La veuve Couderc, Pierre Granier-Deferre, 1971

 La veuve Couderc (1971) - IMDb

Pierre Granier-Deferre a été très occupé dans sa carrière de cinéaste par l’œuvre de Simenon. Il a adapté quatre ouvrages de cet écrivain, et La veuve Couderc vient juste après Le chat, déjà avec Simone Signoret. Il y aura encore Le train avec Romy Schneider et Jean-Louis Trintignant, puis aussi L’étoile du Nord encore avec Simone Signoret. Mais il travailla aussi sur le personnage de Maigret. Non seulement il en réalisera trois pour la télévision avec Bruno Cremer dans le rôle du fameux commissaire, mais il en scénarisera sept autres. Je ne suis pas un admirateur de Georges Simenon, et certainement pas des Maigret que je trouve assez faux et languissants, mais il faut reconnaitre qu’il a réussi quelques romans noirs intéressants, quoique très divers. Il a été adapté un peu dans toutes les langues et même aux Etats-Unis, il avait une facilité pour vendre ses romans au monde entier. Jean Gabin aura été l’acteur qui aura tourné dans le plus grand nombre d’adaptations de Simenon, que ce soit en Maigret ou en ce qui concerne les romans noirs que Simenon appelait romans durs. Simenon était rarement satisfait des adaptations qu’on tirait de ses livres. Peut-être est-ce Pierre Granier-Deferre qui a le mieux compris ce qu’on pouvait en faire. Remarquez que ses quatre adaptations pour le grand écran il y en a trois qui ont été scénarisées avec Pascal Jardin, et que lorsqu’il adapte L’étoile du Nord, celui-ci vient de disparaitre et donc il travaillera avec Michel Grisolia. Il y a une unité entre ces quatre adaptations, c’est qu’elles sont la chronique d’un monde disparu ou en voie de disparition, en fait une France qui se modernise rapidement et qui va abandonner ses traditions et son histoire. C’est sans doute la lecture personnelle de Granier-Deferre de l’œuvre de Simenon. Produit par Raymond Danon, c’est un gros budget, ce qui a permis une reconstitution de qualité de la France des années trente, et une belle distribution. Alain Delon tournera trois films avec Pierre Granier-Deferre. À l’époque de La veuve Couderc, il venait de tourner deux films avec Jean Gabin, La horse et Le chat avec aussi Simone Signoret. Le premier de ces deux films fut un bon succès commercial, Le chat, même s’il devint par la suite une sorte de classique, reconnu pour ses qualités artistiques, n’avait pas réussi à couvrir ses frais à la sortie, il se rattrapera avec le temps, il avait été lui aussi produit par Raymond Danon pour Lira films.     

Sur le petit pont la veuve Couderc et Jean Lavigne croisent la belle-sœur 

Vagabondant de ferme en ferme pour trouver sa pitance en louant ses bras, Jean Lavigne fait la connaissance de la veuve Couderc qu’il aide à porter une couveuse à sa ferme. Elle a perdu son mari et vit avec son beau-père plus ou moins sourd, en face de chez elle, au-delà d’un petit pont il y a sa belle-sœur et son mari qui sont là aussi pour faire se lever le pont quand des bateaux passent sur le canal qui sépare les deux habitations. Ils sont en froid. Peu à peu Jean Lavigne s’installe, répare ce qu’il peut, fait marcher la couveuse pour faire naitre des poussins, aide aux travaux des champs. Peu à peu les deux se rapprochent, et même ils vont avoir une liaison. En face le beau-frère et la belle-sœur ont une fille, Félicie qui est aussi fille mère. Elle ne fait rien d’autre que d’aller au bal et d’espionner la maison de la veuve Couderc. La fille du vieux Couderc veut récupérer son père, son but étant de lui faire signer des papiers qui lui permettront de récupérer la ferme et d’en chasser la veuve. Ils vont littéralement enlever le vieux. La veuve tente de s’y opposer, mais c’est en pure perte. Jean et la veuve Couderc vont en ville pour acheter des objets, dont une mèche pour une lampe à pétrole. Puis Jean va se promener au bal et il a une aventure avec Félicie. La veuve a qui pourtant il a acheté une belle chemise de nuit, est évidemment jalouse, bien que Jean lui dise qu’il ne va pas partir pour autant. Elle lui demande de partir, Jean réclame son révolver et fait mine de prendre les économies de la veuve. Mais cela ne va pas plus loin. 

Jean déjeuner avec le beau-père

Cependant la famille d’en face n’a pas renoncé. Ils ont envoyé les gendarmes vérifier les papiers de Jean. Mais les gendarmes ne remarquent pas que ces papiers sont faux. Le père de Félicie a alors l’idée d’envoyer celle-ci dérober ces papiers dans la veste de Jean. Ces papiers sont transmis à la police qui en les envoyant à Paris se rendent compte que Jean Lavigne est en réalité un bagnard évadé, recherché par la police. Les gendarmes sont envoyés pour cerner la ferme de la veuve Couderc. Au petit matin pourtant Félicie vient prévenir Jean que les gendarmes sont là. Il décide de fuir, la veuve Couderc lui donne ses économies, et prenant son révolver il tente d’échapper aux gendarmes. Mais le filet s’est resserré. Il ne peut pas passer, bien qu’il ait abattu un gendarme. Il revient alors à la ferme, les gendarmes donnent l’assaut, et en voulant sortir de la ferme, Jean est abattu, tandis que la veuve Couderc est elle-même tuée par les tirs nourris des gendarmes qui ont déclenché l’incendie de la bâtisse. 

