Opium, To the Ends of the Earth, Robert Stevenson, 1948
Ce film plus ou moins noir doit être rangé dans la catégorie de ce qu’on appelle les films noirs semi-documentaires. Ce sous-genre met en avant et célèbre la lutte des forces de l’ordre, FBI, Trésor, DEA, etc. contre les criminels. On avance comme caution un bureaucrate de ses organisations très diverses – J. Edgar Hoover adorait se montrer au cinéma – qui apparait au début du film, parfois pontifiant sur son rôle éminent, validant l’idée que le crime est très profondément inséré dans la vie sociale normale, et donc qu’il faut toujours plus de moyens pour le combattre. Mais il y a aussi l’idée que l’histoire est inspirée de faits réels, et donc on va tenter de donner un aspect documentaire dans la mise en scène. L’histoire est ici produite par Jay Richard Kennedy qui en vérité ne s’appelait pas ainsi, mais qui avait pour nom Samuel Richard Solomonick. Celui-ci avait eu une vie rocambolesque. Membre du Parti communiste étatsunien, il devint le responsable de la diffusion du Daily Worker. Il était engagé très à gauche, mais après la guerre, il arriva à se faire embaucher par le Trésor. Entre temps il avait tourné casque, et il était devenu anticommuniste. Il fut donc agent du Federal Board of Narcotic, on ne sait pas trop ce qu’il y fit précisément. Et il s’abrita derrière cette fonction pour produire une histoire qu’il certifia comme réaliste sur les réseaux internationaux de trafic de drogue. En vérité, comme on va le voir, cette histoire n’a aucun rapport avec la réalité, elle est purement fantaisiste et avec le recul elle prête à sourire. Il traficota ensuite dans le roman et dans le cinéma. Il publia en 1953 un livre, Prince Bart: A Novel of Our Times, qui prenait pour sujet une star d’Hollywood et que certains disent inspiré de la vie de John Garfield, le martyr de l’HUAC. Ses anciennes positions de gauche lui permirent ensuite d’infiltrer les réseaux activistes du mouvement des droits civiques. Il eut une liaison avec Elaine Brown, une femme à l’origine du mouvement des Black Panthers, et devint un mouchard pour le compte de la CIA et du FBI. On le retrouve en 1969 comme scénariste d’un film anticommuniste plutôt médiocre de J. Lee Thompson, The Chairman, dont l’histoire se passe encore pour partie en Chine. Jay Richard Kennedy traficota aussi avec Frank Sinatra en s’occupant de ses affaires.
Barrows étudie le trajet de la drogue
Le film se monta sur le nom de Dick Powell qui était à l’époque une vedette importante. Sa carrière démarra dans les années trente. Il faisait un peu tout, comédie musicale, drame, mais à partir de 1944 il endossa le rôle de Philippe Marlowe pour Murder, my Sweet d’Edward Dmytryk[1]. Ce fut là le premier film noir de Dick Powell qui eut un grand succès et qui l’encouragea à s’investir dans cette veine, coup sur coup pour une série de 5 films. Murder, My Sweet, Cornered en 1945 toujours avec Dmytryk[2], Johnny O’Clock de Robert Rossen en 1947, To the Ends of the Earth en 1948, et enfin le superbe Pitfall d’André de Toth[3]. En 1951, il reviendra au film noir sous la direction de Robert Parrish avec Cry Danger[4]. Cette très bonne série qui est restée dans les mémoires a assuré à Dick Powell une place de choix dans le registre du film noir. Plus tard il passa à la réalisation et en 1953 il réalisa lui-même le très étonnant Split Second, un vrai film noir, une histoire d’évasion, avec en toile de fond la possibilité d’une catastrophe atomique[5]. Robert Stevenson, un réalisateur anglais qui se fera remarquer l’année suivante avec le film anticommuniste I Married a Communist[6], était à la manœuvre. Il aura par la suite beaucoup de réussite en travaillant avec Walt Disney, c’est à lui qu’on doit, en 1964, Mary Poppins qui fut un succès planétaire et que les enfants adore revoir encore aujourd’hui.
