No Other Choice, (어쩔수가없다) Park Chan-wook, 2025

 Aucun autre choix (2025) - IMDbPark Chan-wook, un des représentants les plus connus du cinéma coréen, s’est fait connaitre avec des films noirs, très glauques, des films qui possèdent un humour très singulier, Sympathy for Myster Vengeance en 2002, Lady Vengeance en 2005 qui forment en quelque sorte de triptyque sur le thème de la vengeance avec Old Boy en 2003. Ce dernier film qui avait obtenu le Grand prix du jury au festival de Cannes en 2004, a été aussi un grand succès commercial, notamment en Corée du Sud. Ce sont des films grinçants, un peu désespérés aussi. Park Chan-wook est par ailleurs un réalisateur très engagé sur le plan politique, en 2016 et 2017 c’est pour avoir critiqué la présidente Park Guen-hye qu’il s’est retrouvé sur la liste noire du ministère de la culture, une liste de 10 000 personnes ! Il peut être classé à l’extrême-gauche, marxiste si on veut. Une tendance qui est assez importante en Corée du Sud, c’était également le cas du regretté Kim Ki-duk, cinéaste avec lequel Park Cahn-wook présente une certaine parenté comme on le verra. No Other Choice, est inspiré par un roman de Donald E. Westlake, anarchiste étatsunien, The Ax, mais cette inspiration est indirecte puisqu’il semble que ce soit le film de Costa-Gavras, Le Couperet, en 2005, bien que Park Chan-wook se défende d’avoir vu le film avant l’écriture du scénario. Donald E. Westlake qui publiait aussi sous le nom de Richard Stark la série des Parker, maniait lui aussi une ironie noire plutôt subversive. La critique sociale est revendiquée clairement. No Other Choice arrive chez nous auréolé d’un grand prestige obtenu lors de sa sélection à la Mostra de Venise. Cette adaptation est d’ailleurs adoubée à la fois par le fils de Costa-Gavras, Alexandre, et par Michele Ray-Gavras, l’épouse de Costa-Gavras qui ont coproduit le film. Le tournage s’est étalé sur cinq mois. Et le film a été très bien accueilli par la critique, aussi bien dans les festivals que dans les médias spécialisés. Le titre en hangui est 어쩔수가없다, c’est-à-dire, on n’y peut rien ce qui annonce la fatalité. 

 

Man-su est un ingénieur apprécié, il a une belle maison, une femme qu’il aime, deux enfants et deux chiens. Il est contant et fier de sa réussite. Mais Solar Paper est racheté par des Américains qui licencie à tour de bras, et il fait partie de la charrette. Après avoir informé sa famille, il promet de retrouver un travail de papetier dans les trois mois. Mais il ne trouve que des petits boulots minables. Avec Mi-ri ils doivent diminuer leur train de vie, jusqu’à donner les chiens à leurs parents. Mi-ri doit travailler. Le professeur de violoncelle dit que Ri-one doit maintenant suivre les cours d’un professeur à un niveau plus élevé, car elle est très forte, mais cela va coûter très cher. Ils doivent aussi envisager de vendre la maison pour rembourser le crédit immobilier. Mi-ri accepte un emploi à temps partiel d'assistante dentaire chez Jin-ho, un dentiste séduisant qui suit les mêmes cours de danse que Man-su et Mi-ri ont dû abandonner pour faire des économies. Man-su souffre d'un mal de dents qu'il néglige, faute de moyens pour payer les soins dentaires. Man-su tente d'intégrer la florissante entreprise Moon Paper, mais est humilié par le directeur Seon-chul. Désireux de prendre sa place, Man-su manque de tuer Seon-chul avec une plante en pot, mais renonce à son geste lorsqu'il comprend que cela ne servirait à rien s'il n'était pas le meilleur candidat pour le remplacer. Il décide alors de publier une fausse offre d'emploi afin d'identifier ses concurrents. Parmi les candidatures reçues, Man-su repère deux hommes aux qualifications supérieures aux siennes : Beom-mo et Si-jo. Man-su projette d'abord d'assassiner Beom-mo, un ivrogne sans emploi. Alors qu'il épie sa maison depuis les bois, il est mordu par un serpent et soigné par A-ra, la femme insatisfaite de Beom-mo. Man-su et Beom-mo découvrent séparément l'infidélité d'A-ra. Man-su menace Beom-mo avec une arme, ce dernier le prenant pour l'amant d'A-ra. Une lutte s'engage entre Man-su, Beom-mo et A-ra pour s'emparer de l'arme de Man-su. A-ra abat Beom-mo et Man-su s'échappe de justesse. Man-su arrive en retard à une soirée dansante costumée, où il surprend Mi-ri en train de danser avec Jin-ho. Furieux, il retourne chez Beom-mo, où A-ra et son amant ont enterré le corps de Beom-mo et le pistolet. Man-su récupère l'arme. Man-su et Mi-ri s'accusent mutuellement d'infidélité avant de se réconcilier. 

