Jean Feixas, Le ruban, Jean-Claude Gawsewitch, 2011
La prostitution est depuis la nuit des temps liée à la criminalité. Les proxénètes, en réseau, ou isolés, cherchent évidemment à ramasser un peu de pognon sans rien faire. Les femmes qui travaillent pour eux qu’on appelait dans les temps les femmes soumises, cherchent, elles aussi, à s’émanciper du travail qui use et qui paye peu, même si c’est prix de nouvelles contraintes. Feixas décrit ce milieu qui vit dans les marges et qui intrigue. Il traite de ce sujet entre 1850 et 1950. Beaucoup de choses sont connues. D’autres le sont moins. C’est un gros livre, richement illustré, et ce sont d’ailleurs ces illustrations qui en font l’intérêt. Elles proviennent de la collection particulière de Feixas lui-même qui à ramasser une documentation exceptionnelle. Ce n’est pas un livre à thèse, ni pour ni contre, mais c’est plutôt une approche historique, démêler le phénomène prostitutionnel dans ses relations avec son environnement. Si le phénomène est vieux comme le monde, entre 1850 et 1850, la prostitution en France, et particulièrement à Paris puis Marseille, va engendrer une forte de contre-société particulièrement intéressant. En effet celui-ci s’incarnera aussi bien dans les chansons, dans l’argot du milieu, ou encore dans le vêtement et la coiffure. Ce sont des modèles transgressifs qui prennent le contrepied du modèle bourgeois en toutes choses, et c’est sans doute cela qui attire et intrigue. Il y a une forme d’érotisme très particulière. En effet la pute méprise le miché, et le proxénète méprise sa marmite. C’est un cercle vicieux pour le coup.
Le bordel célèbre de la rue des Moulins peint par Toulouse-Lautrec, 1894
L’aspect qui me parait le plus intéressant dans cet ouvrage c’est le rapport entre la prostitution et sa représentation. Cette représentation passe évidemment parce que les peintres, les journalistes, les romanciers, ont produit, mais elle passe aussi par ce que font les proxénètes et les prostituées de leur métier. Et donc il y aura beaucoup de chansons écrites par des proxénètes de métier, ou encore par des poètes et écrivains plus connus, comme Aristide Bruant, Jean Lorrain ou Francis Carco. L’argot jouera un rôle important dans cette mise en scène, plus encore l’argot se diffusera de proche en proche dans la littérature. La prostitution de rue a été un véhicule parfait pour une autre forme de poésie parallèle qui va venir féconder la littérature ordinaire et bourgeoise. On y moque le bourgeois bien entendu, en lui opposant un mode de vie qui s’écarte de la loi et des règles dominantes. Et bien entendu le sexe, même s’il est tarifé, est une manière de contester la morale bourgeoise. Il y a une façon gourmande de manier les mots et de leur faire des enfants dans le dos.
La rue Bouterie à Marseille dans le quartier réservé
La prostitution devint un thème aussi très important pour la peinture. Les bordels ont été sublimés par Toulouse Lautrec et bien d’autres. Dans une approche naturaliste, on trouve aussi des tableaux de Jean Béraud sur la prostitution de rue. Ou encore les marlous buveurs d’absinthe. Cet univers de la prostitution sera aussi très actif dans la musique et les bals. Du reste les prostituées et leurs maquereaux ont une vraie passion pour cette activité. Jean Feixas éclaire aussi certains mots en dévoilant leur origine. L’univers qu’il décrit a complètement disparu avec en quelque sorte l’américanisation de la vie du milieu, même si la prostitution existe encore et toujours, elle n’a plus cette vocation à susciter des productions dans le domaine de la culture. C’est sans doute pour ça que l’évocation de Feixas ne dépasse pas la Libération. En gros il borne son propos entre 1850 et 1950, soit un siècle. Il est probable que dans les formes récentes de la prostitution on y trouverait guère de poésie !
Au café d’Harcourt, Henri Evenepoel, 1897
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