Violence, Jack Bernhard, 1947
Jack Bernhard est bien connu de amateurs du genre comme un petit maître du film noir. On lui doit Decoy, réalisé en 1946[1] et Blonce Ice, qui date de 1948[2], deux films majeurs de série B, complètement fauchés, mais superbes à bien des égards. Ce sont toujours des films complètement fauchés qui tiennent avec des bouts de ficelle, mais qui révèlent un grand talent, avec des idées visuelles toujours très originales. Violence est un peu particulier, en ce sens qu’il se trouve au moment où l’HUAC va lancer son œuvre de destruction massive contre le cinéma qui ne serait pas assez anticommuniste à son goût. Or Violence prend le contrepied exact du film anticommuniste et va montrer qu’à l’inverse les Etats-Unis sont menacés essentiellement par des mouvements d’extrême-droite. Le Ku-Kux-Klan sera très souvent visé par le cinéma comme une entreprise de déstabilisation du pays, par exemple dans Storm Warning[3]. Il faut se souvenir qu’à son origine l’HUAC, c’est-à-dire avant la Seconde Guerre mondiale, était colonisée par le lobby pro-allemand et visait plus les communistes que les nazis, bien que son rôle soit de lutter contre l’infiltration des agents de l’étranger. C’est le désastre de Pearl Harbor qui va obliger l’HUAC à se mettre en veilleuse. Mais après la mort de Franklin D. Roosevelt, elle reviendra à la lutte contre les communistes – qualifiant de communistes d’ailleurs tout ce qui représente des revendications un peu sociales – et son travail de destruction sera spectaculaire dans le cinéma, Hollywood se pliant lâchement à ses exigences. Le scénario est dû à deux auteurs chevronnés, d’abord Stanley Rubin qui participera à l’écriture de l’excellent The Narrow Margin de Richard Fleischer[4], mais aussi à des films comme River of no Return, d’Otto Preminger. Ensuite Louis Lantz, un membre du Parti communiste étatsunien, il amena d’ailleurs son ami Stanley Rubin à suivre des rencontres avec des communistes, et ils furent tous les deux convoqués par l’HUAC. Mais Rubin refusa de participer à cette chasse aux sorcières, et retrouvera Lantz ensuite sur l’écriture de River of no Return. On voit donc qu’à la fin des années quarante et au début des années cinquante, il y a une lutte interne entre ceux qui soutiennent que l’ennemi principal sont les communistes et ceux qui au contraire pensent que l’extrême-droite raciste est le pire danger. L’HUAC fera en sorte que l’anticommuniste deviendra la cible principale d’Hollywood pendant de longues années, avec les caricatures qu’on sait en ce qui concerne la russophobie qui dure encore aujourd’hui en Occident.
Stalk et Jocker ont tué
Donahue
Cela se passe sous le couvert des United Defenders, une
association censée s’occuper des vétérans de retour de la guerre qui se
heurtent à de nombreuses difficultés pour se réinsérer, notamment pour avoir un
logement, alors que les prix flambent. Fred Stalk et Jocker un homme de main
interrogent brutalement Joe Donahue, qui souhaite quitter le groupe après avoir
découvert qu'il s'agit d'une supercherie. Et qui menace de révéler ce qu’il en
sait à la police. Ils l’ont descendu à la cave. Stalk abat Donahue. True
Dawson, le chef des UD, vient de conclure une réunion. Tandis que les
participants quittent les lieux, Ann Mason, la secrétaire des UD, les
photographie discrètement avec sa montre.
Stalk confie à Dawson, en privé, que Donahue a été tué.
Dawson détaille leur stratagème visant à exaspérer les anciens combattants et à
leur soutirer de l'argent en leur faisant payer leurs cotisations à l'UD et en
leur vendant des gadgets de Defender. Dawson est persuadé de pouvoir les mettre
suffisamment en colère pour qu'ils continuent à lui soutirer de l'argent. Mais
en vérité il travaille pour un certain Monsieur X qui finance les United
Defenders pour son profit personne. Ann Mason est en réalité Ann Dwyer, une
journaliste d'investigation pour un magazine à scandale de Chicago, travaillant
sous couverture à Los Angeles. Dans son appartement, elle lit une lettre de son
rédacteur en chef lui indiquant qu'elle a suffisamment d'éléments sur l'UD pour
rentrer chez elle et boucler son article. Prétextant un voyage personnel à
Chicago, elle fait ses adieux à ses collègues. Stalk qui en pince un peu pour
elle est cependant assez méfiant.
