Les granges brulées, Jean Chapot, 1973

Les granges brûlées : la critique du film - CinéDweller

C’est un film qui a eu mauvaise réputation, notamment à cause des disputes entre les deux principaux acteurs et le réalisateur que Delon renverra et remplacera à la réalisation bien que ce film ne porte que la signature de Jean Chapot. À cette époque Alain Delon faisait la pluie et le beau temps sur les tournages, même quand il n’était pas producteur en titre. Il était au plus haut et ses films se vendaient très bien dans le monde entier, particulièrement en Italie où son aura était plus grande qu’en France. Mais, comme on va le voir, ce n’est pas un fiasco, ni commercial, ni artistique. C’est un film qui a des qualités nombreuses, malgré un scénario un peu paresseux, c’est-à-dire pas assez travaillé et qui a été assez apprécié du public. L’histoire est une sorte de drame paysan qui ressemble assez à l’ambiance de L’affaire Dominici de Claude Bernard-Aubert avec Jean Gabin qui sortira la même année que Les Granges brulées et qui pourrait remonter jusqu’à Goupi mains rouges. Je ne sais pas si le scénario qui semble avoir été écrit à partir d’une idée de Jean Chapot lui-même a été influencé par celui de Claude Bernard-Aubert, ça me parait douteux, les dates étant trop rapprochées. Mais cette proximité interroge forcément. Le second aspect des Granges brulées est que le montage financier s’est fait autour du couple Simone Signoret Alain Delon, couple qui avait très bien fonctionné avec La veuve Couderc de Pierre Granier-Deferre. Autour d’eux on retrouvera une pléiade d’acteurs de cette époque qui ont tourné soit avec Melville, soit sur d’autres films d’Alain Delon, Renato Salvatori, Christian Barbier, Jean Bouise. Outre les disputes entre les deux principaux acteurs et Jean Chapot, les conditions climatiques du film furent très difficiles, tourné sur les lieux mêmes de l’action, dans le Doubs et à Pontarlier, les acteurs durent endurer des températures très basses. C’était semble-t-il voulu pour donner de la vérité à cette histoire. À cette époque Jean Chapot n’avait pas réalisé grand-chose. Il était surtout connu pour le film qu’il avait tourné avec le couple Romy Schneider-Michel Piccoli, La voleuse, tourné en 1966, film qui n’avait pas très bien marché et pour un court métrage, Le fusil à lunette, qui avait en 1972 obtenu la Palme d’or du court métrage à Cannes. Après Les Granges brulées, il ne travaillera plus que pour le petit écran. C’est un assez gros budget pour l’époque, et cela se sentira à l’image avec le soin apporté à la réalisation. Le film a été produit par Raymond Danon qui beaucoup travaillé avec Alain Delon, mais aussi avec Claude Sautet sur Vincent, François, Paul et les autres. Il fut à son apogée dans les années soixante-dix. C’est lui qui avait produit d’ailleurs La veuve Couderc, mais aussi L’étoile du Nord avec la même Simone Signoret. On parle très souvent d’un âge d’or pour le cinéma américain dans les années soixante-dix, mais cela en fut un aussi pour le cinéma français qui arrivait à concilier à cette époque exigence de qualité et succès populaires. 

On a trouvé le corps d’une jeune femme assassinée dans la neige 

Dans le Doubs, non loin de la ferme des Granges brulées, le corps d’une femme est retrouvé, elle a été assassinée près de son automobile. Les gendarmes se rendent sur place, constatent les faits puis vont enquêter du côté de la ferme des Granges brulées tenue par la famille Cateux. Ils se connaissent tous, et rapidement il leur parait invraisemblable aussi bien que la famille Cateux soit impliquée dans le meurtre, qu’elle ne soit au courant de rien. Les gendarmes vont vérifier les alibis. L’enquête est ensuite confiée au juge Larcher qui va faire peu à peu la connaissance de la famille Cateux. Celle-ci vit dans une grande austérité de l’élevage de bovins, mais on constate des dissensions entre les plus jeunes enfants de Rose et de Pierre et leurs parents. Ils voudraient verser dans une vie plus moderne. C’est déjà le cas de Monique, la femme de Paul qui est serveuse justement dans l’hôtel où Larcher est descendu. Après avoir tenté de faire une reconstitution, le juge va comprendre que derrière ses silences la famille cache un certain nombre de secret. Le fils cadet, Paul, boit beaucoup et se trouve malheureux dans sa relation avec Monique son épouse a qui il a promis une autre vie et sans doute aussi un peu plus d’argent. Rose tente tant bien que mal de protéger l’unité de sa famille. Elle comprend que Paul lui a menti sur son emploi du temps, mais elle accepte le fait qu’il lui jure ne pas être l’assassin de la jeune femme. Dans une boite de nuit, Larcher surprendra une dispute entre Paul et Monique sa femme. 