La belle-sœur et son mari veulent récupérer le vieux Couderc 

Le film a pris beaucoup de liberté avec le livre de Simenon qui a été édité en 1942 mais qui aurait été achevé en 1940. L’ouvrage est bien plus violent et graveleux que le film. D’abord Jean n’est pas un bagnard évadé, mais un criminel qui a tué pour voler et que son avocat a réussi à présenter comme une sorte d’accident. Il est le fils d’un industriel de la région parisienne. Il a été libéré après avoir passé cinq ans en prison. La veuve Couderc qui a gardé le vieux avec elle en fait soulage les appétits sexuels d’icelui de temps à autre, le film y fera une très vague allusion quand elle ferme la porte au nez du vieux pour aller se coucher. Dans le livre elle affronte deux sœurs, et non un couple marié, qui la blessent profondément, ce qui amènera Jean à la soigner pendant de nombreux jours tout en s’occupant des travaux de la ferme. Lui-même finira par l’assommer à coups de marteau alors que la veuve Couderc lui fait une crise de jalousie – on peut y voir une influence ici de Dostoïevski que Simenon aimait beaucoup !  La veuve sera d’ailleurs défigurée à cause de sa bagarre avec les deux sœurs, et c’est ce qui explique la crainte qu’elle a que Jean ne la quitte. Dans le livre la veuve Couderc est une femme quasi illettrée, ce qui permet de créer une nouvelle opposition de caractère avec jean qui lui est au contraire très instruit. Le film a dépaysé l’histoire en Bourgogne, alors que le livre se passe dans le Cher, à Saint-Amand-Montrond. Autrement dit les personnages imaginés par Simenon sont bien moins sympathiques que ceux du film qui semblent plus être des victimes de la fatalité que d’autre chose. Certains ont comparé le personnage de Jean à celui de Meursault dans L’étranger, à cause de son indifférence, or cette indifférence dans le film a complètement disparu. On pourrait dire que le film est moins crasseux que le livre. Mais peu importe tous ces aménagements, la plupart des spectateurs n’ont jamais lu le livre et ne le liront jamais. Il faut donc revenir au film lui-même. 

La veuve Couderc a tenté de reprendre son beau-père, mais elle s’est faite refoulée 

Contrairement à ce que sera Les granges brulées qui réunira à nouveau le couple Delon/Signoret, ce n’est pas tout à fait un drame paysan. Jean Lavigne est en fait le fils d’un physicien parisien qui, nous dit un encart à la fin du film, avait tiré lors d’une réception officielle, sur deux personnages haut placés parce qu’il en avait assez. Quant à la veuve Couderc, elle vient de la ville, mais s’étant marié avec un fermier, elle s’est faite à la vie paysanne. Ce sont donc deux personnages en rupture, des déracinés qui naviguent dans un monde qu’ils ne comprennent pas vraiment. Ce sont deux solitaires qui vont se rejoindre dans un même refus de la mesquinerie. En vérité ils sèment la perturbation dans cette petite communauté paysanne dont ils sont à la marge. Nous sommes en 1934. Le film fait allusion à la situation sociale et politique tendue. On verra par exemple des ouvriers qui occupent leur usine, et la veuve Couderc ne comprend pas qu’on occupe l’usine un dimanche ! En ville ils longeront une église, alors que passe un curé ensoutané, ils pourront lire un graffiti annonçant La maison de Dieu n’est pas pour les Juifs. Et comme les Juifs, la veuve Couderc et Jean, sont des parias, des réprouvés dont le seul fait d’exister suscite la haine autour d’eux. 

Elle raconte à Jean les déconvenues de son existence 

Mais la famille de la belle-sœur est sournoise, et soi-disant en défense d’une certaine morale, c’est elle aussi qui bride les instincts et la jeunesse de Félicie qui de temps en temps se prend des dérouillées. Or c’est cette jeunesse un peu turbulente qui attire Jean, même s’il manifeste un sentiment fort pour la veuve Couderc. Celle-ci qui se sent un peu vieillir est très jalouse et va affronter Jean, jusqu’à la réconciliation. La veuve Couderc semble se révéler en opposition encore plus à la jeune Félicie qu’à sa belle-famille. Elle-même n’est pas exempte de sous-entendus, en ce sens qu’elle n’est pas indifférente à l’argent que peut rapporter la ferme et c’est pour cela qu’elle cherche autant que possible à garder sous son aile le vieux Couderc. La jeune Félicie est le personnage le plus complexe. Elle est attirée par Jean, mais pourtant elle lui nuit en volant ses papiers en suivant les ordres de son père, et de façon paradoxale le préviendra de l’arrivée des gendarmes. 

