Une nuit mouvementée, Deadline at Dawn, Harold Clurman, 1946
Harold Clurman était avant tout un metteur en scène de théâtre très connu pour ses succès à Broadway. Il est aussi l’un des créateur du Group Theatre, une sorte de compagnie expérimentale, très engagée à gauche, mais aussi qui avait des idées particulières sur le jeu d’acteurs, idées qui seront reprises et développées par Lee Strasberg à l’Actor Studio. C’est avec lui que John Garfield fit ses premiers pas. Deadline at Dawn est le seul film qu’il a réalisé, il fera plus tard quelques petites incursions du côté de la télévision. Il emploiera aussi une partie de son temps à donner des cours de théâtre et aussi à s’exercer à la critique. Il est donc totalement inconnu des cinéphiles. Le scénario est tiré d’un ouvrage du prolifique William Irish, pseudonyme de Cornell Woolrich. Celui-ci a eu beaucoup de mal à s’imposer en France. La traduction de Deadline at Dawn ne parut dans la Série Blême qu’en 1950 et encore avec très peu de succès. Mais celui-ci viendra plus tard, et maintenant William Irish est considéré comme un des maîtres du roman noir, dans une catégorie un peu rêveuse et tourmentée. Il a été de nombreuses fois adapté à l’écran, et par des réalisateurs de premier plan, dont Alfred Hitchcock pour Rear Window, ou Robert Siodmak pour Phantom Lady[1]. De nombreux ouvrages de William Irish traitent de la confusion cauchemardesque entre le rêve et la réalité. Ce peut être l’alcool ou d’autres chocs de mémoire qui causent ces confusions, et c’est aussi souvent en rapport avec la maladie. Le héros est le plus souvent balloté par des événements extérieurs qu’il est incapable de maitriser et qui l’entrainent sur une pente dangereuse si ce n’est fatale. À la différence d’un David Goodis qui était autant alcoolique que William Irish, celui-ci préfère le plus souvent les fins relativement heureuses, comme si on sortait d’un cauchemar en se réveillant.
Ici l’adaptation de l’ouvrage de William Irish est signée Clifford Odets. Celui-ci qui avait été très ennuyé par l’HUAC avait appartenu un court moment au Parti communiste étatsunien. Ce qui lui a entravé sans doute sa carrière, mais en contrepartie, il avait toujours cette attention pour les petites gens, attention qui correspond assez bien finalement avec l’esprit newyorkais de William Irish à cette époque. Odets comme Clurman venait du milieu du théâtre newyorkais. Tous les deux eurent bien du mal à s’entendre avec la production représentée chez RKO par Sid Rogell qui était le directeur du département des films de série B. William Cameron Menzies aurait finalement remplacé Clurman pour terminer le film. Celui-ci a été signé uniquement par Clurman, car William Cameron Menzies détestait le réalisateur en titre. Le film avait été produit pour RKO par Adrian Scott qui lui se retrouva sur la liste des dix d’Hollywood. Il s’exila en Angleterre et ne revint travailler à Hollywood que vers la fin des années soixante. Il fut dénoncé devant l’HUAC par Edward Dmytryk lui-même et contraint de travailler pour la télévision sous différents pseudonymes.
Un pianiste aveugle vient
réclamer son argent à Edna Bartelli
Un homme grimpe les escaliers et va voir son ex-femme qu’il aime encore et qui se moque de lui. Il lui réclame les 14 000 dollars qu’elle lui doit. Elle vérifie son sac à main, mais constate que cet argent a disparu. Elle pense que c’est un matelot de l'US Navy avec qui elle a beaucoup bu qui le lui a pris. À New York, près d'un kiosque à journaux, Alex Winkley se réveille avec des souvenirs flous d'une soirée arrosée et découvre une grosse liasse de billets dans sa poche. À quelques heures de son embarquement pour son service, Alex aborde June Goffe, une danseuse dans une boîte de nuit. Ils dansent et sympathisent, et elle l’emmène chez elle. Avant de quitter l'appartement de June, Alex apprend que la mère de June vit à Norfolk, près de la base navale où il est en poste. Il lui donne une partie de l'argent pour l'aider, expliquant qu'il l'avait volé après avoir réparé la radio d'Edna chez elle. June convainc Alex de lui rendre l'argent, mais en se rendant chez elle, ils vont découvrir qu'Edna est morte. Là, June soupçonne Alex d'avoir assassiné Edna, mais il clame son innocence, bien qu’il dise ne se souvenir de rien et qu’il soit coupable est une possibilité. Devant l'appartement, Babe Dooley, un ancien amant d'Edna, l'appelle à grands cris jusqu'à ce qu'il s'en aille. Ils soupçonnent un homme d'avoir étranglé Edna et, bien que June soit d'abord réticente, elle et Alex décident de retracer le parcours du meurtrier. Ils apprennent que quelques heures plus tôt, une femme blonde, boitant, s'est précipitée dans un taxi. June apprend d'un chauffeur de taxi qu'il l'avait conduite en ville, tandis qu'Alex suit un homme en détresse. Mais c’est une fausse piste l'homme s'est enfui parce que son chat s'étouffait avec un os de poulet et qu’il voulait consulter un vétérinaire. Avec le chauffeur de taxi, il retourne chez Edna.