Lum Chi Chow explique à
Barrow comment les Japonais ont mis la main sur la drogue
Nous sommes en 1935, Michael Barrows agent du Federal Board of Narcotic piste un cargo non identifié, soupçonné de trafic de drogue. Lorsqu'il le repère au large des côtes californiennes, ils se lancent à sa poursuite. Barrows assiste, à travers ses jumelles, à la scène où le capitaine du cargo jette par-dessus bord une centaine de travailleurs forcés enchaînés, condamnés à la noyade. Ce sont des sortes d’esclaves destinés à travailler pour rien en Amérique. Le navire parvient à s'échapper en franchissant la limite des 12 milles nautiques et en pénétrant dans les eaux internationales. Horrifié par ce qu'il a vu, Barrows est déterminé à démanteler ce réseau de trafic de stupéfiants – quitte à aller jusqu'au bout du monde – sans même consulter son supérieur, le commissaire H.J. Anslinger. La piste le mène à Shanghai, où son homologue chinois, Lum Chi Chow, a obtenu des informations d'un homme mourant. Ce dernier s'était échappé d'un réseau de travail forcé où l'on cultivait du pavot quelque part en Égypte, mais il n’aura pas le temps de préciser le lieu exact de cette culture. Lum Chi Chow pense qu'une fois la récolte effectuée dans les prochains jours, le pavot sera introduit clandestinement à Shanghai pour y être transformé. Les soupçons se portent sur Nicholas Sokim, en raison de son casier judiciaire, bien qu'il affirme avoir quitté le trafic de drogue depuis de nombreuses années. Au cours de son enquête, Barrows rencontre une jeune veuve, Ann Grant, qui s'apprête à envoyer Shu Pan Wu, une adolescente orpheline chinoise, en sécurité aux États-Unis. Lorsqu'un laboratoire clandestin de transformation de drogue est découvert sous l'établissement de Sokim, ce dernier se suicide. Alors que le temps presse et que la piste s'amenuise, Barrows se rend en Égypte à la recherche des champs de pavot cachés. Sur place, Barrows fait équipe avec le commissaire britannique Lionel Hadley et le commissaire français Lariesier. Ils parviennent à localiser les champs de pavot sur les terres de Binda Sha, Barrows est consterné d'apprendre que le système d'irrigation des champs a été installé par le défunt mari d'Ann Grant, un ingénieur. Comprenant qu'il a été démasqué, Binda Sha se jette du haut d'une falaise et trouve la mort.
Barrow fait la connaissance de Sokim
Entre-temps, la drogue non transformée est acheminée clandestinement au Liban, dissimulée dans l'estomac de chameaux. Ces derniers sont ensuite abattus et la drogue récupérée. Mais on ne sait pas comment cette drogue va atteindre les Etats-Unis. Un agent vigilant repère son transfert dans des bidons de beurre d'apparence anodine, embarqués à bord d'un navire à destination de New York via La Havane, sous l'œil vigilant de Naftalie Vrandstadter. Barrows embarque et retrouve Ann Grant et Shu Pan Wu ; cette dernière semble avoir un faible pour lui. À l'approche de New York, le cuistot qui est un homme de Vrandstadter, met le feu pour se donner le temps de jeter la drogue à la mer. Barrows comprend qu'elle a été jetée par-dessus bord, lestée. Les cordes sont traitées pour rompre au bout d'un certain temps, permettant ainsi à la drogue de refaire surface et d'être récupérée. Barrows appelle les garde-côtes, qui interceptent le bateau du réseau et la drogue. Il récupère les paquets et rejoint la côte avec Ann et Shu Pan Wu. Shu Pan Wu vole un revolver et ordonne à l'équipage de mettre le cap ailleurs. Lorsque Barrows s'approche d'elle, elle tire sans hésiter, mais l'arme est chargée à blanc, car l'agent du Trésor se méfiait d'elle. Shu Pan Wu se révèle être la chef du réseau et malgré son physique d’adolescente, elle se révèle être une adulte.
