Une heure avant l’aube, The Hour before the Dawn, Frank Tuttle, 1944
Longtemps W. Sommerset Maugham fut un auteur jouissant d’un grand succès international et ses romans furent très souvent adaptés à l’écran. Son nom apparait au générique de près de 200 films. Human Bondage, The Letter furent même adaptés à l’écran avec succès plusieurs fois. Il avait clairement le goût pour le film noir, même s’il avait par ailleurs le statut d’un grand auteur dans la littérature mondiale. On le voit d’ailleurs au début du film, comme s’il voulait lui donner une caution morale en apposant sa célèbre signature. Tout n’est pas excellent chez lui cependant, que ce soit au niveau de ses romans que de ses scénarios, mais il aimait bien les situations ambiguës dans les rapports entre homme et femme. Ici il s’agit d’une œuvre militante, un peu de circonstance. Elle traite de la guerre contre les puissances de l’Axe et de la résistance de l’Angleterre contre les tentatives d’invasion des Allemands. Le livre a été publie en 1942, Paramount en achète tout de suite les droits, mais tarde à concrétiser le projet. Or en 1944 le public est saturé des films de propagande contre les Allemands. Frank Tuttle à cette époque a le vent en poupe. Il a déjà une longue carrière derrière lui, et a obtenu un énorme succès avec This Gun for Hire qui lui avait été adapté d’un autre romancier célèbre, Graham Greene[1]. Avant This Gun for Hire, on l’a peut être un peu oublié, Tuttle avait tourné un autre film avec Alan Ladd, Lucky Jordan qui traitait également de la lutte des Etats-Unis contre les nazis. Ayant également dirigé Veronica Lake, ce qui n’était pas de tout repos, il était tout désigné pour se charger du travail. A la fin des années quarante cependant il va avoir des ennuis, à cause de ses idées de gauche, dans ce moment affreux où l’HUAC se mit en tête de traquer tous ceux qui ne pensaient pas comme le gouvernement. Il a laissé une trace importante dans le film noir. Ici le ton va osciller entre le film noir et le film d’espionnage. Tuttle est souvent décrit comme un réalisateur sans style, à peine un technicien. Ce n’est pas vrai, ce n’est pas sans raison d’ailleurs que Melville le cite comme une référence et qu’il s’en est lui-même inspiré. The Hour before the Dawn est un film qui est un peu oublié, n’ayant pas eu de succès à sa sortie, il a une très mauvaise réputation.
En 1923, en Angleterre, le général Hetherton apprend à son petit-fils Jim à tirer au fusil. Le chien de Jim traverse la trajectoire de la balle et Jim le tue accidentellement. Ce drame le marquera à jamais et il ne voudra plus participer ni à la chasse, ni à la guerre. En 1939, Jim est directeur d'école et amoureux d'une jeune Autrichienne, Dora Bruckman, qui travaille pour sa belle-sœur, May. En vérité Dora est une espionne nazie. Elle rencontre régulièrement ses supérieurs à Londres, Mme Müller et Kurt van der Breughel, qui se font passer pour des réfugiés autrichiens et qsui tentent d’infléchir la politique britannique en soutenant les mouvements pacifistes, mais aussi en transmettant des renseignements militaires. Lorsque la guerre éclate, le frère de Jim, Roger, s'engage dans la Royal Air Force. Le pacifisme de Jim le pousse à demander une exemption de service militaire au nom de ses convictions, qui lui est accordée. Jim est alors contraint de trouver du travail dans une ferme pour contribuer à l'effort de guerre. Il rencontre des difficultés, car de nombreux agriculteurs se méfient de son statut d'objecteur de conscience et refusent sa présence sur leurs exploitations. En outre il doit repousser son mariage avec Dora. Celle-ci reçoit l'ordre de guider les bombardiers allemands vers un aérodrome camouflé où est stationné Roger, en utilisant les phares de la voiture de May qu’elle allumera au bon moment. Surprise en flagrant délit par le neveu de Jim, Tommy, elle prétend que May a dû laisser les phares allumés. Dora doit les éteindre avant l'arrivée des bombardiers, sauvant ainsi l'aérodrome. Ses mensonges sont crus, et May culpabilise d’avoir laissé ses phares allumés.