Le matelot raconte sa vie à June
June arrive à l'appartement d'Helen Robinson et de son mari Jerry. Elle les surprend en train de se disputer car la femme qui vient d’avoir un bébé, est jalouse des relations de son mari avec Edna. Sur le pas de la porte de son immeuble, June l'interroge alors sur ses déplacements de la veille, elle comprend qu’Helen n’est pas coupable. Alex et June retournent à l'appartement d'Edna, suivis par Gus Hoffman, un chauffeur de taxi inquiet pour Alex. Ils impliquent Gus dans l'enquête et découvrent des lettres d'Edna destinées à faire chanter plusieurs anciens amants, ainsi qu'un chèque sans provision signé par Lester Brady. Une femme du nom de Mme Raymond entre dans l'appartement d'Edna et découvre avec stupeur qu'Edna est morte. Alex, June et Gus se dévoilent et Mme Raymond sort un revolver et s'enfuit de l'appartement. Alex appelle Lester pour l'informer du meurtre d'Edna. Mme Raymond, arrivée chez Lester, soupçonne Alex du meurtre. Alex arrive à l'appartement de Lester, où il est confronté à Val, le frère d'Edna, qui le soupçonne lui aussi du meurtre et l’assomme. Les trois hommes se rendent à l'appartement d'Edna. Fou de rage après la mort de sa sœur, Val agresse Alex jusqu'à ce que Lester le convainque de l'arrêter. June et Gus retournent à l'appartement et, grâce à un œillet blanc comme indice, ils se rendent en voiture à une boîte de nuit où Sleepy Parsons se produit. Portant le parfum d'Edna, June informe Sleepy du meurtre. Val bouscule le pianiste aveugle, qui meurt d'une crise cardiaque fatale. La police embarque tout le monde au commissariat et Alex est interrogé pour le meurtre d'Edna. Cependant, Jerry Robinson avoue avoir tué Edna car il croit que sa femme est soupçonnée, mais son témoignage est réfuté par un policier qui lui dit qu’Edna n’a pas été tué d’un coup de revolver, mais a été étranglée. La police va alors s’acharner sur Alex et lui extorque une sorte d’aveu car il avoue que ne sachant pas ce qu’il a fait, il pourrait très bien avoir tué Edna. Gus comprenant qu’Alex risque de se retrouver sur la chaise électrique, avoue soudainement le meurtre, expliquant qu'il voulait protéger le mariage de sa fille Helen. Jerry avait entretenu une relation amoureuse avec Edna. Le soir du meurtre, Gus a demandé à Edna de ne plus voir Jerry, et, pris d'une rage folle, l'a étranglée. Gus plaide pour la libération d'Alex. Celui-ci est disculpé. Avant de partir pour son service dans la marine, Alex échange un baiser avec June.
June va vérifier les histoires d’Alex
C’est une histoire certainement invraisemblable. Mais c’est typique de William Irish de semer des fausses pistes et de les enchaîner les unes après les autres. Il ne faudrait pas y chercher une forme de réalisme. Il y a dans ce scénario deux parties assez distinctes. La première est plutôt trouble et rêveuse, elle se passe dans le brouillard de l’alcool si on veut, soutenue par des rencontres aussi bizarres qu’inattendues. Dans cette première partie, il s’ébauche aussi une relation sentimentale entre ce grand niais d’Alex le matelot, engagé dans la marine pour faire son devoir de patriote consécutivement au discours du président Roosevelt, et cette fausse dure à cuire de June qui le trouve touchant dans sa naïveté. La seconde partie débute avec la mise en œuvre d’une équipe de détectives amateurs qui se forme autour de ce couple improbable et d’un chauffeur de taxi qui a semble-t-il beaucoup de temps à perdre à dériver dans la nuit avec ces inconnus qui ont été embringué dans une histoire de meurtre particulièrement étrange. Cette deuxième partie est plus traditionnelle, elle renforce l’idée selon laquelle il faut trouver un coupable avant l’aube en démêlant les unes après les autres les fausses pistes. Cette équipe forme une sorte de solidarité, le groupe étant plus fort que la simple addition des individus qui le forme.