Man-su et sa famille vivent heureux 

Man-su rend visite à Si-jo au magasin de chaussures où il travaille et le persuade de rester tard en prétextant vouloir acheter des chaussures pour sa fille. Il simule ensuite une panne de voiture sur l'autoroute où Si-jo emprunte le chemin du retour. Après que Si-jo se soit arrêté pour lui porter secours, Man-su, à contrecœur, l'abat et cache son corps dans sa voiture. Pendant ce temps, Si-one et Dong-ho volent des téléphones portables dans le magasin du père de Dong-ho pour les revendre, mais la police les arrête. Man-su et Mi-ri vont faire chanter le père de Dong-ho, qui utilisait le magasin pour ses infidélités, afin que Dong-ho avoue être le principal coupable. Des inspecteurs rendent visite à Man-su pour l'avertir des disparitions de Beom-mo et Si-jo, que la police relie à leurs circonstances communes. Alors qu'il fume sur le toit de la maison, Si-one surprend Man-su dans sa serre en train de tenter de démembrer le corps de Si-jo à la tronçonneuse. N'y parvenant pas, Man-su enterre le corps dans son jardin, à côté des iPhones volés à Si-one, et plante un pommier. Man-su rend visite à Seon-chul pour tenter de se faire embaucher dans son entreprise, mais celui-ci refuse car il craint de se faire remarquer par sa direction. Man-su n’a plus que le choix de le tuer. De son côté Mi-ri déterre le pommier et découvre le corps de Si-jo. Inquiète, elle appelle Man-su. Déterminé à protéger sa famille, Man-su refuse de changer de cap. Il assassine alors Seon-chul en l'étouffant et met en scène le meurtre pour faire croire que Seon-chul, ivre, s'est étouffé avec son propre vomi. Faute d’autres candidats Moon Paper décide d'embaucher Man-su pour remplacer Seon-chul. Cela permet à la famille de conserver sa maison et de retrouver ses chiens, ce qui atténue le comportement asocial de Ri-one qui se met enfin à jouer pour sa mère. Les détectives rendent visite à Man-su et lui révèlent qu'A-ra a impliqué Beom-mo, le soupçonnant d'être armé. Ils le soupçonnent donc d'avoir assassiné Si-jo et d'avoir pris la fuite, ce qui disculpe Man-su. Dans son nouvel emploi, Man-su se retrouve tout seul dans une usine entièrement automatisée. 

Man-su est un ingénieur apprécié 

Le contexte social de ce récit est une immersion dans les ravages que fait l’automatisation de l’industrie. On sait que la Corée du Sud est un des pays à la pointe de la robotisation, il est même le premier pays du monde en la matière, il compte 1100 robots pour 10 000 emplois. Bien que le taux de chômage reste assez faible, autour de 3%, il est tout de même en augmentation. L’arrière-plan de cette histoire est en quelque sorte une confrontation entre un bien être enfin acquis et la poursuite d’un progrès technique qui déshumanise les salariés. Le progrès technique déshumanise non seulement parce qu’il élimine les employés – c’est ce qu’on soit à la fin du film – mais parce qu’il les transforme en une machine. Dès lors se pose la question de savoir qui est le pire criminel, celui qui élimine les salariés en les licenciant, ou celui qui les assassine. On peut comprendre ce contexte social comme une critique marxiste du capitalisme, ou comme une fatalité. Le titre du film penche pour la deuxième solution, et donc confirme qu’il s’agit bien d’un film noir : c’est la fatalité qui transforme Man-su en un serial killer. Il n’a pas le caractère d’un criminel, et d’ailleurs on voit qu’il a du mal à tuer, il souffre de devoir le faire. 