Ann Mason prend des photos
avec sa petite montre
À Chicago, Ann est suivie par Steve Fuller, un agent de
l'UD. Elle supplie son chauffeur de le semer. Mais le chauffeur provoque un
accident dans sa fuite. Steve la retrouve à l'hôpital ; elle est indemne
mais amnésique, bien qu’elle se souvienne du nom de Dawson et vaguement de son
travail. Steve va la convaincre qu'ils sont fiancés et qu’ils vont se
marier, il la ramène à Los Angeles, pensant que cela pourrait lui faire revenir
la mémoire. Sans aucun souvenir, Ann reprend son travail à l'United Defenders,
allant même jusqu'à participer à une levée de fonds avec Dawson. Entretemps
elle a fait enrôler Steve comme membre des United Defenders. Sally Donahue
vient demander des nouvelles de son mari auprès de Stalk et de Dawson. Elle
n’en aura pas, Dawson prétendant qu’il est parti avec la caisse. De son côté
Steve découvre des lettres que Sally a écrites à Joe, cachées dans la chambre
de Stalk au siège. Il en vient à soupçonner Stalk d'avoir tué Donahue. Il en
parle à Ann pour la mettre en garde, mais, ayant l’esprit très confus, elle
rapporte les accusations de Steve à Dawson, ce qui va permettre à Dawson et
Stalk de démasquer Steve. Cependant les révélations de Sally Donahue vont la
pousser à interroger Stalk à propos de Donahue, il la gifle, elle se retrouve
évanouie, mais sous le choc la mémoire lui est revenue. Elle se retrouve au
sous-sol, ligotée à Steve, qui révèle être un policier infiltré de Los Angeles.
L'United Defenders est en fait une organisation d’extrême droite qui lutte
principalement contre les syndicats. Le financier M. X, ordonne à Dawson de
brutaliser un groupe d'anciens combattants qui manifestent pour des logements
abordables. Dawson prévoit d'utiliser l’émeute qui s'ensuivra comme couverture
pour assassiner Ann et Steve. Alors qu’ils sont ligotés dans la voiture de
Stalk, Ann et Steve arrivent à se détacher et tentent de prévenir les
manifestants du piège qui leur est tendu. Mais c’est déjà trop tard. Ann et
Steve vont kidnapper Dawson qui va les conduire à Stalk. Mais Stalk demande de
l’argent à Dawson. Les deux hommes s'entretuent. L'organisation est démasquée,
mais le mystérieux M. X qui semble s’échapper va être repéré à cause de sa
bague par Steve qui demande à un policier de le suivre.
Arrivée à Chicago, elle est
suivie par un homme
C’est un pur film de série B. donc fauché, produit par Jack
Bernardt et Bernard Brandt qui avaient produit déjà Decoy sur le même
schéma pour Monogram. On a beau ironiser souvent sur les studios de second rang
sur leurs budgets misérables, on y trouve pourtant souvent des idées plus
audacieuses, surtout à cette époque, que dans les films de série A. c’est donc
une histoire un peu traditionnelle d’infiltration d’un milieu criminel. Mais ce
qu’il y a de plus original en la matière c’est qu’il s’agit d’une femme
journaliste qui fait preuve d’un grand courage en se jetant dans la gueule du
loup. Mais cette infiltration est double puisqu’un policier se faisant passer
opportunément pour le fiancé de la jeune journaliste, va lui aussi infiltrer
cette organisation, manifestement d’extrême droite. Le film est ensuite le
portrait d’un démagogue comme les Etats-Unis en fabriquent à la pelle dans la
politique. Ce démagogue sans scrupules n’est pas particulièrement un idéologue
et il ne croit évidemment en rien à ce qu’il raconte. Il utilise les
frustrations populaires du moment pour essentiellement se faire de l’argent,
son moteur est la cupidité. Et donc tout naturellement il va se mettre au
service d’un grand patron qui est intéressé par mettre les syndicats des travailleurs
en difficulté. On dit que le modèle des United Defenders est le Columbian
Workers Movement, un groupe néo-nazi implanté à Atlanta et qui fixait comme
unique condition d’adhésion de verser une cotisation de 3$. Ce groupe était
explicitement raciste, détestant les Juifs et les Afro-américains. Ce mouvement
était une couverture du Ku-Klux-Klan, mais il avait été infiltré par des
membres d’une ligue antinazi.