Ils découvrent le cadavre d’Edna
Cette équipe va affronter deux autres groupes, celui des truands qui naviguent dans les relations d’Edna la femme étranglée, et celui de la police qui apparait tout à fait hostile dans son désir de trouver un coupable pourvu que ce soit rapide et facile. Les policiers écarteront d’abord Jerry, mais ils auront plus de mal à disculper Alex le matelot. Ce ne sont d’ailleurs pas eux qui résoudront l’énigme, mais seulement les aveux de Gus. On reconnait là la méfiance instinctive d’Irish vis-à-vis de la police et de son efficacité. Le trio va se trouver dans un univers hostile. Mais au fond, c’est simplement le reflet de la vieille idée de la grande ville maléfique, un des thèmes favoris du film noir classique. D’ailleurs Alex et June se retrouvent parce qu’ils ne sont pas newyorkais. Tous les deux sont attachés pour des raisons différentes à la ville de Norfolk. Lui parce qu’il pourra prendre le large et servir positivement son pays, et elle, parce qu’elle y a sa mère. Pour tous les deux New York est la ville de l’échec. June rêvait d’être chanteuse, mais elle n’est qu’une taxi girl. Lui s’est perdu n’ayant pas su résister à l’attrait du vice, représenté par la louche Edna et par l’alcool.
L’homme qu’ils ont poursuivi est simplement venu voir le vétérinaire pour son chat
Cette ambiance ce n’est pas la ville bosseuse et affairée de la journée, mais celle de la nuit. Cela se passe avant l’aube, c’est la nuit mystérieuse et pleine de piège. On retrouve d’ailleurs souvent le mot « night » dans les titres des ouvrages de William Irish, Fear in the Night, The Night Has Thousand Eyes, etc. c’est le royaume des ombres qui dissimulent aussi bien les dangers que la vie réelle et donc qui ouvre la porte des rêves et des cauchemars. Cette ambiance nuiteuse est aussi la possibilité de l’oubli. Alex d’ailleurs sous l’influence de l’alcool qu’il ne supporte guère, ce qui est bien la preuve de son immaturité ! Mais si la nuit apporte le danger, elle est dégèlement attirante, on veut voir et connaitre ce qui se passe de l’autre côté du miroir. C’est pourquoi Alex et June vont s’engager dans une enquête pour laquelle ils ne sont tout de même pas très équipés. Gus, c’est autre chose, il en connait un rayon sur la nuit et ses possibilités. Chauffeur de taxi, il connait la ville dans ses moindres redents. Mais s’il accepte de jouer les détectives, c’est pour surveiller les deux jeunes gens et faire attention à ce qu’ils découvriront.
June va surprendre une dispute entre les Robinson
L’histoire apparait comme une longue dérive dans la ville
endormie. Elle va dévoiler des personnages insolites. L’homme qui cherche un
vétérinaire pour son chat, les chauffeurs de taxi, les taxi girls qui travaillent
durement dans des bouis-bouis, des trafiquants de toute sorte. Ils logent dans
des appartements étroits, sans grâce, à la limite de la pauvreté. C’est donc
une galerie de portraits, avec des idéal-types qui sont censés représenter la
complexité de New York la ville des désillusions et des grandes promesses. June
elle-même qui regrette d’avoir quitté sa mère et la ville de Norfolk parce qu’elle
s’est cru un destin de chanteuse, comme le pianiste aveugle – qui ne comprend
pas pourquoi sa femme le rejette, ils sont des victimes. Remarquez qu’on trouve
souvent chez Irish, comme chez Goodis d’ailleurs ces personnages d’artistes,
souvent des pianistes, ratés et qui trainent une mélancolie inguérissable.
Un homme dans l’ombre surveille l’immeuble de June
Tous les personnages de cette fable sont frappés d’ambiguïté. Alex le marin soi-disant honnête au cœur pur, s’est laissé entraîné par une femme de peu, une demi-mondaine, il a seulement reculé au moment de passer à l’acte. Le chauffeur de taxi compatissant envers le jeune couple est aussi un assassin qui regrette que son épouse l’ait plaqué, le laissant seul à la charge de sa fille. Il n’est ni bon, ni mauvais. Val Bartelli qui est une petite crapule, est pourtant désireux de se racheter en vengeant la mort de sa sœur. Jerry Robinson qui trompe sa femme qui vient d’accoucher et qui boite, verse du côté de la rédemption en se proposant comme coupable parce qu’il veut tout de même protéger sa femme qu’il n’a guère bien traitée. Edward Hornick qui poursuit de ses assiduités June, se propose pourtant de l’épouser pour la sortir de la précarité de sa situation de taxi-girl.
