Les âmes nues, Dial 1119, Gerald Mayer, 1950

Ne cherchez pas le nom de Gerald Mayer dans les grandes analyses du cinéma sérieux ou de premier plan, vous ne le trouveriez pas. Il est connu essentiellement pour ce film et parce qu’il était aussi le neveu de Louis B. Mayer le grand patron et fondateur de la MGM. Il n’a pas fait une carrière étincelante au cinéma, mais il a travaillé énormément pour la télévision jusque dans les années quatre-vingts sur des séries avec une dominante de noir, Mannix, Serpico, Night Heat, etc. Dial 1119 est un petit film de série B que peut de monde cite. Il ne dure qu’à peine une heure et quart, et bien sûr ce film tourné entièrement en studio n’a disposé que d’un tout petit budget. A priori le sujet est banal, un tueur un peu dérangé retient dans un bar une demi-douzaine de personnes et menace de les tuer. Le traitement est pourtant original, tant au niveau du scénario que de la mise en scène. Non seulement il déplace le sujet de l’affrontement, renversant l’idée première qu’on se fait du tueur, mais il arrive à sortir de la difficulté que l’enfermement tend à ramener à une sorte de pièce de théâtre dans l’opposition des caractères. Ils se sont mis à trois pour signer ce scénario, dont le plus connu est Don McGuire qui travaillera sur des films très importants comme Bard Day at Black Rock ou Tootsie. 

Les journalistes s’ennuient dans leur travail routinier 

Gunther Wyckoff se retrouve dans un bus pour Terminal City. Lors d’un arrêt de celui-ci il vole le revolver du chauffeur. Sa voisine le voit et le signale. Mais Wyckoff s'en sert pour abattre le chauffeur. Arrivé ç destination, Wyckoff va tenter de retrouver le docteur Faron il se rend à son cabinet, puis à son domicile. C’est en effet le docteur qui a posé sur lui le diagnostic qui l’a conduit à son enfermement psychiatrique après un meurtre et donc qui a empêché qu’il soit guillotiné. La police de son côté enquête sur la mort du chauffeur de bus et bientôt elle découvre qu’il s’agit d’un homme évadé d’un hôpital psychiatrique qui avait été condamné pour meurtre. En quittant l'immeuble de Faron, Wyckoff rejoint le bar Oasis, de l'autre côté de la rue afin de l’attendre, c’est un excellent point d'observation pour surveiller l'entrée. Le bar est tenu par Chuckles et son assistant Skip, dont la femme est à l'hôpital pour accoucher. Chuckles, apercevant un flash info à la télévision, reconnaît Wyckoff et tente, sans succès, d'attraper un pistolet derrière le comptoir. Il y a quatre clients dans le bar : Freddy, une habituée des bars à la réputation sulfureuse ; une jeune femme nommée Helen, qui se fait draguer par un homme plus âgé, Earl ; et le journaliste Harrison D. Barnes. Chuckles tente d’appeler la police, mais Wyckoff l’abat sur le coup. Wyckoff ordonne ensuite aux clients de s’asseoir autour d’une table, d’où il pourra tous les surveiller. Le coup de feu et le cri d’Helen attirent l’attention d’un agent de patrouille, qui s’approche du bar et est blessé à la jambe par Wyckoff. Des passants portent secours au policier et des renforts sont appelés. Wyckoff appelle la police et exige qu'elle garde ses distances, mais qu'elle amène le Dr Faron, psychiatre de la police, au bar dans les 25 minutes, faute de quoi il tuera tous les otages. La presse commence à couvrir l'événement à la télévision près du bar, tandis que la foule de curieux grossit. Wyckoff raconte sa vie à ses otages, il se plaint qu’on l’a envoyé à la guerre et qu’on lui a appris à tuer, et que c’est cela qui l’a traumatisé. Il se présente comme une victime. 

Gunther Wyckoff abat le chauffeur de bus 

Faron est enfin retrouvé et amené au bar, mais le capitaine de police lui en veut d'avoir défendu Wyckoff et d'avoir considérablement réduit sa peine, il pense que le docteur sera incapable d’amener le criminel à se rendre. Alors que Faron supplie les policiers de le laisser s'occuper de Wyckoff, ils tentent d'entrer discrètement dans le bar en passant par un conduit d’aération, mais Wyckoff qui remarque qu’’il n’y a pas beaucoup d’air qui passe tire et blesse grièvement un agent. La police se prépare à prendre d'assaut le bar, à deux minutes de l'échéance fixée par Wyckoff, mais Faron qui outrepasse les ordres du capitaine entre le premier. Il tente de raisonner Wyckoff, il le met devant ses responsabilités et lui rappelle qu’il n’a jamais fait la guerre et qu’il a tué gratuitement et sans excuse. Le tueur s’enerve et ne supportant pas qu’on contrarie son récit, il abat Faron. Le téléphone du bar sonne et Skip comprend que c'est l'hôpital qui appelle au sujet de sa femme. Désespéré de répondre, il se bat avec Wyckoff. Au même instant, la police fait exploser une charge et éteint les lumières. Dans la confusion, Freddy utilise le pistolet caché de Chuckles pour tirer sur Wyckoff. Sous le choc, Wyckoff titube dehors et est abattu par la police. Agenouillé près du corps de Faron, le capitaine de police demande : « Jusqu'où un homme doit-il aller pour prouver qu'il a raison ? » 

