L’étranger, François Ozon, 2025

L'étranger (2025) - IMDb

 

Pour dire la vérité, je suis allé voir ce film un peu à reculons. Pour plusieurs raisons, d’abord parce que je connaissais très bien le livre d’Albert Camus, et que je connaissais aussi la version audio enregistrée par Albert Camus lui-même. Ensuite j’avais vu le film de Luchino Visconti qui était selon moi raté et qui avait reçu à sa sortie une volée de bois vert. Évidemment Ozon, ce n’est pas Visconti, et le pâlot Benjamin Voisin ce n’est pas Mastroianni non plus. Le film partait avec un handicap certain, d’autant qu’en 2001 Zeki Demirkubuz avait tourné une autre adaptation de ce roman qui avait été très bien reçue. Il existe aussi un court métrage adapté du livre, The Stranger, d’un certain Clay Lifford. Le film d’Ozon est donc la quatrième adaptation du roman de Camus. Doté d’un gros budget, près de 8 millions d’euros tout de même, le film d’Ozon était présenté comme une production de prestige. C’était en fait la quatrième adaptation du livre de Camus qui avait fait aussi l’objet en 2007 d’un court métrage de Clay Liford. La popularité mondiale du roman, paraissait devoir lui assurer une rentabilité certaine. Cependant on ne comprendrait pas ce grand roman si on ne se souvenait pas qu’il n’est pas un roman à thèse, mais un récit influencé par le roman noir étatsunien qui commençait à pénétrer la littérature française, en la renouvelant à la fois par ses thèmes et par sa langue. Cet ouvrage a été un énorme succès et assure encore aujourd’hui des rentes pour la maison Gallimard. On pourrait dire que ce roman dynamita plus sûrement encore que Voyage au bout de la nuit de l’ignoble Céline, la manière de produire de la littérature en France. Bien qu’il ait été écrit en 1938 dans une première version, il a paru en 1942, soit en pleine période de l’Occupation, mais juste avant le débarquement américain au Maroc et en Algérie, une période sinistre dont on ne voyait pas encore la sortie. Il faudra attendre la défaite des Boches à Stalingrad pour commencer à savoir qu’on allait entrevoir la lumière. Le roman, écrit dans une langue très simple, compréhensible par tout le monde, utilise principalement le passé composé, sauf dans le dernier chapitre qui utilise le passé simple. Les rapports avec le roman noir américain est évident et Camus ne s’en cachait pas. Cette « technique » si on peut dire, amène à la fois une forme mélancolique et passive qui confirme la prégnance de la fatalité sur le déroulement de l’existence. Cette subjectivité du récit est évidente. C’est sans doute cela qui a le plus frappé le lecteur et qui se confond si on veut dans une présentation de l’absurdité d’une existence sans destination autre que de de vivre au présent. Comme on le verra cette approche d’Albert Camus va être déterminante pour juger du travail de François Ozon. Avant le film de Visconti, il avait été envisagé une première adaptation sous l’impulsion de Gérard Philippe qui était très ami avec l’écrivain pour lequel il avait joué dans sa pièce de théâtre, Caligula. Mais Albert Camus voulait que cette adaptation se fasse sous la houlette de Jean Renoir. Le projet ne put aboutir. 

On ne sait pas si on doit le regretter ou non. L’écriture du livre est très cinématographique, même si elle représente le point de vue très subjectif de Meursault. C’est un des aspects du film noir étatsunien marqué par la voix off – c’est pour ça d’ailleurs que la lecture du livre par Camus lui-même est précieuse, avec une pointe d’accent pied noir qui donne une touche d’authenticité. Le scénario a été écrit par Ozon lui-même – ce qui lui a permis de toucher un double salaire, à la fois pour le scénario et pour la réalisation. Ozon a touché 220 000 € pour la réalisation et 280 000 € pour le scénario, soit en tout 500 000 €, ce qui est beaucoup dans le contexte mortifère du cinéma français ! Le cinéma est aussi un business, que le film marche ou pas, Ozon est déjà certain de bien gagner sa vie dans cette affaire. Il a donc écrit le scénario avec Philippe Piazzo qui apparait dans le paysage cinématographique français comme une sorte de ressemeleur. Un des principes qui a présidé à cette écriture, voulant faire sans doute preuve d’originalité, a été de commencer le film en se passant du texte d’Albert Camus qui s’ouvrait par « Aujourd’hui maman est morte » et débute d’emblée par « J’ai tué un Arabe ». C’est ce déplacement qui d’ailleurs m’avait rebuté pour aller voir ce film à sa sortie. C’est certainement une trahison d’Albert Camus. Ce faisant Ozon reprend l’idée selon laquelle L’étranger serait un roman anticolonialiste. On trouve cette idée chez Edward SaÏd, militant propalestinien, aujourd’hui décédé. C’est en vérité idiot parce que si Albert Camus militait pour une bonne entente entre les Arabes et les Français transplantés en Algérie, il n’était pas un militant anticolonialiste pour autant, c’est ce qu’on retrouvera dans son discours lors de la remise de son prix Nobel de littérature. Certes le contexte des tensions entre Français – ou plutôt Européens – et Arabes existent bien dans le roman, mais ce n’est certainement pas le sujet. Précisons qu’avant d’écrire cette chronique, j’ai pris la peine de relire le roman. 