Les gendarmes sont venus interroger 

Les choses vont évoluer quand Pierre, le père, trouve dans la chambre de Paul une liasse de billets, des francs suisses, qui semble provenir du portefeuille de la jeune parisienne assassinée. Il va hésiter à aller voir le juge Larcher, mais au dernier moment il se dérobera. Il préférera s’en retourner à la ferme et ensuite avouer sa trouvaille à Rose. Celle-ci va secouer Paul qui lui avouera avoir pris l’argent, mais n’être pour rien dans le meurtre. Entre temps Larcher s’est fait inviter à la ferme à la fois pour poursuivre son enquête et sans doute aussi parce qu’il est fasciné par Rose. Il va cependant procéder à la perquisition de la ferme avec la gendarmerie, mais ne trouvera rien, Rose ayant caché sur elle l’argent trouvé par Paul. Larcher est près d’abandonner une enquête qui tourne en rond. Mais le gérant de l’hôtel a reconnu la voiture de Louis, le fils ainé des Cateux, et cette voiture prouve que Louis n’a pas dit la vérité sur son emploi du temps. Larcher va donc le convoquer. On apprend ainsi que Louis entretenait depuis un certain temps une liaison avec la femme de son frère Paul et que c’est pour cette raison qu’il avait menti sur son emploi du temps. Ces aveux ruinent la confiance que Rose avait mise dans sa famille, mais Louis est innocenté. Bientôt on apprendra que les véritables coupables, deux jeunes filles en vagabondage, récemment sorties de prison, ont été arrêtées pour un autre méfait et qu’elles sont passées aux aveux pour le crime de la parisienne. Pour le juge Larcher l’affaire est close et il va venir faire ses adieux à Rose avant de repartir vers Pontarlier. 

Monique l’épouse de Paul fait le service à l’hôtel où Larcher est descendu 

C’est l’histoire d’un crime banal, un crime de rodeurs si on veut, mais ce n’est pas le sujet du film. La fin comme les différents retournements sur les soupçons qui pèsent sur la famille Cateux, sont assez mal traités. C’est un des deux grands défauts du scénario. Ce qui compte c’est que ce crime qu’on pourrait dire périphérique, va être la révélation d’autre chose. À travers les secrets de cette famille de paysans, une famille de taiseux, c’est un affrontement entre une vie moderne et urbaine et la vie paysanne en repli dans la montagne, mais aussi totalement en voie de disparition. Les enfants ne voulant pas succéder à leurs parents, ils aspirent à consommer, aux loisirs, à s’éloigner d’une vie rude. On va donc avoir un double conflit, d’une part entre le juge et la famille Cateux, et d’autre part à l’intérieur même de la famille entre les générations. C’est l’opposition entre cette génération qui a vécu la guerre et la libération, Pierre Cateux a fait la Résistance, et celle qui ne comprend pas cette vie rude, faite de restrictions et de joies simples. Le film est donc la dissolution d’une civilisation marquée par les valeurs de la paysannerie. Le juge Larcher qui admire Rose et sa famille est en réalité le facteur qui accélère cette dissolution. Bien qu’innocentée, on comprend à la fin de cette histoire que la famille va se défaire et qu’elle ne sera plus comme avant. 