Man-su suit des séances de psychologie pour accepter son licenciement 

Ensuite il vient que s’il tue, c’est pour préserver son mode de vie. C’est un mode de vie consumériste, ostentatoire, très marqué d’une forme d’américanophilie. C’est pour cette raison qu’après avoir vu le bonheur de la famille de Man-su, on voit directement se pointer les Américains qui eux vont licencier à tour de bras. C’est dans leur manière de racheter des entreprises qu’ils finissent toujours par tuer d’une manière ou d’une autre. On connait très bien ça en France. Au fond ce que paye Man-su en devenant criminel, c’est d’avoir cru à ce monde factice. Quand sa femme lui dit qu’il va falloir vendre la maison et louer un appartement, il se rebelle, et veut conserver à tout prix son mode de vie. Autrement dit il vivait à travers des objets extérieurs à lui-même. La forme même de la famille comme idéal qui se résume en gros à deux enfants, une maison, et deux chiens, apparait comme factice. On s’accroche à ce modèle pour éviter de se poser des questions, la famille en tant que symbole de réussite, sert à justifier les efforts surhumains qu’on va faire dans le travail. La concurrence entre les individus, comme entre les entreprises et entre les pays est présentée comme menant tout droit à la criminalité. 

Ils vont être obligés de vendre leur maison 

La compensation de ce fardeau difficile à porter est l’alcool. Ces employés, pourtant très qualifiés, ne peuvent supporter la concurrence qu’en buvant plus que de raison, ce qui dans le film peut se comparer à une forme de suicide. Il y a bien un aspect universel dans ces problèmes de rapport au crime, portés par les difficultés sociales, celles de retrouver un emploi ou de se retrouver nu face à la perte d’un statut social qui sert d’enveloppe et de détermination de la personnalité. Cependant, la forme est spécifiquement coréenne, en ce sens qu’elle montre à la fois une forme de soumission à la logique de l’entreprise et une rage intérieure bien compréhensible. Quelques scènes éclairent cette particularité, quand par exemple Man-su poursuit avec son CV jusque dans les toilettes celui qui pourrait peut-être lui donner un emploi, ou encore quand il se prépare à faire un discours devant les Américains comme s’il était capable d’infléchir par sa rationalité leur décision. De même il va garder son sang froid face à la police qui pourtant le déstabilise avec des questions oiseuses. Les rapports hiérarchiques sont toujours bien respectés, du moins dans la forme. 

Il a repéré ses principaux concurrents 

L’autre aspect du film est bien sûr de faire apparaitre le crime comme un élément de la nature humaine, un élément qui est seulement bridé par les conventions sociales, mais qui est toujours latent. D’ailleurs son fils se met lui aussi à franchir les limites de la loi en participant à un vol de téléphone comme s’il s’agissait d’un simple jeu. Il y a aussi une peinture singulière des rapports entre les hommes et les femmes. Elles apparaissent déterminées et assez dominatrices. Que ce soit Mi-ri, l’épouse de Man-su, ou encore Lee A-ra, l’épouse de cet ivrogne de Goo Beom-mo qui se laisse aller à la déprime et qui trompe son mari avec un jeune homme, ou même encore la femme de Dong-ho. Dans ces rapports homme-femme, il y a bien sûr la question de la jalousie, comme une image de la concurrence entre les sexes. 

Man-su guette Goo Beom-mo sur le bord de la route 

Les enfants sont des raisons sociales qui permettent de tout justifier, le travail comme el crime, voire le mariage. Cependant dans les cas de Man-su, il s’agit d’une famille recomposée pour laquelle Man-su a réalisé des efforts colossaux, venant à considérer le fils de Mi-ri, qu’elle avait eu avant leur mariage, comme son propre fils. Mais les enfants semblent totalement indifférents à ces enjeux que ce soit le fils manifestement dans sa crise d’adolescence ou la fille autiste, renfermée à double tour. Ils sont plus proches de leurs chiens que de leurs parents ! 

