Exécutions, Un detective, Romolo Guerrieri, 1969
En 1969 le poliziottesco n’a pas encore vraiment explosé en Italie, mais on y arrive. Et c’est pourquoi, ce film aura gardé un peu de l’apparence d’un film noir classique, d’ailleurs dès le générique on voit les noms défiler sur le fond traditionnel d’une ville la nuit, avec des éclairages au néon très colorés. Ce film est un peu le dévoilement des racines du poliziottesco dans le film noir étatsunien. Franco Nero en est encore au début de sa carrière, il sera un des acteurs les plus importants dans le genre poliziottesco. Romolo Guerrieri est aussi un débutant. On est en quelque sorte au tout début d’un nouveau cycle dans le cinéma italien, cinéma de genre. Seulement le western italien présente pour l’instant quelque originalité stylistique. Romolo Guerrieri est cependant un très bon réalisateur et, s’il a touché un peut tous les genres, il a donné quelques films très intéressants dans le genre poliziotteschi. Un detective est mis en chantier juste après le solide succès commercial d’Il dolce corpo di Deborah, un giallo de l’année 1968 avec Carroll Baker, Jean Sorel et George Hilton qui fera de belles recettes à l’international. Le scénario est basé sur un livre de Ludovico Dentice, Macchie di belletto, publié en 1968 chez Rizzoli. Peu d’auteurs de romans noirs italiens ont été traduits en France, seuls ceux de Sergio Scerbanenco ou encore les ouvrage du Sicilien Leonardo Sciascia qui n’est pas classé comme un auteur de polars mais comme un romancier moderne, franchiront les Alpes. On a ainsi du mal à comprendre que le roman noir a été aussi un genre prisé par les auteurs italiens. Quand on pense roman noir, on pense surtout aux Etats-Unis, et un peu moins en France, mais très rarement à l’Italie. Curieusement Ludovico Dentice a disparu des radars, et on ne connait de lui que ce seul ouvrage. Il n’est cité nulle part, ni comme romancier, ni comme scénariste, ni en Italie, ni en France. Le film peut être considéré comme un film de transition entre le film noir à l’américaine et le poliziottesco dont on va retrouver ici un certain nombre de caractéristiques de ce genre. Le film est produit par Mario Cecchi Gori, un producteur prolifique qui travaillera beaucoup avec Dino Risi, mais aussi avec Damiano[1] Damini ou encore Ettore Scola.
Le commissaire Belli qui travaille au service de l’immigration est un homme sans trop de scrupules. Il va accepter un travail extra-légal histoire de se faire un peu d’argent. Le riche avocat Fontana le fait contacter afin qu’il se débrouille pour faire renvoyer Sandy Bronson dans son pays qui est l’Angleterre. Son fils prétend se marier avec elle. En même temps il lui demande de se renseigner sur un certain Romanis qui manifestement cherche à extorquer de l’argent à sa femme pour monter une maison de disques. Dans un premier temps Belli coince Sandy et lui annonce qu’elle va être expulsée. Celle-ci pleurniche, lui dit qu’elle ne veut pas quitter l’Italie. Elle s’offre même à lui, mais il reste inflexible. Il va ensuite essayer de rencontrer Romanis. Mais il trouve celui-ci mort, tué d’une balle dans la tête. La police criminelle arrive à son tour et évidemment lui pose des questions. Mais il se disculpe facilement, à cause de l’heure du décès de Romanis. Il va retourner voir Sandy qui semble cacher quelque chose. Il a appris en effet que Mino, le fils de Fontana, a eu une dispute violente avec Romanis, sans doute pour une histoire de jalousie. Ce meurtre va obliger Belli à revenir vers Fontana. Celui-ci tente de s’expliquer, disant que son fils a eu des problèmes après la mort de sa mère. Il en profite pour présenter à Belli sa nouvelle femme, Vera, qui n’est autre que la sœur de la défunte épouse de Fontana ! Belli décide de retrouver Mino et de lui parler. Il le bouscule sévèrement, sans pour autant apprendre grand-chose.
