L'assassino è costretto ad uccidere ancora, Luigi Cozzi, 1975

 

Le titre à rallonge est typique du giallo des années soixante-dix. Luigi Cozzi qui avait travaillé sur le scénario de 4 mosche di velluto grigio de Dario Argento, avait d’ailleurs titré d’abord son film Il ragno, histoire de rappeler le bestiaire d’Argento qui était à la mode à ce moment-là. Ce film connut de nombreuses vicissitudes. Tourné en 1973, il ne sortit que deux ans plus tard, pour des raisons, dit-on de censure, et donc la version qui fut distribuée en Italie était une version amputée de ses scènes les plus violentes au contenu sexuel trop explicite. Luigi Cozzi n’a pas laissé une grande empreinte en tant que réalisateur. Il a même obtenu une nomination aux Razzie Awards pour le pire scénario pour son film Hercules ! Il a donné beaucoup pour le cinéma de genre. De tous les genres. Horreur, science-fiction, aventure. À ma connaissance, L'assassino è costretto ad uccidere ancora n’a même pas été distribué dans les salles en France. C’est un film à tout petit budget, construit autour d’acteurs de seconde catégorie. Mais la source de son scénario est un ouvrage de Giorgio Scebarnenco, un ouvrage de 1950 intitulé Al mare con la ragazza, roman qui sera traduit tardivement chez Rivages-noir en 2005. Umberto Lenzi a produit le film, c’est une caution d’un des maîtres du giallo des années soixante-dix. Le giallo se décline de différente façon au cinéma, mais il a toujours une touche un peu horrifique et sanguinolente. Il y a le giallo fondé sur la terreur pure, le giallo qui met en scène des crimes passionnels et souvent des serial killers. Ce qui fait la spécificité du giallo par rapport au film noir traditionnel français ou étatsunien, c’est essentiellement qu’il est dans l’exagération, aussi bien dans les scènes d’horreurs que dans les scènes de sexe, il fut en quelque sorte l’exutoire du cinéma italien, longtemps bridé par la morale catholique ordinaire. Il vise à être étonnant, à surprendre le spectateur, y compris en outrepassant les règles du réalisme ordinaire. Le film est une co-production franco-italienne, montée par la société de Sergio Gobbi, Paris-Cannes productions, travaillant des deux côtés des Alpes. 

Giorgio Mainardi, un architecte, a une violente dispute avec sa femme qui lui reproche ses dettes de jeu et ses maitresses. Elle décide de lui couper les vivres. Mainardi s’en va très fâché. Mais en chemin il rencontre un tueur qui jette une voiture rouge à la mer avec le cadavre d’une femme. Il va exercer un chantage sur le tueur : il lui propose 20 millions de lires contre le meurtre de sa femme. Ensuite il retourne auprès de sa femme pour se réconcilier avec elle sur le coin de l’oreiller. Au moment du meurtre, il se trouve avec des amis en train de faire la fête, c’est un parfait alibi. Pendant ce temps le tueur s’introduit chez Norma en disant qu’il est un ami de son mari. Il étrangle la femme et la met dans le coffre de sa voiture. Il retourne faire le ménage dans la maison, et revient quand il s’aperçoit que la voiture a disparue, elle a été volée par un jeune couple qui veut s’en servir pour aller voir la mer. Le tueur part à leur poursuite. Mainardi rentre chez lui, mais il y trouve la police qui a été alertée par des voisins. Le commissaire trouve que l’histoire est louche, notamment parce qu’il y a des traces de lutte dans la maison et le fil du téléphone arraché. Les jeunes ont volé un pompiste pour faire le plein. Le pompiste renseignera ensuite le tueur sur leur direction et au service du péage autoroutier, il aura encore des renseignements sur leur destination. Le commissaire suggère à Mainardi de préparer avec son beau-père qui est riche une rançon dans l’éventualité que les ravisseurs de Norma se manifestent. 

