Orson Welles & Peter Bogdanovich, Moi Orson Welles [1992], Capricci, 2025.
Ce n’est pas un ouvrage récent, la première version étatsunienne date de 1992. Mais Capricci a décidé de le ressortir dans une version « beau livre » avec de très nombreuses illustrations. On pourrait dire que c’est le grand livre sur Orson Welles. Et sa réussite tient aussi bien aux confidences et réflexions de Welles que de la pertinence des questions et des points de vue de Bogdanovich, fin connaisseur de l’œuvre de Welles et du cinéma en général. Welles est assurément un personnage et un cinéaste très original. C’est un non conformiste de naissance. Touche à tout, il s’orientera après un passage remarqué au théâtre et à la radio – voir la mémorable émission sur l’attaque des Etats-Unis par les martiens – vers le cinéma. Certains ont même pu avancer qu’Orson Welles était le dernier des grands créateurs au cinéma, qu’ensuite celui-ci n’a fait que ressasser les techniques et les ficelles du métier. Peter Bogdanovich est un cinéaste un peu moins reconnu tout de même, mais il a travaillé à interviewer quelques grands noms du cinéma, comme Ford ou Hawks et il en a fait des livres sans doute plus intéressants que ses films. Si l’aura d’Orson Welles grandit tardivement, disons dans les années soixante, il est clair qu’aujourd’hui il est considéré comme un des très grands noms du 7ème Art. Et en effet, il y a un style Orson Welles, reconnaissable au premier coup d’œil, ce qui détonne un peu aujourd’hui où les stylistes se comptent sur les doigts d’une seule main, des deux côtés de l’Atlantique. Welles a pourtant peu tourné en tant que réalisateur, passant beaucoup de son temps à chercher des financements pour des projets difficiles à monter. Entre temps il faisait l’acteur aux quatre coins du monde pour accumuler des fonds qu’il dépensait ensuite sans compter pour ses films.
Citizen Kane, 1941
Citizen Kane fut considéré en son temps comme très novateur sur le plan technique. Mais Welles lui-même considérait que de regarder son film de ce point de vue était une erreur grossière. Pour lui ce film était une réflexion sur le temps – Rosebud. On remarque d’ailleurs qu’à cette même époque son ami John Huston – autre personnage extravagant – tournait The Maltese Falcon qui d’un certain point de vue innovait tout autant. Citizen Kane n’est pas le film de Welles que je préfère même si je lui reconnais de grandes qualités. Et d’ailleurs c’est aussi l’opinion de Welles lui-même et de Bogdanovich. The Magnificent Ambersons ne m’a jamais trop accroché, Orson Welles avance que ce film a été massacré au montage, c’est sans doute vrai, mais le sujet lui-même ne m’avait pas attiré. Ici encore il sera question du temps qui passe et qui dissout toutes les certitudes, même les mieux ancrées. À la suite de cet échec critique et public, il restera quatre ans sans tourner. Il reviendra à Hollywood pour The Stranger, une histoire conventionnelle d’un ancien nazi qui essaie d’échapper à son châtiment, donc encore une histoire de passé qui n’est pas passé. Le film fut un succès commercial important, mais Welles ne l’aimait pas, à cause d’une histoire trop conventionnelle[1].
The Stranger, 1946
En 1947 il mit en scène un projet bien plus personnel, The
Lady from Shangaï, basé sur un roman de Sherwood King. Ce film fit
sensation pour avoir présenté Rita Hayworth les cheveux coupés et teints en
blond platine. Ce film subit lui aussi de nombreuses avanies, mais au bout du
compte, il est pourtant excellent sous ses dehors de banal film noir, même s’il
a connu des tripatouillages nombreux de la part des producteurs[2].