Jean est très attiré par la jeune Félicie 

En dehors de l’opposition entre les générations, existe l’opposition de la veuve Couderc et de Jean à la société, ici représentée à la fois par les gendarmes qui cernent la ferme, mais aussi les voisins et les Croix-de-Feu. Il est évident que Pierre Granier-Deferre cherche à nous faire comprendre les ressorts de la montée du fascisme à cette époque. Bien entendu, le film n’a pas d’ambition directement politique et encore moins pédagogique, heureusement, mais c’est une manière d’expliquer pourquoi Jean et la veuve Couderc vont devoir se battre et pourquoi ils seront eux aussi vaincus. On verra à l’écran un numéro de L’action française qui évidemment dénonce le péril juif et les désordres de la République à partir des émeutes du 6 février 1934. 

Les gendarmes sont venus vérifier les papiers Jean 

La réalisation est soignée et la photo de Walter Wottitz qui a beaucoup travaillé avec Pierre Granier-Deferre, mais aussi avec Melville sur son dernier film, Un flic, est excellente. Elle donne beaucoup de relief aux paysages, aux maisons, aux intérieurs. Les décors sont très recherchés. Il y a une attache au thème de l’eau, avec ses péniches qui passent, ou encore le pont qu’il faut relever pour les laisser filer. On verra la veuve Couderc laver son linge au fil de l’eau comme si elle voulait se débarrasser de ses péchés et de ceux de Jean. Le réalisateur s’est attardé à donner de la vie à une époque complètement dépassée, tant elle met en jeu des valeurs et des codes qui sont aujourd’hui oubliés, même si cette violence et cet érotisme rappelle quelque chose d’universel qui incombe à l’ambiguïté de la nature humaine. Bien sûr on pourrait trouver cela un peu académique, mais c’est peut-être cela qui fait que le film n’a pas vieilli.   

Jean et la veuve Couderc ont été en ville 

La vivacité de certaines scènes surprend cependant, par exemple la bataille de chiffonniers entre la veuve Couderc et sa belle-famille, bataille qui se termine par la défaite de la veuve qui doit son sauvetage à l’intervention de Jean. À la fin on verra Jean se faire tirer à la volée par les gendarmes, cassé dans son envol comme on tire le pigeon. Également le moment crucial où Jean fait mine de menacer directement la veuve avec son révolver, est un moment clé, comme si c’était lui qui prenait le pouvoir face à une femme autoritaire. La scène du bal où Félicie est venue se faire draguer est également très juste. Mais l’ensemble du film est bien rythmé, même dans ses parties les plus lentes ! 

Elle regarde la chemise de nuit que Jean lui a offerte 

Les acteurs sont tous très bons. Alain Delon, dans le rôle de Jean, porte une moustache au début du film, puis il la rase, comme si sa virilité n’en avait plus besoin pour s’affirmer. Il joue juste, que ce soit la scène où il doit porter une couveuse apparemment très lourde, sa manière même d’aiguiser une faux, ou que ce soit ses manifestations de tendresse envers la veuve. Il s’accorde bien avec Simone Signoret qui elle joue la veuve bien sûr, une femme autoritaire, mais pourtant très incertaine dans ses sentiments et dans son avenir. Elle lave le linge comme autrefois, avec les bons gestes anciens. Elle ne cherche pas à masquer son âge, elle est à la fois la mère et l’amante qui cherche à profiter du peu de jeunesse qui lui reste devant elle. 

La veuve Couderc a voulu chasser Jean, mais il se rebelle 

Mais les autres acteurs, les seconds rôles, sont tous excellents. D’abord Ottavia Piccolo, actrice italienne de premier plan qui se consacrera d’ailleurs plutôt au théâtre. Mais à cette époque elle tournait aussi un peu en France. Elle parle d’ailleurs français. Ici elle est Félicie, cette jeune fille incertaine, ambiguë, mais aussi instinctive et qui cherche une porte de sortie à sa solitude, elle joue de son regard un peu étrange. Il y a ensuite Jean Tissier. C’était son avant dernier film. Il avait fait une très longue carrière de près de cinquante ans. Promenant sa grande carcasse le plus souvent dans des seconds rôles de domestique. Figure familière du cinéma français, il est ici très bon dans le rôle du vieux beau-père. Et puis il y a le couple ennemi, il est interprété par Bobby Lapointe dont ce sera le dernier film, et par Monique Chaumette, l’épouse de Philippe Noiret, qui joue très juste elle aussi. 

Félicie est venue faire les poches de Jean pour lui piquer sa carte d’identité 

C’est un très bon film solide et attachant, il aura un bon succès en salle, plus de 2 millions d’entrées en France et plus de 2,5 en Italie. La critique a été bonne, et aujourd’hui ce film passe pour une sorte de classique, populaire sans doute, mais dans le bon sens du terme. Une critique cependant, l’affiche d’origine est assez laide, les visages sont dans le flou, mais ça n’a pas dissuadé le public de le voir ! 

Jean n’échappera pas aux forces de l’ordre



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