Le commissaire Baldo interroge Belli
Il se débrouille ensuite pour voir Vera tout seul et celle-ci lui fait des révélations sur la mort de sa sœur, puis sur l’amour qu’elle semble porter à Mino. Elle prétend même que c’est pour lui qu’elle a accepté d’épouse l’avocat. A la suite de cette rencontre, Bellei va lui aussi se faire rosser par des individus mal identifiés. Il a appris cependant qu’une photo à la tête coupée est peut-être la clé de cette affaire : qui est cette femme ? Il va donc penser qu’en recherchant le négatif, il avancera un peu. Sa quête va le mener ver la chanteuse de variétés célèbre, Gabriella, une droguée qui semble avoir été aussi la maitresse de Romanis. En flirtant avec Sandy, il va apprendre le nom du photographe qui a pris la photo de la femme à la tête coupée. Sandy tente de le séduire, mais il reste ferme sur ses positions et se refuse à elle. Il va rencontrer le photographe Claudio. La rencontre se passe mal, il le bat, fouille dans ses affaires et fini par trouver un papier à en-tête qui semble être le même que celui sur lequel la photo avait été collée. En retournant vers Vera, il va apprendre qu’elle ne peut pas être elle non plus la femme sur la photo. Pour cela elle lui montre son corps, et dans ce moment elle semble se livrer à lui. Mais là encore, il se refuse à elle !
Belli bouscule Sandy Bronson pour la faire parler
Baldo n’a pas apprécié la rencontre de Belli avec Claudio et organise une confrontation entre les deux hommes. Mais les deux disent ne pas se connaitre. Belli revient vers Sandy et en la faisant chanter de nouveau apprend qu’un certain docteur Landi a joué un rôle important dans la mort de la sœur de Vera qui serait morte d’une overdose. Il a du mal à retrouver ce médecin, mais son ancienne infirmière, Franca, lui donne des renseignements. Ensuite, ayant appris la mort de Mino, il va aller réclamer de l’argent à Fontana qui lui signe un gros chèque. Plus décidé que jamais il va ensuite retrouver Gabriella qui est en train de bien faire avec deux autres jeunes gens. Belli les vivre, bouscule Gabriella et apprend qu’elle participait au chantage monté par Romanis, elle avoue être la femme de la photo, mais prétend tout ignorer du reste. Il va tenter de faire parler Sandy, mais en fait celle-ci a été assassinée. Chez elle il trouve cependant une piste sur la mort de la sœur de Vera. Il va donc consulter le journal de l’époque où elle est morte d’overdose, et commence à comprendre. Il va en fait démasquer Vera en lui faisant croire qu’il recherche un certain Forti, mais il la retrouve chez celui-ci. Piégée, Vera lui tire dessus. Cependant Belli a le temps de téléphoner à la police et demande une ambulance. Avant que celle-ci n’arrive, il brûle les chèques que Fontana lui a donnés.
L’avocat Fontana veut
protéger son fils Mino
Contrairement à ce que certains ont raconté, l’histoire
n’est pas si embrouillée que ça. Elle a bien sûr son lot de fausses pistes, et
sa fin ouverte laisse le spectateur dans l’embarras dans la mesure où on ne
sait pas si l’ambulance arrivera à temps ou non pour le sauver. Évidemment le
fait que ce soit Vera la coupable de tous ces meurtres est un petit peu
décevant, invoquant la simple cupidité d’une femme très jeune encore, mais il
fallait bien boucler l’histoire. Mais pour le reste c’est une histoire assez
traditionnelle, sauf que le personnage est un peu atypique. En effet Belli
n’est pas un détective privé, mais un commissaire de police à l’immigration. En
outre il est brutal et ne rechigne pas devant les possibilités de gagner de
l’argent à la limite de la légalité. Ce n’est donc pas un chevalier blanc. Il
se situe plutôt dans une zone grise, se revendiquant ouvertement comme un flic
corrompu, il ne pourra pas pourtant s’empêcher de conduire son enquête jusqu’au
bout et démasquer le coupable de cette série de crime. Les autres personnages
existent seulement à la périphérie de ce qu’il est. Ce sont des faire-valoir
qui servent à démontrer la puissance de son caractère.
Belli va secouer méchamment
Mino
Une des caractéristiques de Belli, c’est que, s’il ne refuse
pas de prendre de l’argent, il ne se laisse pas corrompre par les femmes. Or
c’est un séducteur, sa brutalité justement semble séduire les femmes qui vont
traverser cette histoire. Pourquoi ne se laisse-t-il pas séduire par les belles
femmes qui lui tombent littéralement dans les bras ? Est-il impuissant ?