Steve Fuller est venu voir
Ann, mais elle ne se souvient pas de lui
Le film traite du difficile retour des soldats démobilisés à la vie civile. Ce fut un sujet assez fréquent dans le film noir, Crossfire d’Edward Dmytryk qui date lui aussi de 1947 ou Boomerang d’Elia Kazan également sorti la même année[5]. La guerre a été un traumatisme pour les Etats-Unis, bien que ce pays n’ait pas payé le plus lourd écot au massacre. Et souventes fois le thème de l’amnésie a été utilisé, comme si les vétérans cherchaient dans cette position un oubli des atrocités qu’ils ont pu vivre. Je pense à Somewhere in the Night, de Mankiewicz sorti en 1946[6], ou encore dans un autre registre à The Crooked Way de Robert Florey en 1949[7]. Mais ici c’est la journaliste qui après un choc violent dans un accident va perdre la mémoire. Ce qui va devenir intéressant, c’est qu’en perdant la mémoire elle va en venir à renier ses convictions et dénoncer Steve Fuller, le policier. Cette perte de mémoire signifie évidemment qu’elle a oublié ce qu’était réellement les United Defenders. C’est comme un message sous-jacent qui indique qu’on ne doit pas oublier les dégâts que le nazisme a infligé au monde. Elle a donc trahi bien malgré elle, et finit par incarner l’ambiguïté de la femme telle du moins qu’elle est généralement représentée dans le film noir.
Ann va introduire Steve
auprès des United defenders
Si on excepte Dawson, les autres personnages, Stalk et même Joker, ne sont pas complètement mauvais. Tous les deux ont une certaine compassion pour Ann. Quant à Steve Fuller, il est lui aussi manipulateur, en ce sens qu’il va se servir de l’amnésie partielle d’Ann pour lui faire croire qu’il est son fiancé. Le film est titré Violence, et en effet c’est violent, d’abord les discours de Dawson sont très violents et fait pour exciter les adhérents. Il compte en effet sur des vétérans qui ont pris l’habitude d’obéir pendant la guerre, pour qu’ils lui obéissent presqu’aveuglément. Les contestataires sont écartés ou même éliminés comme Donahue. Il déclenchera une émeute où il envoie les malheureux vétérans se faire tabasser par les milices patronales. C’est le genre de chose qu’on n’aurait pas pu voir dans un film de série A.
Un contestataire va se faire
méchamment secouer
Comme on le comprend, le scénario est à la fois très linéaire, mais aussi très dense. Pourtant le film ne dure que 72 minutes. Ce qu’il y a de remarquable c’est que les personnages sont parfaitement dessinés. On arrive à saisir parfaitement leurs motivations en peu de temps. Il y a une économie de moyens qui est remarquable et qui est sans doute la marque de Jack Bernhard. Pratiquement tout est tourné en studio, et malgré le caractère étique du budget, on n’a pas l’impression que cela nuit à l’histoire. C’est particulièrement vrai dans les scènes où il doit y avoir un peu de monde. Par exemple dans les meetings de Dawson, où, avec peu de figurants, on a l’impression d’une foule, et même la fausse gare de Chicago semble grouiller de monde. Jack Bernhard connait parfaitement la grammaire du film noir. Il est bien aidé par la bonne photo du vétéran Henry Sharp qui travailla entre autres avec Fritz Lang. On retrouvera ces jeux d’ombre, des escaliers qui semblent mener tout droit vers l’enfer, ou encore ces portes qui apparaissent menaçantes.
La femme de Donahue est venue
demander des nouvelles de son mari
Mais il y a tout de même une grande fluidité dans les
mouvements de la caméra. Les changements d’angle des prises de vue sont
toujours significatifs. Il sait alterner les plans d’ensemble et n’abuse pas du
champ-contre-champ dans les dialogues. Cela donne un rythme très soutenu au
montage. Il semble cependant un peu moins à l’aise dans les scènes d’action, et
sans doute l’accident du taxi d’Ann peut paraitre un peu trop vite expédié.