C’est à partir de ce moment-là sans doute que les difficultés allaient
s’accumuler autour d’Orson Welles pour financer ses projets personnels, il
était banni des studios. Il se tourna alors avec de grandes difficultés vers
une sorte de réinterprétation de l’œuvre de Shakespeare qu’il avait d’ailleurs
déjà explorée au théâtre avec le Mercury. Il donnera coup sur coup Macbeth en
1948, et Othello en 1950. Si on peut reconnaitre une grande inventivité
à la façon de filmer ces deux œuvres célèbres, le manque de moyens financiers
pèse constamment, avec pour Macbeth des décors en carton-pâte qui, s’ils
expriment en quelque sorte l’essence du théâtre ont des difficultés à tenir au
cinéma. Ces deux films ne seront ni des succès commerciaux, ni des succès
critiques, mais ils ont servi cependant à améliorer la compréhension de Shakespeare.
The Lady from Shangaï, 1947
Il va falloir attendre cinq longues années avant que Welles
retrouve ses marques. Ce sera en 1955 Mr Arkadin qui est selon moi un de
ses meilleurs films[3].
Pourtant les difficultés financières ne l’ont pas épargné, Welles raccommodant
son film au gré de l’argent qu’il récoltait en faisant l’acteur. Là encore il
est question du passé à travers une enquête commandée par Arkadin pour
retrouver les ombres de son passé, un passé qu’il voudrait ne pas vouloir
ressurgir. Dans ce film où Welles s’est fait la tête de Staline pour devenir
Arkadin, il dévoile au fond une partie de ce qui a fait le succès du film noir
et qui perdure encore aujourd’hui, par exemple ces structures en flash-backs
emboîtés, la non linéarité du récit. Avec ces nombreux plans obliques que
beaucoup ont essayé d’imiter avec cependant moins de grâce. On y retrouve aussi
ces ombres fuyantes qui semblent vouloir divorcer d’avec les personnes qui les
génèrent !
Mr. Arkadin, 1955
Après l’échec commercial de Mr. Arkadin, Orson Welles
mettra encore trois ans avant de tourner un film aux Etats-Unis, ce sera
d’ailleurs son dernier à Hollywood. Touch of Evil qui date de 1958 sera
un nouvel échec commercial, et le film ne fut achevé que grâce au soutien que
Charlton Heston apporta à son réalisateur[4].
Il est remarquable que Charlton Heston qui était une des plus grosses vedettes
d’Hollywood, avait fait ce film uniquement si Orson Welles le réalisait, mais
qu’en outre il avait accepté une réduction de son salaire pour le terminer.
Orson Welles se désolait qu’on ait retenu essentiellement que le plan
introductif du film, un long plan séquence qui dure 3 minutes et 20 secondes,
sans coupure, avec des déplacements étonnants de la caméra à l’aide d’une grue.
Ce film aussi ne fut pas sans problèmes, en dehors des problèmes financiers, il
y avait le fait que Janet Leigh avait le bras plâtré et devait cacher ce plâtre
à la caméra ! C’est un film une fois de plus sur l’ambiguïté et le
caractère, mais aussi sur le passé que Quinlan essaie tant bien que mal de
dissimuler. L’essence du film noir, si on veut. Orson Welles, grimé en vieil
ivrogne maussade et malade est Quinlan. Il avançait que la sortie de ce film
avait été sabotée une fois de plus.
Touch of Evil, 1958
Quatre années plus tard sortira en 1962 The Trial d’après
l’œuvre de Franz Kafka. Orson Welles variera souvent sur ce qu’il en pensait au
fond de lui-même. Parfois le détestant, parfois admettant qu’il y avait de
bonnes choses. Ce n’est pas un film qui à vrai dire m’a emballé alors que le
roman a une grande force. Est-ce dû au choix de l’acteur principal ? Je ne
sais. Le long métrage suivant, Falstaff, inspiré du personnage de
Shakespeare sera tourné dans des conditions presque normales. Il sortira en
1965 et connaitra une reconnaissance critique importante notamment en France où
Welles a toujours eu des défenseurs inconditionnels. C’est un très bon film,
sans doute un des meilleurs de Welles. L’histoire d’une amitié trahie, mais
cette trahison a une raison d’être, elle vise à camoufler un passé
compromettant. Falstaff était un personnage que Marx aimait beaucoup aussi pour
tout ce qu’il pouvait bien symboliser dans sa lecture du capitalisme. On
pourrait presque dire que ce film est une sorte de testament. En effet, après
cela il ne travaillera plus que pour la télévision, ou sur des projets qui
avorterons lamentablement.