Le trio reprend le fil de l’enquête
Le film est entièrement tourné en studio, avec un budget de série B. mais les décors sont magnifiés par l’admirable photo de Nicolas Musuraca. Celui-ci est avec John Alton un des plus grands photographes du cycle classique du film noir. Sa recherche des ombres glissantes et des pénombres ajoute de la magie à l’image. Il a une grâce particulière pour filmer particulièrement les escaliers qui devient un motif presqu’en lui-même de ce film. C’est lui qui avait d’ailleurs filmé le fameux escalier en spirale dans le film The Spiral Staircase de Robert Siodmak[2] par exemple, juste avant de faire Deadline at Dawn. La montée des escaliers est équivalent à la recherche de la vérité. La scène d’ouverture représente le pianiste aveugle qui va à la rencontre d’une vérité qui ne lui sera pas agréable à entendre. Nicolas Musuraca multiplie les angles de prises de vue en plongées et contre-plongées, il aimait particulièrement les positions de la caméra qui filme directement depuis le trottoir pour s’élever vers le protagoniste d’une scène, ce qui donne sans doute du poids à l’idée de fatalité.
Gus Hoffman bouscule Nan pour la faire parler
Les décors ont été pensés par un autre artiste du cycle classique du film noir dont on parle assez rarement, Albert S. D'Agostino. Son rôle est décisif quand on veut donner un peu de singularité à des décors qui à première vue relève de la banalité du quotidien. Derrière ces deux personnages importants qui définissent l’esthétique du film, il parait assez évident que la maitrise de Clurman s’efface. Mais dans l’ensemble la réalisation est plutôt efficace et le rythme reste toujours tendu tout au long du déroulement de l’histoire.
Val Bartelli croit qu’Alex a tué sa sœur
L’interprétation est intéressante, et d’abord Susan Hayward qui incarne June la taxi girl désenchantée qui retrouve une âme d’enfant au contact du grand dadais d’Alex. Elle était encore débutante, mais elle manifeste un talent assez rare, avec une expressivité aisée de son corps comme de son visage. C’était son premier rôle en tête d’affiche, elle sera ensuite nommée cinq fois pour les Oscars, elle le remportera en 1958 pour I Want to Live de Robert Wise[3]. C’est elle qui est la plus remarquable. Elle s’est fait au fil des années une sorte de spécialité dans les emplois de femmes tourmentées et rebelles, toujours au bord de la rupture. Dans sa vie réelle elle fera plusieurs tentatives de suicide. A ses côtés il y a le pâle Bill Williams dans le rôle d’Alex, le matelot. Cet acteur se tournera vers la télévision où il fera fortune. Il a un jeu très limité, mais comme il joue les niais, cela n’est pas gênant, il est parfait. Il y a ensuite Paul Lukas qui incarne le chauffeur de taxi compatissant, Gus Hoffman. Il est bien, sans plus. Acteur d’origine hongroise, il était abonné aux rôles d’Allemands, voire de nazis. C’était un militant anticommuniste acharné. Le plus souvent il jouait avec un complément capillaire !
Au cabaret la petite troupe vient interroger le pianiste aveugle
Les seconds rôles sont très bons. Joseph Caeilla incarne le colérique Val Bartelli, c’est un habitué des rôles de canailles. On le retrouve toujours dans des seconds rôles dans une quantité industrielle de films noirs de premier plan comme Algiers de John Cromwell, The Glass Key de Stuart Heisler ou encore Touch of Evil d’Orson Welles[4]. On trouve également Osa Massen dans le curieux rôle de la boiteuse Helen Robinson. Et encore l’inamovible Jerôme Cowan dans le rôle de l’escroc Lester Brady.
Après la mort du pianiste, tout le monde est embarqué au commissariat
Le film reçu des critiques très positives à sa sortie, sans doute à cause du caractère envoutant de la première partie et de ces petits personnages du quotidien qui gravitent dans l’ombre. La performance de Susan Hayward a été également très saluée. C’est très bon film noir qui respecte particulièrement bien les principes de l’écriture de William Irish. Quelques scènes sont tout de même un peu justes, par exemple la confrontation au commissariat.
Jerry s’est accusé du meurtre pour protéger sa femme
Ce film ne se trouve pas en bonne qualité sur le marché du numérique, et encore en version américaine sans les sous-titres. C’est dommage parce que la photo de Musuraca est vraiment remarquable.
Gus Hoffman avoue
[1]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/les-mains-qui-tuent-phantom-lady-robert.html
[2]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/deux-mains-la-nuit-spiral-staircase.html
[3]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2024/12/je-veux-vivre-i-want-to-live-robert.html
[4]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/la-soif-du-mal-touch-of-evil-orson.html
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