Dawson planifie de nouvelles
actions
Les plans sont construits de façon à démontrer une thèse,
celle d’une emprise maléfique d’une organisation sur des personnes un peu
déboussolées. On verra donc Dawson dominer une assemblée du haut de sa chaire,
éructant pour mieux séduire, exigeant la soumission de ses adhérents. Le plan d’ouverture
nous montre une maison avec au-devant un drapeau étatsunien. On comprend tout
de suite que derrière la bannière étoilée s’abritent des gens bien peu recommandables.
Autrement dit ce n’est pas parce qu’on met en avant un drapeau qu’on est un
meilleur patriote.
Ann est très perturbée par
les révélations de Sally Donahue
La distribution est tout aussi cheapy que le reste. Nancy
Coleman incarne Ann Dwyer, alias Ann Mason. Elle n’est pas une mauvaise
actrice, mais elle n’a pas un physique très intéressant. D’ailleurs ici elle a
un peu de mal à nous faire comprendre combien son amnésie lui joue des tours et
l’angoisse. Elle se passe le plus souvent les doigts sur les tempes, fronce les
sourcils pour montrer qu’elle est vraiment perturbée. Elle ne fera pas une brillante
carrière d’ailleurs. Michael O’Shea incarne Steve Fuller. Ce n’est pas un acteur
très charismatique. Il est plus petit que sa partenaire, ce qui peut paraitre
un peu gênant dans ce genre de film. C’était plutôt un acteur et un musicien qui
se produisait dans les music-halls, et au cinéma il ne tourna que rarement dans
des films dramatiques, son domaine était plutôt la comédie musicale. Il est
assez terne, il faut bien le reconnaitre. Ça donne tout de même un couple assez
mal assorti.
Steve a été dénoncé par Ann
comme un infiltré
Les seconds rôles sont bien meilleurs. D’abord Emory Parnell
qui incarne le sinistre Dawson. Il est excellent, tonitruant ! Lui aussi
était d’abord un musicien, un violoniste qui se produisait sur scène en tant
que tel. Il y a ensuite Sheldon Leonard dans le rôle de Stalk, l’homme à tout
faire de Dawson. C’est un acteur habitué à jouer des rôles de méchants. Il a le
physique ténébreux qui va dans ce sens. Et puis derrière il y a encore Peter
Whitney dans le rôle de Joker, une sorte de brute, un rien ahuri. Il est
parfait.
Stalk vient demander des
comptes à Ann
Je ne sais pas si ce film a eu du succès ou non. Mais c’est
un très bon film noir, peut-être moins intense que Blonde Ice ou Decoy.
Eddie Muller qui l’a présenté il y a quelques mois sur TCM le trouve bon,
sans plus, mais je trouve qu’il ne lui donne pas assez une portée politique.
Arthur Lyons au contraire lui donne une place à part, comme s’il signifiait le
passage du film noir de l’antinazisme à l’anticommunisme qui va arriver bientôt[8].
A mon sens c’est un film dont les qualités cinématographiques me semblent sous-estimées.
En tous les cas je le conseille vivement pour les amoureux du film noir !
Dawson va rencontrer le
fameux Monsieur X qui finance ses activités
On ne trouve pas ce film dans une version numérique sur le
marché français, on doit se contenter d’un DVD étatsunien d’assez mauvaise
qualité, et bien entendu sans sous-titres en français, ou alors d’une version
TCM. C’est bien dommage, mais cela s’explique par le fait que le marché est
vraiment étroit pour ce genre de film, même si le coût de l’édition est assez
faible pour des petits tirages.
Dawson et Stalk se proposent
de liquider Ann et Steve
Dawson a orchestré une
manifestation
Steve et Ann ont kidnappé
Dawson
Après avoir tué Dawson, Stalk
décède d’une balle qu’il a reçu lors de la manifestation
[1]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/la-rapace-decoy-jack-bernhard-1946.html
[2]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/blonde-ice-jack-bernhard-1948.html
[3]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/storm-warning-stuart-heisler-1951.html
[4]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/lenigme-du-chicago-express-narrow.html
[5]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/boomerang-elia-kazan-1947.html
[6]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/quelque-part-dans-la-nuit-somewhere-in.html
[7]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/le-passe-se-venge-crooked-way-robert.html
[8] Death on the Cheap, the Lost
B Movies of Film Noir, Da Capo Press, 2000.
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