Les hommes de Sokim ont assommé Barrows
L’action est censée se passer en 1935, c’est-à-dire à une date où les Etats-Unis pensent pouvoir faire ce qu’ils veulent en Chine. L’idée complètement farfelue réside d’abord dans le fait que ce sont les Japonais qui développent le trafic de drogue pour asservir les Chinois ! Tout individu un peu sérieux qui connait la question de la drogue sait que ce sont au contraire les Anglais et les Étatsuniens qui ont imposé à la Chine à coups de canon d’ouvrir leurs ports au commerce de l’opium. Ensuite, ces mêmes Japonais qui en 1948 avaient mauvaise presse aux Etats-Unis à cause de la Guerre du Pacifique, exporterait des esclaves chinois enchainés au fond des cales pour les faire travailler dans les Amériques. Il y a pire encore, le pavot serait cultivé en Égypte, pourtant sous le contrôle des Anglais, puis transporter dans le ventre des chameaux jusqu’au Liban pour être transformé, donc en traversant la Palestine, et ensuite elle transiterait par La Havane avant d’aller se vendre à New York. Tout cela manque de sérieux et on se demande ce que faisait Jay Richard Kennedy au FBN pour inventer de pareilles fadaises. Évidemment le film s’adresse à des « Américains » qui ne sont pas particulièrement brillants en géographie. Ces fantaisies ont cependant une raison d’être, elles sont là pour soutenir une thèse selon laquelle la consommation de drogue est une calamité et elle ne pourra être combattue qu’en forgeant une sainte alliance entre les pays du monde entier. On retrouve cette idée aujourd’hui, voyez les singeries de Trump au Venezuela, alors que la consommation de drogues de toutes natures n’a jamais été aussi élevée. On ne peut donc pas s’attarder sur la vérité documentaire de ce film.
Ils ont découvert le laboratoire de Sokim
Mais tout cela a une autre raison d’être, c’est de développer un film noir dans un univers exotique dépaysant. Et là nous sommes servis puisqu’on fait le tour du monde pour découvrir la Chine et ses pousse-pousse, l’Égypte et ses chameaux à trois estomacs, puis La Havane lieu de tous les trafics. Tous les enquêteurs, qu’ils soient chinois, anglais, français ou égyptiens sont très bien et très loyaux, mais c’est tout de même l’Américain, plus rusé que les autres qui aura le dernier mot, aussi bien pour trouver comment le pavot est caché sous la culture des rosiers, que pour trouver comment les trafiquants se sont débarrassé des ballots de drogue en mer. Laissons tout cela de côté et regardons la dynamique du scénario. Celle-ci est assez astucieuse, notamment en faisant porter le regard du spectateur vers Ann Grant que Barrows soupçonne clairement de participer au trafic, pour déboucher sur une fausse adolescente et vraie chef de gang, Shu Pan !
Ils découvrent les champs de
pavot
Mais cela entraîne des déséquilibres importants. La relation entre Barrows et Ann Grant est à peine ébauchée. Cependant elle sert à égarer le spectateur qui croit fermement jusqu’à la fin que celle-ci est impliquée d’une manière ou d’une autre dans le trafic de drogue. Bien entendu, vu ce qu’était son mari défunt, un ingénieur, et vu le milieu dans lequel elle baigne, il est ahurissant qu’elle ne comprenne pas dans quelle histoire elle va se trouver embringuée. Barrows apparait comme un célibataire misogyne et méfiant. Ann Grant semble complètement ailleurs, et son personnage manque d’épaisseur. Plus intéressant est le personnage de Lum Chin Chow. Il oppose l’impassibilité chinoise à la fougue et à la brutalité de l’Américain. Et d’ailleurs il obtient de très bons résultats. On peut regretter aussi que Vrandstadter soit assez effacé, ce qui nous empêche de croire à son importance dans l’histoire.
