Le stratège, The Mastermind, Kelly Reichardt, 2025
Kelly Reichardt est une réalisatrice plutôt confidentielle qui dit que ses films ne rapportant rien ou pas grand-chose, elle vit essentiellement de son travail d’enseignante. C’est donc une réalisatrice dont l’œuvre a beaucoup de mal à percer au niveau du grand public, mais qui plait beaucoup aux festivaliers et à la critique. C’est le genre de film qui signale une sorte de divorce profond justement entre la cinéphilie qui se regarde penser, et le public populaire. Ce divorce a des conséquences importantes parce que justement ces deux publics paraissent ne jamais se rencontrer, au moment même où les salles se vident de plus en plus et où la production des fictions cinématographiques sont financées – vampirisées faudrait-il dire plutôt – par les plateformes comme Netflix, Amazon ou Disney dont la logique est d’enfermer les spectateurs chez eux. Kelly Reichardt s’est donc emparé d’une histoire de braquage foireux, une sorte de I soliti ignoti de Monicelli remis au goût du jour, mais avec une bonne dose de mélancolie. Enfin encore que ce film de braquage soit aussi une manière de réflexion sur les années soixante-dix aux Etats-Unis, années qui virent aussi bien l’explosion d’une cinématographique nouvelle et de qualité, que la fin de la Guerre du Vietnam et le début des glissements des Etats-Unis vers la décomposition qui semble s’achever aujourd’hui avec les turpitudes guerrières de Donald Trump. Kelly Reichardt s’est inspirée d’un casse du Worcester Art Museum qui avait concerné des tableaux de valeur, Picasso, Gauguin, Rembrandt, à une époque où la sécurité des musées était plutôt aléatoire, alors que le public ne s’y pressait guère, contrairement à aujourd’hui où pour visiter le moindre musée, il faut faire la queue longtemps. La réalisatrice avait fait des études d’art, et c’est une constante de sa filmographie que de s’intéresser au monde l’art et de ce qu’il peut encore représenter dans la société. Showing Up réalisé en 2022 s’intéressait au quotidien d’une sculptrice – qu’on peut considérer comme le double de la réalisatrice – qui semble se poser des questions sur son travail et sur les affres de la création. Kelly Reichardt prétend également que si elle a beaucoup de difficultés à financer ses films, c’est parce qu’elle est une femme ! Antienne bien connue, mais les chiffres sont cruels, aucuns de ses films n’a rapporté quelque argent. Par contre elle a un soutien constat de la critique et elle a obtenu en France une rétrospective de ses films en 2021 au Centre Pompidou, elle fut même membre du jury du Festival de Cannes en 2019.
La famille de JB passe beaucoup de temps dans les musées qui sont peu surveillés
Son travail fait partie de ce cinéma minimaliste et marginal qu’on voit de temps à autre ressurgir comme une critique du cinéma hollywoodien, cela ressemble petit un peu à du Hal Hartley par exemple, avec moins de talent. Malgré cette volonté d’émancipation évidente, Kelly Reichardt reprend des thèmes très souvent utilisé dans le film noir traditionnel, le casse bien sûr, la fatalité, mais également cette fascination pour les œuvres d’art et les tableaux plus particulièrement, ce qui est déjà présente en 1944 dans Laura d’Otto Preminger par exemple[1] ou dans The Woman in the Window de Fritz Lang[2], et qui confrontent finalement deux formes de représentations artistiques, celle de la peinture et celle du cinéma. On dit également que dans ce film la référence à Jean-Pierre Melville est évidente. Tout cela trace une voie : celle de la nostalgie d’un cinéma que plus personne n’est capable de fabriquer aujourd’hui, et par suite une réflexion sur l’existence d’un cinéma comme reflet du monde. C’est aussi bien entendu la nostalgie d’une époque militante, celle des manifestations massives contre la Guerre du Vietnam qui semblait ouvrir les portes d’un changement social profond et positif, et qui finalement échouera à changer quoi que ce soit.