Accidentellement Jim a tué son chien
Lorsque tous les ressortissants ennemis reçoivent l'ordre de quitter le district proche de l'aérodrome, Dora épouse Jim pour éviter l'internement en devenant citoyenne britannique. Kurt qui se fait passer pour un Hollandais compte se servir de Jim pour convaincre des Anglais influents d'envisager un plan de paix avec l’Allemagne. Il lui envoie une fausse lettre, lui proposant de participer à un projet d'éducation pour enfants réfugiés, une mission que Jim accepte avec enthousiasme. Mais Jim est méfiant, il confie ensuite à Dora que Kurt parlait davantage comme un Allemand que comme un Hollandais. Inquiète, Dora téléphone à van der Breughel et lui recommande de bombarder l'aérodrome cette nuit-là. Elle verse de l'essence sur une charrette de foin, mais Tommy arrive à l'improviste et la surprend en train de faire quoi que ce soit. Elle l'enferme dans une pièce, mais lorsqu'il lui avoue qu'il sait ce qu'elle manigance, elle sort un pistolet. À ce moment précis, elle entend les bombardiers approcher et se précipite dehors pour mettre le feu au foin, afin de les guider. Alors que Roger obtient la confirmation que Dora est une saboteuse, Tommy s'échappe, retrouve Jim et lui révèle la trahison de sa femme. À son retour, Jim trouve Dora prête à partir, ses bagages déjà prêts. Elle avoue être une espionne, puis lui tire une balle dans l'épaule avant que son arme ne s'enraye. Jim l'abat juste avant l'arrivée de Roger. Jim va revenir sur ses idées pacifistes et s’engager dans la Royal Air Force comme mitrailleur aux côtés de son frère.
Dora, réfugiée autrichienne a
pris de l’importance dans la maison
Il y a bien entendu un aspect militant et un peu niaiseux dans ce film. Et sans doute le personnage de Jim reste un peu falot, capricieux, refusant d’admettre les nécessités de l’heure pour ne pas déroger à ses convictions. De même le fanatisme de Dora qui souhaite la domination des nazis sur le monde entier apparait comme convenu. Mais il y a beaucoup d’autre chose. D’abord le film met en scène une certaine naïveté anglaise. On pourrait dire que c’est la vision étatsunienne de l’Angleterre un peu coincé dans ses traditions et son manque de pragmatisme, sauf que cette approche est celle d’un Anglais, puisque le roman a été écrit par W. Somerset Maugham. Les Allemands apparaissent comme fourbes et déterminés, alors que les Anglais paraissent naïfs et crédules. Ils mettront un temps infini pour se rendre compte du jeu trouble de Dora. L’Angleterre est ici curieusement représentée par une vieille famille riche et aristocratique, comme si, malgré la présence des quelques fermiers patriotiques, c’est cette classe aisée qui représentait le pays.
Jim annonce qu’il refuse de sa battre
L’idée générale est que le pacifisme est une très mauvaise chose, et le film citera d’ailleurs le discours de Churchill en la matière. Le pacifisme est un risque mortel. Ce fut d’ailleurs un sujet de discussion plus aux Etats-Unis qu’en Angleterre. Franklin Roosevelt eut le plus grand mal à décider le pays à entrer en guerre contre les puissances de l’Axe. C’est Pearl Harbour qui marginalisera les pacifistes aux Etats-Unis, pacifistes qui avaient le plus souvent des liens avec le lobby allemand dans le pays. Le scénario est très simple et ne ménage aucun suspense. D’emblée nous savons que Dora est mauvaise et fanatique. Nous avons deux groupes qui s’affrontent, d’un côté les bons et naïfs Anglais, de l’autre les mauvais Allemands. L’intérêt est que cela s’apparente à une sorte de guerre de civilisation. Ce que les Boches veulent détruire c’est une certaine douceur de vivre, et c’est le rôle que jouent les images d’une campagne paisible et sereine qui se développe autour de la fastueuse demeure des maîtres. Le patriotisme apparait ainsi comme supérieur à la lutte des classes.
Les espions allemands se
réunissent à Londres
L’importance de la cellule familiale est déterminante. C’est elle qui explique d’abord la tolérance du groupe vis-à-vis du pacifisme de Jim, mais c’est elle aussi qui ramènera la brebis égarée dans son giron. Cette famille très soudée est ainsi capable de contenir les assauts de l’ennemi, ici représenté par Dora. Cette tolérance ira jusqu’au tribunal qui se donne le beau rôle de comprendre les atermoiements de Jim face à la guerre. C’est d’ailleurs presque la famille qui est représentée par le tribunal. Cela renforce l’idée que l’Angleterre est un modèle de convivialité seulement remis en cause par la guerre, et dans la vie quotidienne, les citoyens restent relativement proches les uns des autres. D’ailleurs Jim est, malgré ses origines aristocratiques, un enseignant dévoué et désintéressé. La grande maison du vieux général rassemble ses deux fils, leurs compagnes et les enfants de May, auxquels se joint Dora. C’est une sorte de communauté où tout le monde s’adore. Les enfants, et particulièrement le petit Tommy, jouent un rôle décisif, à la fois pour montrer qu’ils sont l’avenir de la civilisation, mais aussi parce qu’ils semblent percevoir ce que ne perçoivent pas toujours les adultes. Cependant, le film repose aussi sur l’aveuglement d’un homme pour une femme qui l’a séduit. Et le dévoilement de la fourberie de son épouse transformera Jim le pacifiste, en un guerrier résolu.