Falstaff, 1965
Ce livre d’entretiens est donc un passage en revue de la cinématographie d’Orson Welles, et par contrecoup une réflexion approfondie sur le cinéma et sa finalité. Il détaille aussi son parcours, démocrate rooseveltien, il a participé aux programmes de relance de l’économie qui incluait une idée intéressante et incongrue pour les gens d’aujourd’hui, à savoir que chacun devait pouvoir vivre de son métier. La personnalité de Welles était telle qu’il arrivait à faire avec les vicissitudes d’un système qu’il détestait. Quelque part, même si cela à sûrement freiné sa créativité, il aurait pu tourner beaucoup plus, cela lui a donné une allure particulière. Il a vécu avec de nombreux projets avortés, des films inachevés, comme Don Quixotte, Deep Calm ou The Other Side of the Wind. Ce qui doit être évidemment terriblement frustrant. L’ouvrage est passionnant, non seulement par ce qu’il nous apprend du système de production, mais aussi par des analyses pointues des films examinés, même de ceux où il n’apparait que comme un acteur. Ces entretiens ont été établis sur le long court, sur plusieurs années, au fil des rencontres entre les deux hommes, aux Etats-Unis, ou en France, ou ailleurs. Si Bogdanovich pose les bonnes questions qui parfois agacent Welles, ce dernier fait preuve d’un grand sens de l’humour, tout en livrant son point de vue sur les acteurs, leur direction, donnant à voir qu’un film s’il est de la responsabilité du réalisateur, est aussi dépendant de toute une équipe. Il donnera également son avis circonstancié sur un certain nombre de « grands » réalisateurs, ce qui est assez réjouissant.
Orson
Welles, Peter Bogdanovich et John Huston sur le tournage de The Other Side
of the Wind
En dehors de ce que dit Orson Welles, Bogdanovich a ajouté des documents permettant de mieux apprécier la réception de l’œuvre de Welles en son temps, des articles, mais aussi des écrits de Welles lui-même. Il a été ajouté aussi à la fin de l’ouvrage une postface de l’éditeur Jonathan Rosenbaum qui détaille de nombreuses controverses sur la question de la paternité du scénario de Citizen Kane que certains ont voulu attribuer à Herman J. Mankiewicz, puis deux annexes sur des films tronqués au montage, The Magnificent Ambersons et Touch of Evil. Les plus âgés verront leurs analyses revigorées par la lecture de ce livre, et les plus jeunes seront introduit dans un univers cinématographique atypique. Le seul défaut de ce livre richement illustré est qu’il est tout de même un peu cher !
Le nez d’Orson Welles
On s’intéresse assez peu à la carrière d’acteur d’Orson Welles. Pourtabt c’est de ça qu’il a principalement vécu. En tant qu’acteur, Orson Welles aimait bien changer de nez ! Cela lui venait sans doute du théâtre, puisqu’en changeant de nez, le caractère semble changer. D’autres ont avancé qu’il avait un trop petit nez et que cela le gênait. On peut aussi penser que c’était une manière aussi pour lui de prendre ses distances avec son propre physique.
[1]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/le-criminel-stranger-orson-welles-1946.html
[2]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/la-dame-de-shangai-lady-from-shangai.html
[3]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/mr-arkadin-confidential-report-orson.html
[4]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/la-soif-du-mal-touch-of-evil-orson.html
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