JB explique comment ils vont faire un casse qui ne peut pas rater
James Blaine « JB » Mooney, un charpentier au chômage qui écume les musées de la ville de Framingham, projette de voler cinq tableaux d’Arthur Dove au musée d'art local. Il emprunte de l'argent à sa mère sous prétexte de monter une affaire rentable, mais c’est pour payer trois hommes pour commettre le vol. Le chauffeur, Larry Duffy, fournit une voiture volée, mais au dernier moment se désiste. JB est obligé de conduire lui-même les deux voleurs, Guy Hickey et un jeune noir, Ronnie Gibson, jusqu'au musée, où ils dérobent assez facilement les tableaux. Durant le vol, Gibson braque une arme sur une jeune étudiante et agresse un agent de sécurité. Après que les trois voleurs se soient séparés, JB cache les tableaux dans une grange plus ou moins à l’abandon et rentre chez lui où il trouve des policiers qui interrogent sa famille. En vérité Ronnie a été arrêté après avoir braqué une banque et a désigné JB comme le cerveau du braquage. JB nie tout, et il s’en tire justement en invoquant le nom de son père comme juge du comté. Comprenant qu’il va y avoir des dégâts demande à sa femme, Terri, furieuse, d'emmener leurs fils Carl et Tommy chez ses parents. Tommy refuse d'abord de l'accompagner et veut rester avec son père.
Larry fournit la voiture mais au dernier moment se désiste
Guy appelle JB pour lui soutirer plus d'argent. Lorsque JB emmène Tommy avec lui pour le rencontrer, des gangsters sans doute de la mafia, l'enlèvent et le forcent à les conduire jusqu'aux tableaux dont ils s’emparent. JB comprend que c’est Guy qui l’a vendu. Son implication dans le vol fait maintenant la une des journaux. JB prend la fuite se cache chez Fred et Maude, ses anciens amis des Beaux-Arts qui se sont retirés à la campagne. Fred est enthousiasmé par l'histoire de JB, mais Maude lui parle en privé, ayant compris que JB comptait utiliser leur ancien professeur, un admirateur de Dove, comme receleur pour vendre les tableaux. Elle lui demande de partir. JB refuse la suggestion de Fred de se réfugier dans la communauté de hippies à Toronto et préfère se rendre à Cleveland chez des amis. Mais en fait ceux-ci ont quitté la ville et il n’a aucun moyen de les trouver. Cependant, bien que les tableaux aient été retrouvés par la police, il reste toujours le suspect. Il appelle Terri et tente de justifier ses actes, mais elle raccroche lorsqu'il lui demande de l'argent car il est complétement fauché. N'ayant pas les moyens de payer le bus pour Toronto, il repère une vieille femme qui a de l’argent dans son sac. Il la suit, la bouscule et lui prend son fric, Il tente de se fondre dans la foule des manifestants qui protestent contre l’enrôlement pour la Guerre du Vietnam. La police disperse violemment le rassemblement et arrête JB ainsi que plusieurs manifestants. Le film se termine sans qu’on sache s’il sera effectivement reconnu comme le cerveau du casse, car entre temps il s’est muni d’un faux passeport, mais il y a peu de chance que cela trompe la police.
Guy et Ronnie embarque les tableaux
Beaucoup de critiques ont avancé des points de vue extrêmement différents sur ce qu’on peut penser de ce film. Pour les uns il s’agit d’une critique du capitalisme, pour les autres un questionnement sur l’art et son appropriation par un individu qui finalement prive en volant les tableaux la collectivité de les admirer. D’autres y ont vu dans les codes du film noir une sorte de détournement pour parler de tout autre chose. Autrement dit c’est une sorte d’auberge espagnole où chacun y voit ce qu’il veut bien y voir, mais avec presque tous les films on peut appliquer une grille de lecture personnelle et y trouver un intérêt, certains le font avec les films de Clint Eastwood qu’ils prennent pour une forme de critique sociale. En vérité si la critique est assez indéterminée, c’est sans doute que le propos est obscur – volontairement ou non. On peut donc y voir une sorte de nostalgie à cause de la Guerre du Vietnam contre laquelle on se battait, parce que les musées n’étaient ni encombrés de monde, ni vraiment surveillés. Partons donc de ce qui est certain : d’abord il y a un intérêt manifeste de Kelly Reichardt qui a écrit le scénario pour les personnages marginaux qui peuplent son film et qui échouent à changer la vie. Et ces personnages marginaux peuvent exister au sein d’une même famille. JB est manifestement en opposition avec sa famille, non seulement avec ses parents – le père est un juge à la retraite, et il exploite sa mère en lui demandant de l’argent – mais aussi par rapport à sa femme, la mère de ses enfants avec qui il est plus ou moins en froid et à laquelle il ment ouvertement.