On procède à la reconstitution 

L’ambiguïté des personnages n’est pas seulement portée par le juge Larcher, elle est aussi portée par Rose. Celle-ci en effet protège sa famille, mais clairement la terrorise, c’est pourquoi ses enfants font tout en cachette d’elle. La plupart du temps ils n’osent pas se rebeller, et elle leur reprochera. Or il ressort que c’est bien elle qui par son caractère autoritaire les empêche de s’exprimer. Elle a choisi leur avenir. Mais cela ne durera pas, la première à se rebeller c’est Monique qui non seulement va se livrer à la domesticité en se faisant serveuse en ville, mais elle va aussi entretenir une liaison avec le frère de son mari. Ces transgressions sont insupportables pour Rose. Le film est ainsi construit qu’il n’apporte pas de réponse à cette question de savoir si on peut trancher entre une nostalgie d’une vie rude et le consumérisme envahissant qui lui a succédé. Deux mondes coexistent, celui de Rose et de sa génération, des gens qui manifestent une solidarité très nette et qui se regrouperont pour tenter de la protéger contre les intrusions des gendarmes au moment de la perquisition, ils se réunissent de temps en temps, font des banquets, regrettant le temps des veillées d’avant la télévision. Et puis le monde des jeunes générations qui se secouent dans les boites de nuit et mène une vie un peu plus dissolue. 

La gendarmerie signale qu’elle n‘a rien à dire aux journalistes 

Il y a ensuite un affrontement entre deux fortes personnalités. Si Larcher est un peu ennuyé de harceler Rose qu’il admire, Rose est plus discrète sur ce qu’elle pense de lui. Il a en effet semé la perturbation dans famille et dans son univers, lui révélant à elle-même ses défauts, aussi bien son autoritarisme que sa vision d’un monde dépassé er qui n’existe plus.  C’est le second point faible du scénario, en effet la confrontation tourne trop à la démonstration supportée par des dialogues un peu lourds. C’est sur ce point qu’il aurait fallu certainement travailler un peu plus, et suggéré plus qu’imposer. Cette trop grande part maladroite accordée à l’affrontement qui vire au numéro d’acteurs, conditionne pour beaucoup la mise en scène qui va se révéler par moment paresseuse, c’est-à-dire laisser les acteurs en roue libre. Mais on ne sait pas très précisément qui a fait quoi de Delon ou de Chapot en ce sens. 

Larcher est venu s’entretenir avec le doyen des juges 

Malgré tout, la réalisation se révèle par moments excellente. D’abord il y a une très belle utilisation des décors naturels, et on doit cela clairement à Chapot. Ils ont été minutieusement choisis par lui. La photo de Sacha Vierny, qui fut le photographe préféré d’Alain Resnais et qui a fait beaucoup pour le cinéma d’art et essai, est excellente et arrive à nous faire sentir le froid, la neige et le brouillard, comme si on y était. De même les scènes qui sont tournées à l’intérieur de la ferme sont excellentes d’authenticité, dans les meubles, les objets du quotidien. Le réalisateur multiplie les angles, donne du relief au paysage, utilise à bon escient la grue et nous fait sentir le ralentissement de la vie dans ces paysages enneigés. Certaines scènes sont très faibles, par exemple celle qui est tournée dans la boite de nuit et qui s’attarde sur la dispute entre Paul et Monique. Souvent les dialogues entre Delon et Signoret sont filmés platement, champ contrechamp, comme s’il attendait que cela se passe et que les deux acteurs aient terminé leur numéro. 

Pierre vient voir le juge 

Chapot est bon quand il s’attarde sur les petites choses de la vie. Par exemple, quand il surprend Pierre dans son domaine où il bricole un peu à l’abri de sa famille et surtout de sa femme. On voit l’importance de l’outil et de son habileté à s’en servir. Le rythme cependant, n’est pas bon, on a l’impression que les scènes ont été accolées les unes derrière les autres, l’ensemble manque de fluidité. 