Gunther Wyckoff va attendre Faron dans un bar en face de chez lui 

L’intérêt de ce film est d’abord le portrait d’un tueur psychopathe, évadé d’un asile et dont on va retourner l’argumentation récurrente à cette époque-là selon laquelle l’assassin a été traumatisé par la guerre. Et donc on va comprendre que le rusé tueur a perçu cela comme une possibilité d’excuse admise. Il n’est pas seulement un tueur, il est aussi un menteur. Cependant le récit se complexifie par l’affrontement entre Faron et le capitaine, sur la réaction qu’on doit avoir face au preneur d’otages. Le psychiatre pense qu’il peut dominer le tueur avec sa parole, avec le lien qu’il a créé antérieurement et le policier ne veut pas prendre le risque. Ce n’est pas un film à thèse, on ne cherche pas à savoir qui a tort, qui a raison, mais plutôt à regarder deux entêtements qui ne veulent rien céder, chacun incarnant une pensée encodée par les réflexes de sa propre profession. Qu’elle est l’institution qui doit régler le problème, la psychiatrie ou la police ? A la fin du film c’est la curieuse Freddy qui règle le problème en se saisissant d’u revolver et en tirant sur Wyckoff. C’est un peu comme si la police et la médecine était disqualifiée et que c’était au peuple de se prendre en charge. 

Au commissariat les journalistes attendent des nouvelles du meurtrier 

Les personnes coincées dans le bar sont une sorte d’échantillon du peuple américain, avec ses qualités et ses défauts, ses peurs et son courage. C’est une sorte de microcosme. Il y a là un journaliste un peu aigri, Barnes, qui retrouvera un peu de lucidité dans sa confrontation avec le tueur. Une femme un peu mure, désabusée, équivoque, Freddy, qui saura prendre l’initiative avec le revolver. Un vieux beau marié qui tente d’embarquer une jeune femme un peu perdue, Helen. C’est le plus veule. Et puis il y a les deux employés du bar, Chuckles qui va se faire tuer, et Skip son jeune secondant dont la femme est en train d‘accoucher et qui représente l’avenir. Ce sont des gens assez ordinaires, des Américains moyens mais qui font face à la difficulté. Inévitablement cet enfermement révèle les qualités et les défauts des uns et des autres, et on comprend qu’ils aient peur, c’est une réaction bien naturelle face à un déséquilibré qui de surcroit est armé. Remarquez que le chauffeur de bus qu’on voit au début du film affronter le tueur pour lui reprendre son revolver ne manque pas de courage non plus. On est donc au niveau des gens ordinaires plongés dans une situation extraordinaire. 

Gunther Wyckoff prend tout le bar en otage 

Comme dans de nombreux films noirs, par exemple Ace in the Hole de Billy Wilder qui sera tourné l’année suivante, et qui probablement a été influencé par Dial 1119, il cible directement la presse et la télévision qui cherchent à tourner une situation dramatique en une sorte de spectacle visant à tenir en haleine les spectateurs ou les lecteurs dans un but commercial. Plusieurs scènes stigmatisent la profession de journaliste. D’abord ces journalistes qui attendent sans se faire du mauvais sang l’identification du tueur au commissariat. On voit une affiche de pin-up à l’arrière-plan, et un journaliste qui lit des bandes dessinées, Tom é Jerry, montrant par là que pour lui ce drame ne lui fait ni chaud ni froid. Ensuite, c’est le déballage de l’appareillage de la télévision, avec ses grands camions, ses techniciens qui cherchent les meilleurs angles de prise de vue. Et puis cette scène hallucinante ù un journaliste, sans doute jaloux, empêche son patron de communiquer avec Barnes qui pourtant est en train de vivre le drame. On est bien loin d’une glorification de cette profession qui apparait ici comme opportuniste et indifférente aux drames de la vie. 