La police est venue
interroger JB
Le parcours de JB le mène à traverser une partie des Etats-Unis, autrement dit à fuir, et au fur et à mesure qu’il fuit, il devient de plus en plus solitaire, coupé du reste du monde. Curieusement il ne réintégrera la société qu’après son arrestation pour un motif futile, une participation hasardeuse à une manifestation contre la Guerre du Vietnam qu’il n’a pourtant fait que traverser. Tout va revenir alors dans l’ordre. Même si la fin est ouverte, si on suppose qu’il sera démasqué comme le cerveau du casse du musée, il est assez peu probable – son père étant un juge respecté – qu’il écopera d’une peine très lourde. Il y a donc dans la trajectoire de JB une forme d’errance qui le conduit par la force des choses à accepter les règles de la société. Kelly Reichardt, à travers ses portraits de marginaux, porte un regard plutôt sévère sur ce qu’ils sont. Larry, le petit voleur de voiture, abandonne JB dès le départ, Ronnie qui se prend pour un grand gangster le vend à la police, Guy le vend quant à lui à des mafieux. Le seul qui lui veut un peu de bien est Fred qui admire son audace, mais sa femme, Maude, va le bannir de leur maison. Ce n’est pas dans ce milieu qu’il trouvera un peu de solidarité et de fraternité. Si on peut y voir de la nostalgie pour une époque révolue, il n’y a aucune complaisance envers ce petit peuple des marges du début des années soixante-dix.
Les gangsters vont enlever JB pour lui voler les tableaux
On retrouve ici exactement le même thème que dans One Battle After Another de Paul Thomas Anderson sorti à la même période[3]. Y’a-t-il un sens politique à cette sorte de révisionnisme ? Kelly Reichardt et Paul Thomas Anderson sont bien entendu des gens de gauche, anti-Trump, mais jusqu’où va cette critique ? Cette solitude de JB est bien entendu un reflet de son rejet de cette contre-société. Il est très méfiant envers les communautés hippies par exemple. Dans ces conditions, on se demande quelles sont les vraies raisons qui le poussent à commettre le vol de cinq tableaux d’Arthur Dove. Est-ce parce que lui-même est un être abstrait ? C’est Kelly Reichardt elle-même qui a choisi ce peintre. Celui-ci est un peintre de second ordre dont les œuvres abstraites – et assez laides, il faut bien le dire – ne se vendent pas très cher. Et donc ce peintre au début des années soixante-dix était encore moins reconnu et se vendait encore moins bien qu’aujourd’hui. Que représente-t-il ? Il était né en 1880, soit la même année qu’Apollinaire, et il est mort en 1946. Manifestement il représente une peinture abstraite, non conventionnelle, non académique, il est un peu le pendant de la musique de jazz, sans doute improvisée qu’on entend derrière les images, une sorte de revendication de la liberté dans la création. Pour JB il représente aussi son professeur de l’école des beaux-arts qui lui vouait une admiration sans borne. Il vient donc une réflexion sur l’art et sur la création, si JB vole les œuvres de Dove c’est aussi parce qu’il est empêché du côté de la création, alors qu’il se serait voulu un architecte innovant.