Larcher est retenu par la neige aux Granges brulées 

L’interprétation c’est le couple Delon/Signoret. Il y avait entre eux manifestement une très bonne entente, et une admiration réciproque qui va bien au-delà des rôles qu’ils incarnent. Il est vrai que parfois les dialogues entre eux sont un peu téléphonés, comme pour faire place à des performances d’acteurs, mais ce sont de très bons acteurs qui tiennent leur rang, malgré les conditions difficiles du tournage. Le couple est cependant moins fort que dans La veuve Couderc. Cela tient au fait qu’ici les rapports sont plutôt dans le sens mère-fils, tandis que dans le film de Granier-Deferre il y avait un érotisme curieux et latent entre les deux personnages d’un âge différent qui ici a disparu. C’est sans doute ce qui explique que Delon semble se tenir un peu en retrait pour laisser le maximum de place à Signoret. 

Pierre explique à Rose qu’il a trouvé l’argent de la femme assassinée 

Le budget confortable du film a permis d’engager des acteurs très solides en complément. D’abord le toujours excellent Paul Crauchet dans le personnage mélancolique et désabusé de Pierre, bien moins que sa femme il sera étonné des turbulences de ses enfants. Bernard Le Coq dans le rôle de Paul, le fils cadet tourmenté par les turpitudes de sa femme, c’est tout de même un peu moins bien. Ensuite vient le solide Christian Barbier dans le rôle du gendarme qui tente de donner quitus du bon comportement de Rose. Il y a encore le très bon Pierre Rousseau dans le rôle de Louis, discret mais efficace. Jean Bouise est très bon qui incarne le journaliste qui tente d’obtenir des informations du juge Larcher, mais son personnage est peu approfondi et plutôt indécis dans le sens qu’il ne fait pas avancer l’affaire d’un pouce. Miou-Miou est comme à son habitude assez mauvaise, mais comme elle joue le rôle d’une jeune femme un peu décervelée, ça passe encore. On reconnaitra aussi Renato Salvatori, vieux copain de Delon depuis Rocco et ses frères. Sans doute avait-il besoin d’argent ! De même il semble qu’on ait engagé Catherine Allégret dans un petit rôle, celui de la fille un peu sage, pour faire plaisir à sa mère. Et enfin il y a Fernand Ledoux, grand acteur qui nous rappelle qu’il avait déjà joué dans un film paysan et hivernal ; Goupil mains rouges de Jacques Becker. Dans un petit rôle, on reconnaitra si on a l’œil exercé, la fille de Jean Gabin, Florence Montcorgé-Gabin, elle est la femme du juge. La distribution a été complétée très heureusement avec des gens du cru. 

Larcher repart sur Pontarlier 

C’est, malgré les imperfections du scénario qu’on a soulignées, un bon film. Le film réalisera près d’un million d’entrées en France et 1,3 millions en Italie, alors que L’affaire Dominici avait fait 1,4 millions en France et à peine 100 000 entrées en Italie. On est donc loin d’un fiasco commercial. La critique avait été mitigée à sa sortie. Au fil des années cependant il est devenu comme une sorte de classique aussi bien parce qu’il parle d’un monde paysan qui disparait que parce qu’il est interprété par des acteurs dont les Français ont maintenant la nostalgie face à la pénurie d’acteurs de grande classe. 

Les voisins sont venus soutenir Rose dont la maison est perquisitionnée 

La proximité qu’on a pu établir entre L’affaire Dominici et Les Granges brulées, tient sans doute à une époque où on a commencé à regretter notre modernité galopante et on a essayé de voir ce qui se cachait plus ou moins mystérieusement derrière le mode de vie des paysans qui sont aussi nos racines plus ou moins lointaines. Dans les deux cas il y a un meurtre, et dans les deux cas une famille mutique qui se protège des investigations de la justice. Mais L’affaire Dominici était bien réelle et n’a jamais été définitivement résolue, bien que le patriarche Gaston Dominici ait été condamné pour cela. 

Louis va devoir faire des aveux 

Le coin de la mire qui s’est fait une bonne réputation en rééditant des grands succès du cinéma français des années soixante et soixante-dix, a sorti une très belle édition de ce film en 2021. Elle comprend un Blu ray restauré en 4K, un DVD et aussi un petit livret. Il y a des bonus, notamment évidemment sur les difficultés rencontrées sur le tournage. 

La famille Cateux apprend que les véritables coupables ont été découverts 

Larcher vient faire ses adieux à Rose



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