Il semble plutôt que son jeu de la séduction les manipule et que lui-même se
méfie de ce qui pourrait se passer, s’il se laissait aller à ses instincts.
Autrement dit il se méfie autant des femmes que de lui-même ! Il s’adapte
en réalité à un monde complètement corrompu. Les personnages exercent des
chantages, vendent de la drogue, tuent quand ils risquent d’être démasqués. Ils
n’ont évidemment aucune morale, quel que soit l’angle sous lequel on les
regarde. Par exemple Sandy qui couche avec Mino pour l’épouser, ou avec
Romanis, est en même temps plus ou moins amoureuse d’un homme qui serait son
amant de cœur et qui serait resté en Angleterre, et à qui elle veut envoyer de
l’argent, beaucoup d’argent pour l’acheter.
Belli s’est rapproché de la femme de Fontana
Le modèle de ce milieu corrompu est celui de Scerbanenco. Sauf évidemment qu’ici cela se passe à Rome et non à Milan. On y trouve une exacerbation de la vie facile, Gabrielle roule en Ferrari et dépense sans compter pour la drogue. Mais le photographe Claudio pour suivre le mouvement doit trouver de l’argent et monte des combines complètement criminelles. On ne trouve guère de personnages sympathiques dans cette histoire, seul le flic Baldo semble avoir conservé l’idée du devoir et une certaine morale en s’opposant à Belli, mais il reste bien trop engoncé dans la logique administrative de la police pour arriver à quelque chose. Il a toujours un temps de retard et arrive toujours après Belli sur les lieux du crime.
La Chanteuse Gabriella se
drogue
Cependant ce monde sans morale n’est pourtant pas tout à fait un monde en décomposition comme ce sera plus tard le cas de nombreux poliziotteschi. Il donne essentiellement l’image d’une bourgeoisie en mal de sensations, rongée par la cupidité. Fontana, l’avocat, pense, lui, que tout s’achète, et il signe des chèques à tour de bras pour s’assurer de son pouvoir. Belli profite évidemment de cette situation, et s’il accumule la rançon de sa conduite, on ne sait pas quel objectif il poursuit réellement. Il apparaitra alors hésitant entre sa cupidité qui prouve sa force, et la quête de la vérité vers laquelle il s’obstine. Le film est chargé de symboles, comme cette Ferrari jaune flambant neuve que Gabrielle expose aux yeux de tous et de ses fans pour mieux les dominer. Baldo, lui, a comme vice de boire des cafés serrés, ilest toujours en manque ! C’est la marque quelque part de l’Italie de cette époque. Ce sont les biens dont on peut jouir comme manifestation d’une identité nationale.
Sandy tente de séduire Belli
Le scénario, signé par trois personnes différentes, ne manque pas de lacunes. Par exemple, on ne sait pas très bien quels sont les hommes qui vont rosser Belli. On suppose seulement qu’ils ont été envoyés par Claudio le photographe. Mais alors il est assez curieux que Belli ne cherche pas à se venger. La scène introductive montre le meurtre de Romanis d’une balle dans la tête, mais la façon dont cette scène est filmée, à travers la fenêtre, on a l’impression qu’il a été tué de loin avec un fusil à lunette puisqu’on voit clairement un trou dans la vitre. Or il est assez curieux de comprendre que cette balle meurtrière aurait traversé la tête de Romanis puis frappé la fenêtre ! Le spectateur met un peu de temps à comprendre qu’en réalité la balle a été tirée de près. Mais enfin ce sont des petites choses assez fréquentes dans le cinéma de genre.
Belli va bousculer le photographe Claudio
Roberto Curti qui analyse ce film dans Italian Crime Filmography, le rapproche du film noir à la française, et il compare la scène finale de la confrontation entre Belli et Vera aux films de Melville[1]. Sans doute est-ce un peu exagéré. En effet, l’usage que Romolo Guerrieri fait des décors naturels de Rome et de la Via Veneto est très particulier au cinéma italien. On trouvera ainsi quelques tics du poliziottesco, comme ces longues courses de voiture quand Belli tente d’effrayer Sandy pour la faire parler. Cette scène semble plutôt inspirée d’une scène semblable dans Point Blank de John Boorman qui date de 1967. Ou encore ces avenues encombrées où les automobilistes arrivent à conduire au mépris de leur vie. Guerrieri arrive assez bien à nous faire sentir la particularité de Rome, ville à nulle autre pareille, sans pour autant nous faire une visite touristique de la ville. Comme dans nombre de poliziotteschi, il y a un usage d’une caméra extrêmement mobile pour saisir le mouvement réel de la vie urbaine.