Meursault a été arrêté pour le meurtre de Moussa 

Le film s’ouvre sur un document d’époque qui fait l’apologie de la colonisation. Ensuite c’est Meursault qui est emprisonné parmi des dizaines d’Arabes et qui dit qu’il a tué un arabe. Retour en arrière, Meursault est averti du décès de sa mère. Il demande donc un congé de deux jours qui ne peut lui être refusé, puis il se rend à la maison de retraite qui se trouve à 80 kilomètres d’Alger. Il apparait comme assez indifférent, veille sa mère, l’enterre et puis repart à sa vie algéroise. Aux bains de mer, il retrouve Marie, une jeune dactylo, qu’il avait connue quelques années plus tôt. Ils nagent ensemble, vont au cinéma puis couchent ensemble, rendant leur relation presqu’officielle. Marie le trouve un peu froid, mais elle aimerait bien qu’ils se marient. Meursault en même temps copine avec Raymond Sintes, son voisin, qui donne des routes à Djemila peut-être une prostituée qu’il ferait travailler dans un bordel. Sintès raconte à Meursault qu’il a des ennuis avec le frère de Djemila et qu’il s’en méfie. Pour lui être agréable, Meursault lui écrit une lettre. Les deux nouveaux amis ont aussi pour voisin le vieux Salomano qui bat son chien. Mais celui-ci s’enfuit, le laissant désemparé. 

Pour l’enterrement de sa mère, Meursault a droit à deux jours de congé 

Marie, Meursault et Sintès sont invités à aller déjeuner chez un ami de Sintès au bord de la plage. En prenant le bus, Sintès remarque que des jeunes Arabes les suivent. Après le repas, une altercation a lieu entre les Arabes, Sintès et son ami. Lorsque Meursault sort le revolver, les jeunes Arabes prennent leurs jambes à leur cou. Mais c’est reculer pour mieux sauter. Meursault retourne les chercher, il ne trouve que Moussa le frère de Djemila, et d’une manière impulsive le tue. Commence alors l’interrogatoire de Meursault, à la fois par le juge, puis par son avocat commis d’office. Tous les deux se heurtent à un mur. Les explications que Meursault donne ne convainquent personne. Marie vient lui rendre visite à la prison, et elle semble penser qu’au procès il s’en tirera. Mais Meursault lors des audiences successives n’arrive rien à justifier. Le procureur profite de ces lacunes et des témoins pour le décrire comme une sorte de psychopathe. Il est condamné à la peine capitale. A l’issue du procès, Marie s’avance vers Djemila. En prison Meursault qui s’est laissé pousser la barbe et les cheveux rêve de sa décapitation et de sa mère. Il reçoit ensuite l’aumônier qui tente de le pousser à revenir vers Dieu. Il se dispute avec lui, et il accepte finalement son sort. 

