Bernard Stora, Dans le cercle rouge, Denoël, 2025
Bernard Stora qui a fait une petite carrière au cinéma, mais qui a surtout fait de la télévision, a été dans ses débuts un assistant réalisateur sur des films importants – je veux dire par là sur des grosses machines où il faut gérer énormément de choses. Il l’a été aussi bien pour Verneuil, Le clan des Siciliens et Le casse, que pour John Frankenheimer, French Connection 2 ou Anatole Litvak, La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil. Il fut aussi produit par Alain Delon lui-même pour Le jeune marié, un film peu connu, mais qui avait eu un bon succès critique. Il fut avant cela assistant sur Le cercle rouge, film qui a été le plus gros succès public de Melville et qui venait juste après L’armée des ombres. Pour moi Le cercle rouge marque le début du déclin de Melville, déclin qui se confirmera avec Un flic. Son apogée a été les trois films qui ont précédé Le cercle rouge, Le deuxième souffle, Le samouraï, et L’Armée des ombres. Pour Le cercle rouge, Bernard Stora en convient, le scénario n’est pas très bon, ou plutôt il y a beaucoup de trous. C’est un peu comme si on avait additionné des scènes à des scènes de genre et que celles-ci tenaient par une sorte de fil rouge plus ou moins relâché[1]. Mais le but de Bernard Stora, dans cet ouvrage n’est pas vraiment de juger des qualités de ce film, il veut montrer comment Melville travaillait et il choisit de le faire à partir des feuilles de service qui montrent dans quel ordre le film a été tourné au jour le jour, ordre qui diffère de celui que le spectateur verra à l’écran. Le tournage a duré 55 jours.
Bien que ce film ait été un très gros succès, il a connu beaucoup de problèmes. D’abord pour les acteurs qui devaient y participer. Lino Ventura était prévu dans le rôle du commissaire Mattéi, mais c’est finalement Bourvil qui le remplaça car il était resté fâché avec Melville après L’armée des ombres. Ce qui change forcément beaucoup. Pour moi Bourvil dont c’était là le dernier rôle, car il était déjà très malade, c’est une erreur de casting. Et puis il y avait Gian Maria Volontè que Jean-Pierre Melville ne voulait pas, mais qui, contrairement à ce que dit Stora avait déjà fait quelques films importants en dehors des westerns spaghetti, Les hommes contre, de Francesco Rosi, Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, d’Elio Petri par exemple. Il fut donc imposé par le fait que le film était une co-production franco-italienne. Et d’ailleurs dans Le cercle rouge il est excellent. Mais il ne s’était pas entendu avec Melville. Certains ont avancé que cela tenait aux prises de positions communiste de Volontè, ce que Stora dément, puisque lui-même était très engagé à gauche et que Melville s’en foutait un peu. Volontè avait lui aussi un sacré caractère, un caractère bouillonnant si on veut. Et comme Melville dont la mauvaise foi était extraordinaire, il était assez facile de se disputer avec lui. Il y a deux catégories de réalisateurs, les angoissés comme Clouzot, Melville, ou encore Autant-Lara qui ont besoin de gueulé sur les tournages – Bernard Stora les appelle les gueulards – et puis ceux qui installent une forme de sérénité sur les tournages. Je ne suis pas sûr que ce genre de réalisateurs existe encore aujourd'hui.
Stora avait donc gardé les feuilles de service qui permettaient concrètement d’organiser le tournage en tenant compte des lieux, du matériel et des acteurs bien entendu. C’est assez inédit, et surtout ça nous fait rentrer dans les difficultés d’une grosse production, y compris quand il faut gérer des dizaines de figurants ou quand il faut utiliser d’une manière compliquée les décors. Stora explique comment l’inventif Melville s’en tire soit pour économiser sur les décors, soit pour agrandir les espaces dans les décors de studio afin de trouver de la place pour la mobilité de la caméra. Mais la manière de travailler de Melville reposait aussi sur sa mémoire et ce qu’il imaginait qu’il ferait au montage des bouts de pellicule qu’il avait tourné. Autrement dit il ne dirigeait guère les comédiens, faisant très peu de prises. C’était sans doute là une autre ambigüité du réalisateur, tempêter contre tout le monde, tout en laissant aux comédiens la bride sur le cou. D’ailleurs dans ses colères il s’en prenait plutôt aux techniciens qu’aux comédiens, l’épisode avec Charles Vanel qu’il avait très mal traité lui avait valu non seulement une gifle de la part de Belmondo, mais aussi une fâcherie irrémédiable.
Benjamin Stora rappelle son rôle dans un contexte difficile, notamment à cause du climat quand ils tournaient les scènes de l’évasion de Vogel. La minutie de Melville le fascine. Et à ce propos Stora insiste sur un point selon moi important de son œuvre, cette attraction du metteur en scène pour les trains et les gares. Les difficultés qu’il eut à filmer le train bleu dans Le cercle rouge explique peut-être pourquoi dans Un flic il se contentera d’utiliser des maquettes assez ridicules – et qui ont été très vivement critiquées – pour l’attaque du train par Simon qui est censé descendre sur son toit à partir d’un hélicoptère. Je reviendrais un jour sur cette histoire de trains et de gares, on trouve cette thématique dans Quand tu liras cette lettre, Le doulos, Le deuxième souffle, Le samouraï, L’armée des ombres, Le Cercle rouge et Un flic, soit plus de la moitié de sa filmographie.
