en termes artistiques. La Chine construit des salles de projection à tour de bras. Au début du cinéma c’était bien la production française qui dominait le marché mondial. Mais d’une manière assez consciente, les Etats-Unis qui avaient la puissance financière et le marché le plus dynamique, ont laminé toute la concurrence. Ça aussi c’est un effet de la mondialisation. Nos deux auteurs qui manifestent un optimisme à tout crin, ne pensent pas que le fait qu’on ne voit plus beaucoup de films en salles soit un véritable problème. 

Effets spéciaux et visuels : les 70 films les plus influents de tous les  temps - 3DVF

Le voyage dans la Lune de Georges Méliès, 1902 

A la fin de leur ouvrage, ils développent les innovations qui ont eu lieu en matière d’effets spéciaux, essentiellement numériques. Cela donne un sentiment étrange, si d’une part cela a entraîné un gonflement démesuré des budgets, et si cela a bien permis à Hollywood de dominer la concurrence, il n’est pas certain que cela ait eu un grand impact sur le plan stylistique. C’est pourtant une question qu’il faut se poser quand il semble que le principal de l’effort de réalisation porte sur la qualité des effets spéciaux. Et encore, nous n’en sommes qu’au début : l’IA va être de plus en plus capable non seulement de générer des histoires, mais aussi des images qui pourront être intégrées pour un moindre coût dans le film. Il est certain que le cinéma d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec cette cinéphilie qui travaillait à donner un peu de sens à cette consommation immodérée des images dans une salle sombre. Ce n’est certainement pas la première fois, ni la dernière qu’on annonce la mort du cinéma. Melville pensait que le cinéma avait atteint son âge d’or dans les années quarante-cinquante, avant la Nouvelle Vague si vous voulez. Guy Debord lui avançait que le cinéma était mort avec Citizen Kane. Tout cela est certainement exagéré. Mais il est vrai que le cinéma est de moins en moins un loisir populaire. Comme le disent Barnier et Juiller, aujourd’hui on consomme plus de films tout seul, sur son écran de télévision, de portable ou d’ordinateur, qu’en salles. Du reste la manière de produire des films a changé. Ce sont des chaînes de distribution de « contenus » comme Netflix, Amazon ou Disney qui mènent la danse. 

Le Seigneur des Anneaux de Peter Jackson | Fantasy - BnF

Le seigneur des anneaux, Peter Jackson, 2001 

Remarquez une dernière chose, presque tous les pays ont mis en place un soutien étatique à la production cinématographique, histoire de tenter de retenir une forme nationale d’expression, une identité si vous voulez. C’est d’ailleurs un sujet de controverse, notamment en France quand on sait que 8 films sur 10 ne couvrent pas leurs budgets avec leurs recettes. Mais les publics sont maintenant de plus en plus polarisés, en Occident, c’est bien sûr le cinéma hollywoodien qui domine. Dans les années soixante le public de cinéma était massivement français, les films italiens faisaient recettes, on pouvait voir aussi des films russes qui obtenaient des Palmes d’or à Cannes. En 1957 Quand passent les cigognes de Mikhaïl Kalatozov obtient la Palme d’or à Cannes, mais en outre le film sera un gros succès public en France avec plus de 5 millions d’entrées. Chez nous, aujourd’hui, le cinéma italien qui fut si prisé chez nous, a complètement disparu. Autrement dit notre univers cinématographique s’est refermé et nous sommes complètement passés sous la domination des multinationales étatsuniennes, y compris pour les fournitures de VOD. C’est clairement un désastre. N’est-ce pas là aussi une des raisons de l’effondrement de la billetterie pour les films français ? 

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C’est un ouvrage intéressant, surtout destiné à ceux qui n’ont pas trop de connaissances sur l’histoire du cinéma. La relation entre l’évolution technologique et la création proprement dite est bien abordée, même si elle mérite d’être encore approfondie. N’a-t-on pas perdu un peu de poésie en s’abritant derrière la technique ? L’édition de cet ouvrage pose cependant de graves problèmes. D’abord de lecture. Les notes et les index ne sont accessibles que via une application qu’on charge sur son portable, ce n’est pas seulement laid, c’est extrêmement gênant. Ce n’est pas sérieux de faire de l’édition comme ça. Cela signifie que l’éditeur de ce livre pense – mais il est le seul à penser ainsi – que les lecteurs, sans doute pour la majorité des étudiants en lettres modernes, ne sont pas des gens qui sont intéressés par les sources et les références. Ensuite, il y a de nombreuses erreurs factuelles, sur les dates notamment. On remarque également que l’écriture de l’ouvrage penche vers la valorisation ou la nécessité même d’ouvrir le cinéma aux minorités, également d’accroitre le nombre de femmes qui soient productrices ou réalisatrices. C’est peut-être dans l’air du temps dans les milliers de festivals de cinéma qui couvrent la planète, mais on ne voit pas en quoi cela devrait être une nécessité. D’ailleurs si eux-mêmes rappellent que dans les débuts du cinéma des réalisatrices comme Alice Guy eurent une importance décisive dans les premiers temps du développement du cinéma, ils ne donnent pas vraiment d’explication à cet effacement.



[1] Walter Benjamin, L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique [1935}, Payot, 2013.

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