La mère de Meursault aura droit à des funérailles religieuses 

Si on retrouve des éléments du roman, on voit que les trahisons sont nombreuses, destinées à mettre Camus au goût du jour, à le corrigé et donc à le vider de son sens. D’abord évidemment l’imbécilité d’Ozon l’amène à faire de ce court roman un pamphlet contre la colonisation. Il y a bien sûr ce petit reportage qu’on voit au début destiné à nous montrer comment les Français voyaient l’Algérie, puis, la phrase que Meursault prononce en arrivant en prisant : « j’ai tué un Arabe », et enfin suprême idiotie, le générique de fin s’installe sur une chanson de The Cure, Killing an Arab. Il y a ensuite une place importante donnée à Djemila, la sœur du jeune assassiné. Elle apparait comme une victime du machisme ambiant auquel Meursault s’associe. Alors que dans le roman elle n’est qu’une ombre incertaine. Quand elle reste seule à la fin du procès et que Marie la rejoint, le film vire à un soutien à la solidarité féminine. Faire de Camus un féministe du type qu’on peut rencontrer aujourd’hui, c’est tout de même assez fort de café. Sans doute qu’Ozon pensait que cela plairait à la critique façon Télérama, ce en quoi il ne se trompait pas. On revoie enfin Djemila sur la tombe de son frère pour clôturer le film, comme si Moussa était tombé pour avoir affronté les colons et annonçait la Guerre d’Algérie. Cette dernière invention relève de la caricature. Il a également donné un nom à la maitresse de Sintès et à son frère. Ozon montre stupidement un panneau « interdit aux indigènes » qui aurait été disposé à l’entrée du Majestic, le cinéma où se rendent les deux amants. Ce genre de prohibition n’a jamais existé en Algérie où il n’y avait pas d’apartheid. Les cinémas accueillaient aussi bien les Européens que les indigènes. Ça frise la calomnie honteuse, mais marque une volonté de faire de ce roman une œuvre contre la colonisation. 

Aux Bains de mer d’Alger, Meursault retrouve Marie 

D’autres inventions émaillent le film. Par exemple quand Marie vient au parloir, Meursault lui raconte l’histoire d’un tchèque qui a tenté de tromper sa famille, et qui était de retour après avoir fait fortune, et qui a été assassiné par elle, or quand sa mère et sa fille se rendent compte de leur bévue, la mère se pend et la fille se jette dans un puits. Ce fait divers dont Camus s'inspirera par ailleurs pour écrire sa pièce le malentendu, qui provient d’une coupure de presse que Meursault trouve sous sa paillasse, en vérité il la garde pour lui, et ne torture pas Marie avec ça. La scène qui se déroule quand Meursault rêve de son exécution et qu’il revoit sa mère près de la guillotine est totalement grotesque. Tous ces déplacements en s’additionnant vont avoir finalement une résonance sur la tonalité de l’œuvre. Le roman est une réflexion individuelle et intérieure sur l’absurdité de l’existence, le film est le spectacle d’un homme perdu pour ses semblables. La caméra reste extérieure à ce qu’il est. C’est là la pire des trahisons. 

Sintès a cogné Djemila 

Sur le plan technique cela se traduit par des formes extrêmement bavardes, pédagogiques, des monologues intérieurs de Meursault. Mais sans doute ce roman est malgré les apparences bien trop difficile à adapter. Visconti s’y était cassé les dents, Ozon s’est ridiculisé. Globalement l’ensemble tire plus vers l’analyse sociologique d’un crime banal que vers des résonances philosophiques. Mais plus encore cette approche sociologique ne correspond en rien à l’époque d’avant-guerre où a été écrit ce texte. C’est, si on veut, la lecture d’aujourd’hui, à travers la grille des droits de l’homme – et de la femme – des luttes contre la colonisation ! Ces multiples trahisons satisferont peut-être les paresseux qui n’ont pas encore lu le livre et qui donc y trouveront une résonance avec notre société d’aujourd’hui. Mais ils laisseront échapper le principal, le caractère universel de cette histoire. Le déroulement du procès lui-même est terne, frisant souvent le convenu. 

Salamano a perdu son chien 

Le film est excessivement long, plus de deux heures, ça tire à la ligne. Je comprends bien qu’on prenne son temps, mais il y a des séquences qui durent trop longtemps par exemple les funérailles de la mère de Meursault, ou les moments où Meursault et Marie nagent. Et chaque fois c’est pareil, on peut couper sans que ça ne change rien. Ozon ne sait pas donner du rythme à sa pellicule. C’est quelque chose qu’on avait déjà remarquée dans ses films précédents. Rappelons que le roman est très court. A peine 85 pages dans la première édition de La Pléiade. L’idée est, concrètement, de reconstituer une Algérie des années trente au Maroc. Ce n’est pas sur ce point qu’on discutera. Cependant deux aspects de cette mise en forme sont dérangeants. Un nombre excessif de femmes voilées. Ce n’est pas du doute réaliste. Bien sûr des femmes arabes voilées, il y en avait beaucoup, mais elles n’étaient pas dominantes dans le paysage urbain. Est-ce pour donner un peu plus dans l’exotisme, est-ce pour renforcer l’idée de la colonisation française qui est venue déranger cette civilisation ? C’est bien difficile de trancher. 