Il va abattre Goo Beom-mo sous les yeux de sa femme 

L’idéologie du travail est la critique centrale du film. Il y a une véritable obsession en la matière, obsession qui se remarque dans le fait aussi bien que les ingénieurs qui ont perdu leur travail dans l’industrie papetières n’arrivent pas à se recycler dans un autre domaine. Quand Mir-ri propose à Man-su d’ouvrir un bar pour se donner une autre vie peut-être moins contraignante, il lui oppose un refus têtu. Ils disent tous la même chose, ils ont donné vingt ou vingt cinq ans de leur vie à leur travail et ne peuvent envisager de faire autre chose. Et quand ils se retrouvent ensemble ils ne peuvent rien faire d’autre que de parler de leur travail, comme s’il s’agissait du summum de la vie sociale. Ce sont en quelque sorte des individus qui ont fait toute leur vie en s’identifiant à leur emploi et à leur entreprise. C’est très particulier à l’Asie. 

Man-su fait une scène de jalousie à Mi-ri 

Le scénario se perd souvent dans des digressions, c’est très long, 2 h 20. Il y a une bonne demi-heure en trop. Les scènes de jalousie entre Mir-ri et Man-su se trainent un peu. Comme se traine la rencontre entre Lee A-ra et Man-su, sans que ces longueurs apportent quelque chose. Park Chan-wook nous dit qu’il s’est préparé pendant quinze ans pour travailler sur ce scénario, et pourtant il semble avoir été insuffisamment travaillé. Ça manque de transition, parfois on revient en arrière, sans qu’on comprenne pourquoi. 

Il va piéger Ko Si-jo sur le bord de la route 

La réalisation est cependant bien maitrisée. D’abord, il faut parler du traitement de la couleur, la photo de Kim Woo-hyung est excellente et magnifie le fait que cette histoire se déroule en automne donnant une touche de mélancolie, avec une esthétique qui rappelle celle de Kim Ki-duk dans l’excellent Printemps, été, automne, hiver… et printemps. Il y a tout un art de filmer les coins et les recoins de cette nature qui semble s’endormir. Il filme également la pluie comme une dimension de l’histoire, notamment parce qu’elle souligne la dissimulation des actes délinquants ou criminels. 

Leur fils est arrêté par la police pour avoir volé des téléphones 

Réalisé pour un écran large, du 2,35 : 1 semble-t-il. Park Chan-wook se sert très bien de ce format pour saisir la profondeur de champ. Il utilise parfaitement cela pour les images de l’usine, donnant une dimension singulière et écrasante aux machines de l’industrie papetière. C’est toujours parfaitement centré accentuant l’aspect géométrique de la vie du travail. Il y a cependant des mouvements de grue en trop. Mais dans l’ensemble les mouvements de caméra sont très maitrisés et donnent du rythme au film. Pour ma part je trouve que le montage n’est pas assez fluide, avec des coupes intempestives qui nuisent à l’ambiance générale. 

La police vient interroger Man-su 

Il y a quelques belles scènes très inventives, par exemple quand Man-su tente de tuer le détenteur du poste qu’il vise en essayant de projeter un pot de fleur du haut d’un balcon. Il en sera dissuadé par la propriétaire des lieux à qui il va acheter justement ce pot de fleur. Une partie est filmée en contreplongée et ça donne une impression de force et d’inanité à son entreprise. La scène de thérapie de groupe quand une psychologue tente de faire admettre aux licenciés qu’ils ont un avenir devant eux malgré tout. C’est un peu comme le cercle des alcoolique anonymes, comme si on voulait les guérir de l’idéologie du travail ! 

Man-su va saouler Choi Seon-chul 

Les acteurs sont excellents. D’abord Lee Byung-hun dans le rôle de Man-su. C’est un acteur très connu en Corée, souventes fois primé. Il donne ici une composition étonnante, avec cette colère rentrée qu’il n’arrive pas tout à fait à maitriser. Il est le centre du film autour de qui tout s’ordonne. Son Ye-jin qui incarne Mi-ri est excellente également, mélange de force et de fragilité, tenant tête à tout le monde et prenant en charge la famille lorsque son mari est en train de faiblir face à l’adversité. Le reste de la distribution est également très bon.

Man-su et Mi-ri se sont réconciliés 

Ce n’est pas un chef-d’œuvre mais c’est un très bon film noir, assez peu drôle, très amer d’ailleurs. Il est encore une fois l’image d’une dynamique bien réelle du cinéma asiatique, face à l’effondrement du cinéma français et du faible intérêt aujourd’hui du cinéma étatsunien. Son succès international qui prolonge son succès en Corée du Sud est amplement mérité. 

Grâce a son nouveau travail man-su a récupéré sa maison et ses chiens 

Man-su est maintenant le seul travailleur dans l’usine


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