Le policier qui tentait de s’approcher du bar est blessé à la jambe 

Il y a beaucoup d’allusion aux choses de la vie quotidienne, par exemple ces voyages en bus qui étaient le mode de déplacement des classes les plus pauvres, nous sommes seulement en 1950, au début on voit donc Wyckoff aux côtés d’une dame âgée qui tente de sympathiser avec son voisin, mais qui se heurte à un mur de glace. Elle lui offre même un sandwich, car le voyage est très long et on s’arrête assez souvent. C’est d’ailleurs au moment d’un arrêt de cinq minutes que le tueur va voler le revolver du chauffeur, et on se dit que si le chauffeur est armé, c’est que tout de même la sécurité n’est pas très assurée. Le film s’ouvre directement sur l’ennui mortel du métier de journaliste, et Barnes qui ne croit plus à rien, et surtout pas à son travail, décide d’aller se jeter un verre pour mieux supporter son existence sinistre. 

La télévision arrive sur les lieux 

La mise en scène est propre, bien rythmée. Tout est tourné en studio. Gerald Mayer a de bonnes idées pour travailler ses plans, alternant les gros plans et les plans d’ensemble pour donner plus de profondeur à l’image. L’espace du bar est étroit, mais le réalisateur s’en tire bien car ce n’est pas facile de fluidifier l’image avec de telles contraintes. Mais il y arrive. Il y a très peu de fausses notes, sauf peut-être le moment où le policier rampe dans le conduit d’aération qui sonne manifestement faux. De même il ne s’attarde pas trop sur les dialogues qui ne sont jamais lourds. Dans le bar il trouve aussi de belles diagonales en longeant le comptoir. La photo est signée Paul C. Vogel, un très bon photographe qui a beaucoup travaillé dans le film de série A. il connait son métier et les codes du film noir. Les rares scènes de foule sont très bien travaillées et donne l'impression d'une grande densité formant une sorte de personnage sans conscience.

Gunther Wyckoff raconte ses malheurs 

Les acteurs sont du second choix. Le principal est Marshall Thompson. Il joue Wyckoff. Cet acteur a surtout travaillé pour la télévision, et il semble que ce rôle ait été le seul important de sa carrière au cinéma. Il produisit et réalisa lui-même un film célébrant la guerre du Vietnam en 1964, A Yank in Viet-nam, un film que tout el monde a oublié. Mais ici il est parfait, son physique particulièrement raide convient tout à fait pour incarner un psychopathe tourmenté par ses démons intérieurs. Virginia Field incarne, Freddy. Elle avait commencé sa carrière dans les années trente, mais dans les années cinquante, elle travaillait elle aussi essentiellement pour la télévision. Elle est très bien, son jeu et subtil, oscillant entre la malice et le désespoir ironique, provoquant Wyckoff jusuq’à se faire gifler. Ensuite il y a le plus connu Sam Levene dans le rôle du docteur Faron. C’est l’acteur le plus connu. Certainement parce qu’il a tourné dans de nombreux films de qualité, notamment The Killers de Robert Siodmak[1], ou encore dans The Sweet Smell of Success d’Alexander MacKendrik[2]. C’est un bon acteur, solide dans tous ces rôles, compensant sa petite taille par un charisme certain. 

Faron insiste auprès du capitaine pour aller parler à Gunther Wyckoff 

Il est opposé au massif Richard Rober qui incarne avec autorité le capitaine Henry Keiver. Andra King dans le rôle d’Helen, la jeune égarée, n’est pas très à l’aise, sans doute qu’ayant un très bon physique, elle ne s’est pas sentie de donner de la subtilité à son interprétation. Dans ce groupe d’acteurs, on remarquera aussi William Conrad dans le petit rôle de Chuckles, le barman qui disparait rapidement pour s’être opposé à Wyckoff. Il est un peu plus connu que les autres, justement parce qu’il a eu plus de change au cinéma. Signalons aussi Argentina Brunetti dans le petit rôle de la passagère assise à côté de Wyckoff. 

Son patron refuse de prendre Barnes au téléphone 

C’est dans l’ensemble un excellent film noir. A sa sortie il ne fit pas recette. Le public le bouda et la critique ne daigna même pas en parler beaucoup. Depuis il fait partie des films qui sont réévalués et selon moi à juste titre. En effet le film ne se contente pas de reprendre les poncifs, il les utilise pour les retourner. Notez que la musique d'André Prévin est excellente aussi, elle apporte une touche très jazzy, bienvenue pour cette ambiance.

Faron outrepasse les ordres du capitaine et va rencontrer Wyckoff 

Warner a fait l’effort de le sortir en DVD avec des sous-titres français ! La copie est bonne, même si ce n’est pas du Blu ray ! On peut y aller sans complexe. 

Faron tente de parlementer avec Wickoff qui veut le tuer 

Freddy s’est emparée du revolver et tire sur Wyckoff 

En sortant du bar, la police tue Wyckoff



[1] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/les-tueurs-killers-robert-siodmak-1946.html

[2] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/le-grand-chantage-sweet-smell-of.html

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