Sintès a repéré les Arabes qui le suivent 

Plus gênant est l’alternance de décors plus ou moins naturels et des décors de studio. Les décors qui servent à refléter la vie extérieure, dans les rues, à la plage voire même à la maison de retraite sont acceptables et travaillés. La stylisation de la prison, des cellules, et même du tribunal dénote par le peu de soin qui leur ont été accordé, un décalage avec les précédents. La photo est en noir et blanc pour donner semble-t-il un peu plus de cette patine du temps qu’Ozon confond manifestement avec de l’authenticité. Cela pourrait cependant rapprocher le film de l’esthétique du film noir, il n’en est rien. En outre, le noir et blanc prive le film de cet ensoleillement qui est pourtant central dans le livre. L’ensoleillement et la chaleur devraient agir fortement sur les esprits et donner une partie de l’explication au geste fou de Meursault. Il est vrai qu’au cinéma il est bien difficile de faire ressentir la chaleur torride au spectateur. Les habits dont les tissus ne sont évidemment pas d’époque jurent aussi un peu, mais c’est le plus souvent le cas dans les reconstitutions historiques. 

Meursault tue Moussa 

C’est assez mal filmé, un brin chichiteux cependant pour donner l’illusion d’une esthétique particulière. Les mouvements de caméra sont pauvres et aléatoires, avec peu de grâce. La scène où on voit Meursault recevoir le reflet du soleil dans l’œil par l’intermédiaire de la lame du couteau de Moussa est tout à fait ridicule. Cela donne une image un peu plate et statique de l’ensemble. Peut-être Ozon a-t-il voulu par-là renforcer l’absence d’émotion apparente de son héros ? C’est bien difficile à dire. Je pencherais plutôt pour le fait qu’il ne maitrise pas vraiment la grammaire cinématographique. On notera des scènes de nu de Rebecca Marder qui sont totalement incongrues et déplacées. 

Le procès de Meursault a commencé 

Allons à la distribution qui est globalement très mauvaise. D’abord il n’y a aucun personnage qui à Alger ne parle avec l’accent pied-noir. Or Albert Camus lui-même avait cet accent si particulier. Ils parlent tous pointu ! Benjamin Voisin incarne Meursault, dire qu’il est mauvais est très faible. Rappelons que Luchino Visconti aurait voulu voir Alain Delon dans le rôle de Meursault, mais celui-ci refusa et laissa la place à Marcello Mastroianni. Si Voisin n’est pas Mastroianni, il n’est pas non plus Delon ! En outre il est mal maquillé, son rouge à lèvres ressort trop. Il n’est certainement pas aidé par Ozon qui a toujours été un médiocre directeur d’acteurs. Voisin ne manifeste pas une absence d’émotion, il manifeste une absence totale de ce film. Rebecca Marder dans le rôle de Marie Cardona est en dessous de tout, elle sourit à contretemps, et semble ne pas savoir dans quel film elle se trouve. Normalement c’est elle qui devrait être le contrepoids émotionnel de Meursault, mais elle n’y arrive pas. On dit pourtant qu’elle est une bonne actrice au théâtre. Passons sur Denis Lavant qui cabotine bien trop dans le rôle de Salamano qui a perdu son chien. 

Raymond Sintes tente d’apporter un peu d’aide à Meursault 

Nicolas Vaude dans le rôle du procureur est franchement ridicule. Swann Arlaud dans celui de l’aumônier ressemble curieusement à Elisabeth Borne, Pierre Lottin qui incarne Raymond Sintes est au fond celui qui s’en tire le mieux, il donne un peu d’énergie à son rôle et surtout il arrive au moment du procès à donner un peu de tendresse à Meursault. Christophe Malavoy ne fait que passer dans le rôle du président du tribunal, mais lui ou un autre, ce serait du pareil au même. Jean-Charles Clichet dans le rôle de l’avocat commis d’office tient tout à fait sa place. Le désastre de la distribution est encore aggravé par les acteurs arabes qui jouent Djemila et son frère. Ils ne sont pas dirigés, ternes et sans vigueur. 

Dans la salle qui s’est vidée après la condamnation de Mersault, il ne reste que Djemila et Marie 

On l’a compris ce film ne m’a pas plu. Je l’ai même trouvé très mauvais. Malgré un battage médiatique très important, sa participation à la Mostra de Venise, il n’a pas trouvé son public, ni en France où il a fait moins de 800 000 entrées, ni à l’étranger. Pour un budget de 8 millions d’euros il n’a engrangé qu’un peu moins de 7 millions $ de recettes, 7 millions qui ne remonteront pas tous évidemment aux producteurs. Mêmes avec les droits annexes, il y aura une perte. 

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