Giorgio Mainardi se dispute avec sa femme à cause de ses dettes et de sa maitresse 

Luca et Laura ont trouvé une maison abandonnée au bord de la mer. Luca veut baiser Laura, mais celle-ci qui est vierge se dérobe. Elle lui demande d’aller chercher à manger. Il s’exécute, mais il va rencontrer sur le bord de la route une blonde qui est en panne et qui lui propose une relation sexuelle. Ce qu’il apprécie. Le tueur arrive jusqu’à la maison abandonnée, il va violer Laura en la menaçant d’un couteau de cuisine, puis il la ligote en attendant le retour de Luca. Celui-ci qui a fini de tirer son coup, suggère à la blonde de l’accompagner pour une partie à trois. Ce qui plait à la blonde. Quand Luca entre dans la maison, il se fait assommer proprement. Le tueur va retrouver sa voiture et le cadavre de Norma dans le coffre. Il l’attire dans la maison abandonnée et la poignarde. Mais Laura arrive à couper ses liens en usant ses cordes sur le poignard encore enfoncé dans le corps de la blonde. Confrontée au tueur qui semble avoir un peu pitié d’elle, elle le tue avec le couteau. Luca et Laura vont se retrouver au commissariat. Le commissaire les absout du meurtre du tueur et également du vol de la voiture où ils ont retrouvé le cadavre de Norma. Reste alors à piéger Mainardi. Pour cela les policiers ramènent la voiture du tueur devant la maison, ce qui pousse Mainardi à tenter de s’en débarrasser en la jetant à l’eau, à l’endroit même où le tueur avait jeté la première voiture. Les policiers se manifestent et passent les menottes à l’architecte. 

Il remarque un homme jetant à la mer une voiture chargée d’un cadavre 

Le scénario est assez paresseux, surtout dans la seconde partie où les scénaristes trainent en longueur dans les descriptions des poursuites. Cependant il y a des excellentes idées tant sur le déroulement de l’histoire qu’en ce qui concerne la manière de filmer. La première chose qu’on remarque c’est qu’il n’y a pas un personnage pour racheter l’autre, ils sont tous fourbes, putassiers, cupides et menteurs. C’est le pessimisme de Scerbanenco si on veut. Le livre est paru en 1950, soit dans les années d’après-guerre, avant que l’Italie ne devienne un pays dynamique sur le plan économique. Or on y retrouve déjà des thèmes qui vont devenir très prégnants dans le poliziottesco des années soixante-dix. Par exemple, le héros – très négatif cependant – est un architecte véreux. On retrouve très souvent cette profession aussi bien chez Scerbanenco comme le représentant d’une classe sociale corrompue, que dans le poliziottesco comme l’expression d’une entreprise de démolition de la tradition italienne. Il y a également une attention particulière à une jeunesse pervertie, dépravée et sans idéal autre qu’une jouissance immédiate et sans entraves. Sujet dominant dans le poliziottesco des années soixante-dix, marquées par une révolte politique désordonnée et ce qu’on a appelé les années de plomb. Par exemple dans I ragazzi del massacro de Fernando Di Leo également inspiré d’un roman Scerbanenco qui était paru en 1968[1]. Le scénario emprunte beaucoup au film d’Umberto Lenzi, Un posto ideale per uccidere, notamment ce jeune couple voleur de voiture qui se réfugie dans une maison au hasard de la route[2]. 

Mainardi a pris le briquet du tueur et lui propose un étrange pacte 

Les oppositions entre les « mâles » et les « femelles » sont particulièrement soulignées. Les hommes sont tous des prédateurs sans scrupules, Mainardi, Luca, et même le tueur de profession. Les femmes sont toutes les trois naïves et manipulées comme des objets sexuels, et rien de plus. Seuls les policiers semblent échapper à cette malédiction ! Les hommes et les femmes n’ont pas du tout la même conception des rapports sexuels. Laura veut faire plaisir à Luca qui bave devant elle comme un chien, mais elle n’est guère motivée à perdre sa virginité sans avoir en compensation quelque chose qui ressemblerait un peu à de la tendresse. Norma y voit la possibilité de rattacher Mainardi à sa personne. Seule la blonde sans nom, rencontrée sur le bord de la route, semble avoir des vrais appétits pour le sexe, elle irait même jusqu’à s’offrir une partouze pour le plaisir.  Il y a une évidente volonté de critiquer cet état de fait. Cela va avoir une résonnance évidente dans le traitement de l’image où une forme de sadisme va se développer, ce qui est une marque du giallo. Le film comme le roman projette l’image d’une société en pleine régression. 