Baldo tente de confronter
Belli et Claudio
Les scènes d’action sont assez peu nombreuses, mais bien
filmées et le rythme est soutenu. La manière de filmer les dialogues,
champ-contrechamp, est par contre moins à l’avantage de Guerrieri. Cela donne
un montage haché qui est un peu pénible. On comprend bien que c’est une manière
de faire des économies sur le tournage, mais ça manque de fluidité. Le
réalisateur s’en tire clairement mieux dans les scènes d’ensemble où il utilise
très bien la profondeur de champ et l’écran large, c’est du 1,85:1. La photo de
Roberto Gerardi est bonne, et utilise les tons pastellisés qu’on retrouvera
dans de très nombreux poliziotteschi comme une marque du genre.
Franca, l’infirmière du
docteur Landi donne des renseignements précieux
L’interprétation est à la hauteur. L’ensemble du film est
porté par Franco Nero. Il est maintenant devenu un acteur célèbre grâce à des
films comme Django et Il giorno della civetta de Damiano Damiani[2].
Il a beaucoup appris et il va gommer son côté un peu lisse, un peu beau gosse,
pour intégrer un cynisme qui lui va bien. Il se balade ainsi dans un manteau
improbable qu’il ne semble jamais enlever, tic qu’il retrouvera dans Giornata
nera per l'ariete de Luigi Bazzoni en 1971[3].
Il est très bon, et présent de bout en bout dans ce film. Tarantino a célébré à
juste titre les qualités de l’acteur qui a toujours cherché à ne pas se laisser
enfermer dans un genre particulier. Adolfo Celli est l’avocat Fontana, il est
comme toujours parfait, mais son rôle est réduit à quelques minutes,
apparaissant trois fois seulement dans le film. Mais sa personnalité étoffe la
distribution. L’inusable Renzo Palmer est aussi très bon dans le rôle du
commissaire Baldo qui râle après les inconvenances de Belli.
Sandy a été assassinée à son tour
Si Florinda Bolkan est située en haut de l’affiche, c’est parce qu’elle est déjà connue, mais en vérité elle n’a qu’un rôle assez secondaire. On la voit peu à l’écran. Ce sont les autres femmes qui vont lui voler la vedette. D’abord Delia Boccardo qui est excellente dans le rôle de Sandy Bronson. Elle aura du mal à percer. Elle fera cependant une bonne carrière à la télévision, et retrouvera Franco Nero dans le rôle d’un autre commissaire Belli dans La polizia incrimina la legge assolve d’Enzo Castellari en 1973. Notez que si Franco Nero porte dans les deux films le même nom, les personnages sont pourtant très différents. Notons encore Silvia Dionisio, pleine d’énergie, dans le rôle de Gabriella, la chanteuse droguée. Elle est peu connue car abonnée à des petits rôles dans le film de genre. Mais elle est très bien. Un œil averti reconnaitra aussi Laura Antonelli, en blonde, dans le petit rôle de France l’infirmière du docteur Landi.
Belli recherche dans le journal des renseignements dans un vieux journal
C’est un très bon film noir, il connut un succès commercial certain mais assez moyen. Il n’est certainement pas parfait, mais totalement maitrisé. On peut le revoir sans se lasser, sans même le trouver daté, alors qu’il a maintenant près de soixante années ! Il n’a pas vraiment vieilli.
Belli a démasqué Vera
Le film est aujourd’hui disponible chez Artus dans une belle édition Blu ray. Les bonus sont intéressants, d’abord Franco Nero qui explique clairement que le film se voulait, chandlérien, disons dans l’approche qu’Humphrey Bogart avait donné à The Big Sleep. Ensuite un bon quart d’heure avec Romolo Guerrieri, et une présentation du film par Curd Ridel.
[1]McFarland & Company, Inc., Publishers, 2013.
[2]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/la-mafia-fait-la-loi-il-giorno-della.html
[3] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/cette-fois-cest-un-giallo-assume.html
Commentaires
Enregistrer un commentaire