La famille entend à la radio la déclaration de guerre contre l’Allemagne
Bien que le film soit tourné en studio, les décors sont particulièrement soignés, et mis en lumière par l’excellente photo de John Seitz. Celui-ci a beaucoup travaillé avec Frank Tuttle, mais aussi sur pas mal de films noirs, notamment avec Alan Ladd. Il y a de belles trouvailles en matière de lumière et de jeux avec les ombres, par exemple quand Dora descend les escaliers dans la pénombre pour aller allumer les phares de la voiture de May. Il est complètement erroné de dire que Frank Tuttle n’a pas de style. Au contraire, il maitrise parfaitement tous les codes du film noir. Que ce soit les escaliers, les lumières indirectes, ou encore même les plans d’ensemble qui sont particulièrement bien soignés et qui représentent fortement l’unité de la famille, notamment autour de la radio quand elle écoute les nouvelles de la guerre, ou encore quand, à la cave, elle tente de détourne les angoisses des enfants.
Au tribunal Jim annonce qu’il refuse de participer à la guerre
C’est très fluide, bien rythmé, notamment la scène qui
oppose Tommy et Dora quand celle-ci veut mettre le feu à la charrette de foin. La
mise en scène utilise une grande variété d’approches, par exemple la scène
filmée en légère contreplongée pour montrer la mort du petit chien de Jim. Le film
ne dure qu’une heure et quart. C’est pourtant un film qui n’est pas un film de
série B. sans doute a-t-il subi des coupures intempestives.
Les espions allemands calculent comment bombarder les aérodromes clandestins
La distribution qui est organisée autour du couple Franchot Tone-Veronica Lake est un peu le point faible du film. Le premier est nettement mauvais. Il est évanescent, comme absent de lui-même. Il est vrai qu’il a un physique assez médiocre et qu’il a du mal à exister en tant que jeune premier. A cette époque il est déjà un peu en perte de vitesse, malgré le succès de son film précédent tourné sous la direction de Robert Siodmak, Phantom Lady, film ou justement son physique particulier s’alliait assez bien avec le portrait d’un psychopathe[2]. Derrière ce physique assez lisse, Franchot Tone était souvent pris pour cible par les ragoteurs de tout poil qui s’attaquaient à sa vie amoureuse plutôt tumultueuse. Ici, il a bien du mal à simuler quoi que ce soit comme sentiment. Et surtout il devrait être le personnage central de l’histoire, mais cela semble bien trop pour lourd pour lui.
Dora a allumé les phares de la
voiture de May pour guider les avions allemands
Veronica Lake est plus intéressante. Certes elle s’est donné
un accent autrichien qui a un peu de mal à passer, ce qui lui a été reproché d’ailleurs,
mais elle est énergique et retient assez bien l’attention du spectateur. Malgré
quelques curieuses mimiques, clignant parfois de l’œil, elle garde son mystère,
et même elle est très crédible quand elle se met en colère contre Jim pour lui
signifier qu’elle ne l’a épousé que par intérêt pour la cause nazie. Elle aussi
connaitra une vie sentimentale des plus chaotique, plongeant dans l’alcool.
Bien qu’après ce film elle trouve encore des rôles importants, Paramount ne
renouvellera pas son contrat. C’était une grande vedette et certainement très
représentative du film noir dans les années quarante.
Pendant les bombardements la famille se réfugie à la cave
Les seconds rôles sont plutôt bons, d’abord Henry Stephenson qui incarne le débonnaire général Hetherton. Ensuite l’excellente et énergique Binnie Barnes, une actrice anglaise dans le rôle de May, la belle sœur de Jim. John Sutton dans le petit rôle de Roger, le frère de Jim, est assez terne, trop raide à mon sens. on appréciera le jeune David Leland dans le rôle du petit Tommy, le neveu de Jim, énergique et suffisamment malin pour déjouer les plans de Dora.
Jim a finalement épousé Dora
Le film fut un échec commercial, mais on ne sait pas trop si
c’était la rançon d’une lassitude du public envers les films antinazis ou à
cause des lacunes du scénario. C’est pourtant un film plutôt divertissant, sans
être un grand film. Et sur le plan cinématographique il y a une vraie maitrise.
Mais peut-être que Paramount n’y croyait pas vraiment. On a parlé de l’excellence
de la photographie, on peut ajouter aussi la très bonne partition de Miklos Rozsa.
Les espions se félicitent de leur action
Ce film n’est pas disponible sur le marché français du DVD et du Blu ray. Il est disponible en Blu ray seulement aux Etats-Unis. C’est bien dommage pour ceux qui comme moi s’intéressent à l’implication de Frank Tuttle dans le film noir.
La famille se réunit dans l’inquiétude
Jim a compris que Dora était une espionne, il va lui régler son compte
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