Le tueur étrangle Norma 

Les personnages ont l’air presque tous réels dans leur comportement, sauf évidemment le tueur professionnel qui, tout vêtu de noir, le visage émacié, semble représenter l’ange de la mort. Il n’a pas de nom et on ne sait pas trop pourquoi il s’est engagé dans cette curieuse profession qui consiste à occire ses semblables. Il est la manifestation du destin, un peu comme dans Le septième sceau de Bergman, dès que Mainardi le rencontre, on comprend qu’il est foutu ! Il sera l’instrument qui démontre, outre le fait qu’il assassine par profession et donc sans passion, que le viol et le crime c’est exactement la même chose, et cela malgré les propos lénifiants du commissaire qui laisse entendre à Laura qu’elle se remettra de son viol. Mais chacun doit payer son dû pour les turpitudes qu’il a commises. 

Luca a volé la voiture du tueur et s’enfuit avec la jeune Laura 

Les Italiens, même dans le cinéma de genre, s’attachent à l’architecture. Ici cette passion est représentée par la maison du bord de la mer. C’est un personnage à part entière. On a vu ça chez Argento dans Profondo Rosso avec la maison de l’enfant qui hurle[3], et peut être plus encore avec Pupi Avati dans La casa dalle finestre che ridono[4]. C’est très particulier cette passion des vieilles pierres. Ici cela renvoie à la critique directe de l’architecte, en effet c’est le travail des architectes à l’époque moderne qui détruit la civilisation italienne. On suppose que c’est ce que fait Mainardi. En tous les cas, cette maison abandonnée qui effraye tant Laura semble être aussi rongée par la mer dont les vagues viennent, jour après jour, la promettre à la disparition. Au mur on verra pour un œil un peu exercé des affiches révolutionnaires du Mai rampant italien. Comme si cette époque était maintenant terminée et que le monde était revenu à ses petites affaires égoïstes. 

Ils explorent la maison au bord de la mer 

Les décors ont une vraie signification, par exemple l’appartement luxueux des Mainardi est chargé de couleurs violentes, le jaune domine, le jaune du giallo bien sûr. Les trainées de couleur bleue ou orange font encore un peu plus ressortir l’importance de cette couleur jaune vif. Ça donne une forme de stylisation esthétique qui n’existe que dans les « gialli ». Les couleurs vont jouer un rôle décisif. Le tueur professionnel jette à l’eau une voiture rouge, mais rouge d’un rouge profond ! C’est la couleur du sang. Quand Mainardi rencontre le tueur lors d’un de ses rendez-vous plus ou moins discret, ils regardent une patineuse travailler sur la glace, revêtue d’un justaucorps rouge. 

Luca s’arrête pour aider une jolie blonde 

L’excellente photo est due à Richard Pallottini qui seconde Luigi Cozzi assez inexpérimenté à cette époque très efficacement. C’est un habitué du cinéma de genre qui a souvent travaillé avec Antonio Margheriti, un autre petit maître giallo. Il est remarquable que même sur des films à tout petit budget on constate cette application qu’on ne trouve guère dans les petits films fauchés en France par exemple. Le film est tourné dans un format 2,35 :1, ça donne du champ, et il y a de beaux clairs obscurs qui apportent beaucoup au mystère. 

Après l’avoir violée, le tueur ligote Laura 

Sur le plan cinématographique, on souffre d’abord d’un découpage erratique. La seconde partie tire à la ligne, beaucoup de remplissage. L’enquête menée par le commissaire n’est pas très clairement définie. Certes on comprend bien qu’il soupçonne rapidement Mainardi, mais on ne sait pas vraiment sur quelle base. Cette partie est sabotée. Par contraste les amourettes de Luca et Laura, de Luca et la blonde, sont un peu trop délayées et répétitives, cela nuit au rythme de ce qui est tout de même un suspense. Il y a aussi beaucoup de complaisance dans la manière voyeuse de filmer les tétons des trois actrices. 