Fred lit les exploits de JB dans le journal
Du point de vue cinématographique, Kelly Reichardt contrôle tout, c’est elle-même qui assure le montage. Il n’y a pas grand-chose à dire. Ce qui saute aux yeux du spectateur c’est que le film est très long, trop long, il dure une heure cinquante, mais on aurait pu tout à fait enlever vingt bonnes minutes sans que cela change beaucoup. Cette longueur excessive est censée donner une forme de mélancolie qui s’attarde sur les paysages du Nord-Est des Etats-Unis et sur l’architecture de la ville de Framingham. Tout est tourné dans des décors naturels, ce qui n’est plus du tout original à l’heure d’aujourd’hui. Mais enfin cela donne une certaine forme d’authenticité. La photo de Christopher Blauvelt est très terne, mais on suppose que cela est intentionnel puisque Kelly Reichardt emploie tout le temps ce même photographe pour assurer les prises de vue de ses films. Cependant on retrouve ce défaut de qualité dans la photographie dans de très nombreux films étatsuniens d’aujourd’hui. C’est platement filmé. Passons sur les scènes de manifestation qui manquent de moyens, mais il y a une inconséquence dans la succession des plans, on ne sait pas pourquoi on passe d’un plan général à un plan américain ou à des gros plans. Les dialogues sont principalement filmés champ-contrechamp, avec une caméra statique. Bref il n’y a pas vraiment de style. Kelly Reichardt elle-même évoquait son inspiration stylistique chez Melville, mais c’est vraiment histoire de dire quelque chose, c’est confondre la sobriété de l’image avec un grand vide esthétique ! Mais enfin certains s’en contentent. Les scènes de vol ou d’action – l’enlèvement de JB, la bataille avec la police – ne sont pas travaillées. On a dit que c’était pour mieux détourner les codes du genre, personnellement j’en doute, je crois qu’elle ne sait pas le faire.
L’aigre Maude ne veut pas que
JB reste un jour de plus chez eux et qu’il revoie Fred
Il y a un soin assez grand dans la reconstitution des décors des années soixante-dix. Les vêtements et leurs tissus, les voitures, des meubles semblent être d’époque et donne un caractère lointain, nébuleux à cette histoire. La musique de Rob Mazurek, peut-être improvisée à la trompette, est très bonne, cette forme qui hésite entre jazz et free jazz est la bienvenue pour souligner encore un petit peu plus les caractéristiques d’une époque maintenant lointaine.
JB a trouvé une petite
chambre pour se loger
La distribution des rôles s’organise naturellement autour de
Josh O’Connor, un acteur d’origine britannique, qui incarne JB Mooney. C’est un
acteur assez étonnant qui semble choisir ses films, capable de jouer des rôles
extrêmement différents et de les habiter. Il se sert de son corps dégingandé pour donner
ce caractère emprunté à ce héros négatif qu’il incarne. Il est énormément sollicité,
et on le verra bientôt chez Steven Spielberg dans Disclosure Day, puis
dans le nouveau film de Joel Coen, Jack of Spades. Il est très bon et
donne du caractère à cette histoire qui en manque tout de même un peu. A ses
côtés, c’est une succession de rôles secondaires toujours assez étroits. Alana
Haim incarne sa femme Terri avec un certain détachement. Les plus intéressants
sont sans doute les acteurs qui incarnent ses complices, le très bon Cole Doman
dans le rôle du voleur de voiture, Larry, et Eli Gelb dans celui de Guy.
Avec d’autres vagabonds, JB voyage en stop
Les deux jeunes acteurs qui incarnent les deux fils de JB, Jasper et Sterling Thompson, sans doute deux frères sont assez insignifiants et plutôt mal dirigés. Mais le couple incarné par John Magaro et Gaby Hoffman, Fred et Maude est particulièrement très bon. Dans le rôle de la mère de JB, Sarah, Hope Davis est tout aussi remarquable, elle est arrivée à se vieillir dans son attitude, alors qu’elle n’est guère beaucoup plus âgée que Josh O’Connor dans la réalité
Il suit la vieille femme dans
la rue pour la voler
Dans l’ensemble ce film est assez mal fichu, c’est cette impression qui domine. Il a été un échec commercial important pour un investissement de 6 millions de dollars, les recettes dans le monde, malgré un excellent battage médiatique, n’ont atteint que 2 millions. Le bouche à oreille a bien mal fonctionné, et je crois que le rythme mollasson du film en est la raison principale.
Il se mêle à la foule des manifestants
[1] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/laura-otto-preminger-1944.html
[2] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/la-femme-au-portrait-woman-in-windows.html
[3] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2026/01/une-bataille-apres-lautre-one-battle.html
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