Stora donne aussi des portraits savoureux de ce petit monde souvent travaillé par les aigreurs et les rivalités sournoises. Manifestement il aimait bien Alain Delon avec qui il travaillera souvent. S’il met en scène les extravagances de Melville, il appuie cependant sur Henri Decae qu’il décrit à ce moment là non plus comme un photographe génial, mais comme un photographe qui gère sa carrière et qui fait rentrer de la monnaie pour alimenter ses investissements dans l’agriculture ! Le livre est très réussi, bien écrit, avec une grande capacité à mêler les anecdotes de tournage savoureuses avec l’analyse des difficultés techniques du tournage. Sans masquer tous les défauts bien connus de Melville, Stora fait part de son admiration. Le cinéaste était en effet un bricoleur de génie. Stora le compare à un moment à Georges Méliés, c’est très bien vu, et cela va avec parfois les ratages grossiers qui de temps en temps parcourent son œuvre. Ce sera encore plus manifeste avec Un flic et le bricolage à l’aide de maquettes pour faire croire à l’attaque d’un hélicoptère sur le train de nuit. Mais d’un autre côté cela rappelle aussi que Melville n’était pas un réalisateur qui donnait dans le réalisme, surtout quand il s’agissait de la vie imaginaire des truands. Il avait beau se targuer de connaitre quelques truands à Pigalle, il n’avait certainement rien compris à ce monde. Dès l’époque du Doulos, les truands de classe ne se baladaient plus avec des chapeaux extravagants, ni au volant de rutilantes voitures américaines. Ce qu’il cherchait c’était l’épure, et sans doute pensait-il que cela l’autorisait à certaines manipulations de l’image. Stora souligne d’ailleurs que les boites de nuit qu’on voit dans les films de Melville, dès Quand tu liras cette lettre en 1953, jusqu’à Un flic en 1972 ça n’a jamais existé.
Melville était un personnage unique, colérique et ambigu. Cette ambiguïté se manifestait déjà dans le personnage qu’il montrait au public, avec son ridicule Stetson et ses lunettes Ray Ban, il se donnait à voir, on ne pouvait que le remarquer, et en même temps il se cachait derrière se déguisement. José Giovanni qui avait eu beaucoup d’histoires avec lui, disait qu’il avait d’abord honte d’être si laid ! Mais il y avait aussi quelque chose de très enfantin dans cette manière de se montrer dans de tels déguisements, déguisements qu’il donnait aussi régulièrement aux acteurs qu’il engageait sur ses tournages. C’était enfantin, mais ses colères aussi, souvent surjouées, elles impressionnaient tout de même les membres de son équipe. Parfois il se rendait compte des lacunes de ses films et alors il avait la force de se remettre en question, en improvisant quelques scènes ou quelques décors supplémentaires. Il était donc à la fois un bricoleur de génie et un technicien exigeant et méticuleux.
Grâce au livre de Stora j’ai compris pourquoi je n’ai jamais adhéré à ce film. Il souligne en effet que le rôle de Gian Maria Volonté est mal écrit, et que Melville en vérité ne sait pas trop quoi faire du personnage qui ébauche pourtant une amitié virile avec Delon. C’est au fond la forme chorale du film qui l’en empêche. Et c’est cette forme qui en fait juste une collection de belles séquences un peu vide de sens, on n’arrive guère à s’attacher aux personnages. Le public a été épastrouillé essentiellement par le casse de la bijouterie Mauboussin. Gian Maria Volonté avait claqué la porte du tournage après une dispute avec Melville. Et c’est Delon, homme des grandes décisions, qui avait finalement rattrapé le coup en allant chercher l’acteur italien à l’aéroport d’Orly d’où il voulait rejoindre l’Italie. Il est assez évident que Melville a gâché la possibilité de travailler avec ce grand acteur transalpin qui fera beaucoup pour les films qu’il tournera avec Francesco Rosi, sans parler de sa prestation exceptionnelle dans Sacco et Vanzetti de Giulian Montaldo. Le cercle rouge fut son plus grand triomphe public, pourtant, ce n’est pourtant pas le film qui a fait sa renommée à l’international auprès de toute une génération de metteurs en scène, c’est plutôt la trilogie que j’ai citée quand il était à son sommet, Le deuxième souffle, Le samouraï et L’armée des ombres. Stora ne le dit pas directement, mais il est tout à fait conscient des lacunes de ce film.
Stora rappellera aussi que le casse de Mauboussin est très largement inspiré dans son déroulement comme dans ses silences, aussi bien d’Asphalt Jungle de Huston, que Du rififi chez les hommes de Jules Dassin. Mais comme Melville ne voulait pas l’admettre, alors que presque tous ses films sont faits d’emprunts nombreux au cinéma américain, il inventa une histoire selon laquelle il avait imaginé ce casse avant la sortie des deux films, et qu’il avait attendu 20 ans pour les réaliser afin que le public renouvelé l’en ait plus tout à fait la mémoire ! C’était un affabulateur de première. Mais Stora malgré tout aimait bien Melville. De cette expérience douloureuse, il en tire un ouvrage formidable et unique en son genre qui est aussi très chargé de nostalgie. Pratiquement tous les protagonistes de ce film son maintenant décédés, avant sa disparition Alain Delon qui a vraiment lui aussi pour le cinéma, le rappelait à Stora lors de leur dernière rencontre : « je suis le seul survivant de cette aventure ».
[1]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/le-cercle-rouge-jean-pierre-melville.html
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