Luca se fait assommer 

L’autre point faible est bien entendu la distribution. Comme c’est un film fauché, on a raclé un peu les fonds de tiroir du cinéma de genre. C’est une distribution cosmopolite. En tête il y a George Hilton, un acteur uruguayen ! Il s’appelait Jorge Hilton, et avait américanisé son prénom. Non seulement il a un physique à coucher dehors, mais il est totalement insipide. Derrière lui, plus intéressant, Antoine Saint-Jean dans le rôle du tueur de profession. Il n’a pas besoin de savoir jouer la comédie, son physique étrange parle pour lui. Il est connu pour son rôle de Gunther Reza dans Giu’ la testa de Sergio Leone. Mais il a été utilisé aussi par Robert Enrico. Je ne sais pas trop s’il pouvait tenir des rôles plus compliqués, mais en tous les cas, ici, il est très bien. Alessio Orano interprète le jeune voleur de voitures. Il a les yeux bleus sur lequel insiste trop souvent Luigi Cozzi, mais pour le reste, il est assez mauvais. Il n’a pas fait une vraie carrière, principalement des seconds rôles, ou peut être encore moins, de simples figurations sans intérêt. Il gâche un peu l’ensemble. Dans le rôle du commissaire, on trouve un acteur espagnol, Eduardo Fajardo. Ce n’est guère mieux, sans doute ne comprenait pas tout à fait les répliques qu’il devait donner, il est le plus souvent à contre-temps, comme s’il se moquait du réalisateur en train de le filmer. 

Il assassine la blonde 

Les trois femmes qui ont de biens jolis petits tétons qu’elles acceptent de nous montrer, sont tout de même meilleures. Tere Velasquez, une actrice mexicaine qui a tourné un peu partout, incarne Norma Mainardi. Ensuite il y a Cristina Galbo, une autre actrice espagnole qui incarne la jeune vierge Laura. Elle arrive à se faire passer pour une petite pucelle qui craint de se faire déflorer ! Mais elle est très crédible. La blonde en rade au bord de la route, est interprétée par une actrice yougoslave qui ne fera pas elle non plus une carrière importante. Elle n’a pas grand-chose à faire, mais elle le fait bien. Tous les acteurs principaux sont doublés par des professionnels de la chose. 

Laura qui s’est défait de ses liens poignarde le tueur 

Contrairement à ce qui a été dit ici ou là, ce n’est pas un grand film inoubliable, il manque bien trop d’application. Mais il se voit très bien, et surtout la première partie vaut vraiment le déplacement. Luigi Cozzi qui ne doutait de rien, s’est autocité. En effet dans le film on voit Mainardi et le tueur comploter dans une salle de cinéma où on passe Il tunello sotto il mondo, c’était son premier film, un filme expérimental tourné en 1969 ! 

Le commissaire estime que Luca et Laura ont été bien punis 

Le film est assez difficile à trouver. Il existe en DVD en Italie, mais cette édition se vend au prix de l’or, on se demande quel maniaque ira l’acheter ! On trouve aussi une version américaine sous le titre de The Killer Must Kill again, chez Mondo macabre. Cette édition en anglais et sans sous-titres français à cependant l’intérêt de contenir des bonus intéressants. 

Le commissaire piège Mainardi au moment où il veut jeter la voiture à la mer


[1] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/la-jeunesse-du-massacre-i-ragazzi-del.html

[2] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2024/12/umberto-lenzi-meurtre-par-interim-un.html

[3] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/les-frissons-de-langoisse-profondo.html

[4] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/la-maison-aux-fenetres-qui-rient-la.html

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Robert Hossein et les nazis

J’aurais ta peau, I, the jury, Harry Essex, 1953

Décès de Brigitte Bardot