Binda Sha est démasqué, il se
suicidera
Sur le plan de la réalisation, c’est principalement du
studio, vous vous imaginez bien qu’on n’allait pas faire le déplacement jusqu’à
Shangaï pour quelques images de pousse-pousse. Les seules images authentiques
semblent être celles de La Havane qui habille l’épisode maritime de la traque
de la drogue. Cependant c’est très bien rythmé, le film dure 1 h 40 ce qui est
assez long pour un film de cette époque et de ce genre, mais il n’y a pas trop
de longueurs. On ne s’ennuie pas. Il travaille plus sur le montage que sur des
mouvements de caméra. Cela donne parfois une impression de hachage, notamment
dans les dialogues. Il abuse un peu des gros plans également, ce qui enlève de
la fluidité au récit. Les meilleurs passages sont ceux relatifs au transfert de
la drogue entre La Havane et New York. On est sur un terrain plus solide dans
la forme. La photo est de Bernett Guffey, un photographe plusieurs fois oscarisé
à la palette assez large. Ici il évite le plus souvent les codes du film noir,
tendant à rester dans le cadre du film d’aventures un peu exotique. Il y a
quelques idées intéressantes, par exemple la manière dont Barrows va découvrir
grâce à sa lampe électrique le pavot cultivé sous les roses, ça donne une image
éclairée indirectement du plus bel effet.
A La Havane, les hommes de
Barrows surveillent le chargement
L’interprétation est portée par Dick Powell dans le rôle de l’impavide
Barrows qui serre les mâchoires pour donner l’image de la détermination. Il a
une certaine présence, il est plus grand que tous les autres ce qui valorise
son statut de héros, mais on l’a vu dans de meilleures circonstances. Est-ce
que cela provient de Robert Stevenson ? Derrière lui, au générique, on
trouve Signe Hasso. Cette actrice suédoise qu’Hollywood tenta de lancer comme
une nouvelle Ingrid Bergman ou une nouvelle Greta Garbo, est totalement transparente.
Venue au début des années quarante tenter sa chance à Hollywood, elle avait
débuté en Suède, aux Etats-Unis elle ne laissa guère de souvenir. Sans doute manque-t-il
des scènes un peu romantiques entre Barrows et Ann qui auraient donné un peu de
vie au personnage interprété par Signe Hasso.
Ils suivent le camion
dans les rues de la vieille ville
Plus intéressants sont les acteurs exotiques d’accompagnement.
D’abord Vladimir Sokoloff, un russe dans le rôle d’un chinois, il fallait y
penser ! Mais il a les yeux bridés suffisamment, ce qui lui donne un
physique vraiment très particulier. Il est très bon comme à son habitude. Ensuite
il y a Maylia dans le rôle de Shu Pan. Abonnée aux rôles de chinoise, elle
laissa tomber le cinéma assez rapidement pour créer avec son mari qui était
aussi un acteur une chaîne de restaurants… chinois ! Elle est excellente,
donnant assez bien le change sur son âge. C’est le producteur du film, Sidney
Buchman qui l’aurait découverte. On verra aussi H.J. Anslinger, le chef du FBN
dans son propre rôle.
Vrandstadter met Ann Grant en
face de Barrows
Le film fut un très grand succès commercial aux Etats-Unis.
La critique le salua comme original, le trouvant même très réaliste. Mais ce
film qui a bien vieilli, a maintenant disparu des radars. C’est un peu dommage.
Ce film n’est pas disponible sur le marché français. Je n’en ai qu’une version
captée sur TCM assez mauvaise, ce qui sans doute ne m’a pas permis d’apprécier
correctement la qualité de l’image. On peut aussi trouver ce film sur You Tube,
mais toujours avec une qualité très mauvaise. Ce n’est pas un grand film, c’est
certain, il y manque un peu d’ambiguïté ou de canaillerie, mais il se voit agréablement.
Ils jettent les déchets à la
mer, avec les ballots de drogue
Les garde-côtes vont arraisonner
le bateau venu récupérer la drogue
Shu Pan est démasquée
[1]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/adieu-ma-belle-murder-my-sweet-edward.html
[2]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/pris-au-piege-cornered-edward-dmytryk.html
[3]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/pitfall-andre-de-toth-1948.html
[4]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/limplacable-cry-danger-robert-parrish.html
[5]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/memes-les-assassins-tremblent-split.html
[6]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/the-woman-on-pier-13-i-married.html
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