Vingt plus deux, Twenty Plus Two, Joseph M. Newman, 1961
Joseph M. Newman est un réalisateur prolifique qui a touché à tous les genres, films de guerre, films noirs, beaucoup de westerns aussi. Son éclectisme l’a éloigné d’une reconnaissance comme un auteur. Mais cela ne signifie pas qu’il n’est pas un bon technicien qui sait se servir d’un bon scénario quand on lui en donne un. Cependant ici, il s’agit plutôt d’un film de Frank Gruber. C’est en effet ce dernier qui en a écrit le scénario et qui l’a produit. Frank Gruber a été un des piliers du roman noir, souvent avec des intrigues très classiques comme ici, il a beaucoup donner au cinéma. On pourrait le situer, surtout dans ce film, comme un tenant de l’école de Raymond Chandler, avec la recherche des origines du crime dans le passé, et donc l’enquête qui conduit le héros à l’errance avant qu’il ne redresse les torts. Cependant nous sommes en 1961. Et donc ce qu’on appelle le cycle classique du film noir est déjà terminé depuis quelques années. Twenty Plus Two va montrer que l’inspiration du film noir n’est pourtant pas morte, et d’ailleurs elle va rapidement revenir sur le devant de la scène dans la seconde partie des années soixante avec des films comme Harper de Jack Smight par exemple, ou Bullit de Peter Yates qui seront dénormes succès publics. C’est un film avec un petit budget qui tente d’exploiter le grand succès de David Jansen à la télévision dans la série Le fugitif. Malheureusement les tentatives de David Jansen sur le grand écran ne seront pas des succès, sauf quand il joue des seconds rôles dans des films où il n’a pas la vedette comme Green Berets ou The Shoes of the Fisherman. La raison est difficile à comprendre, ce n’est pas un mauvais acteur, loin de là, il est même assez original dans son jeu. Mais il a un physique sans doute un peu trop lisse pour fixer son image. Certains, comme Al Pacino, avec un physique assez ordinaire, y arrivent pourtant, mais ils ont souvent un jeu outrancier qui les fait remarquer.
Ayant appris que la secrétaire d’un fan club l’acteur Leroy Dane a été assassinée, Tom Adler qui exerce comme profession la recherche des héritiers disparus contre rémunération va s’intéresser à l’affaire. Dans un bar il rencontre tout d’abord l’acteur Leroy Dane lui-même qui lui offre un verre. Mais il se retrouve ensuite en face de Linda Foster qui fut son amour de jeunesse et qui l’avait quitté pendant qu’il était parti pour la Guerre de Corée. Dix ans ont passé, Linda a été mariée et maintenant elle est célibataire comme lui. À la table de Linda il y a plusieurs personnes dont une certaine Nicki qui le regarde intensément, il lui semble d’ailleurs la reconnaitre. Plus tard quand Jim rentre chez lui, il y trouve Linda, avec qui il va renouer plus ou moins. Cependant il est occupé avec son enquête, et mobilisant ses relations, il décide de se rendre à New York. Il fait le voyage en avion avec Niki récemment rencontrée. Il est troublé par une photo qu’on a découpé dans un journal qui parlait de la disparition d’une jeune fille, héritière d’un milliardaire Delaney. Dans un bar il va retrouver un journaliste alcoolique qui a travaillé sur cette affaire. Il n’apprend pas grand-chose, mais il se rend compte que la jeune fille disparue pourrait être encore en vie.
Une femme a été assassinée
À son hôtel il va rencontrer un certain Jacques Pleschette qui lui dit vouloir retrouver son frère Auguste, récemment disparu. Pleschette lui avoue avoir lui-même passé de longues années en prison pour des tas d’escroqueries. Tom accepte plus ou moins, puis, il va voir la mère de la jeune fille disparue qui va lui montrer une photo ancienne. Linda l’a rejoint à New York, dans un restaurant, ils croisent une nouvelle fois Leroy Dane, mais les amis de Niki s’inquiètent, elle a à son tour disparue. Dans sa chambre d’hôtel Jim va s’endormir et rêver du temps où il s’était trouvé à Tokyo et où justement il se souvient d’avoir rencontré Nicki sous le nom de Lily dans un bar à soldats où elle se prostituait. Rapidement ils avaient noué une idylle brève mais passionnée. À son réveil, il va apprendre que Niki est partie pour la petite ville de Dumas dans le Minnesota, il décide d’y aller, immédiatement. Là il va retrouver Niki qui cherche la maison de Pleschette. Tom la rejoint, et elle se confesse. Elle explique qu’elle est bien la fille des milliardaires, mais qu’elle a dû fuir parce qu’un des frères Pleschette l’a violée et mise enceinte. C’est comme ça qu’elle a tenté de se faire oublier à Tokyo. Tom est très heureux d’avoir retrouvé Nicki, dite Lily dont il est toujours amoureux. Ils se dirigent vers la maison du vieux père Pleschette. Mais son fils Jacques est déjà là. Il les retient, prétextant l’arrivée d’un autre protagoniste. Celui-ci arrive, c’est Leroy Dane qui brandit un fusil. La discussion s’envenime, et finalement Pleschette tue Delaney, avant d’appeler la police. Jim et Nicki seront sauvés et s’en vont ensemble.
Tom rencontre au bar l’acteur
Leroy Dane
Le scénario a été bâclé, cela se voit dans le fait que Linda
prend d’abord une place importante dans la vie de Tom, mais vers le dernier
tiers du film, elle est abandonnée à son sort sans explication, alors que jusque-là
Tom est censé aimer son amour de jeunesse. Mais enfin passons sur ces
invraisemblances. C’est une enquête, et une enquête menée par un homme qui se
veut libre, qui ne travaille que s’il en a envie. Revenu de la guerre de Corée
et revenu de tout, il flotte depuis dix ans au gré de ses errances. Il se méfie
de tout le monde et y compris de Linda qu’il a pourtant tant aimée. Tom est
donc le pivot d’un triangle amoureux. Et ce triangle affronte un homme – Leroy
Dane – qui ne veut pas exposer sa vie d’homme public à un passé enfoui. Il est
donc le symétrique que Tom, tous les deux tentent d’oublier ou de faire oublier
leur passé. Mais celui-ci revient fatalement. Il revient de plusieurs manières,
d’abord c’est Nicki qui est Lilly et que Tom a beaucoup aimée alors qu’il se trouvait
à cause de la guerre – ici la Guerre de Corée – en Asie. Ensuite c’est Jacques
Pleschette qui dit rechercher son frère et qui semble en fait vouloir régler
son compte avec lui.
Tom retrouve Linda chez lui
Et puis on retrouve encore l’enquêteur confronté à une femme immensément riche qui cache un drame familial et qui ne sait pas trop comment réparer les dégâts. On pourrait dire que c’est un film chandlérien, bien que l’enquêteur ne soit pas un détective privé, mais un chasseur d’héritier. C’est peut-être un peu plus cynique, mais ça se tient. Il va donc parcourir un ensemble d’épreuves qui non seulement permettent à l’enquête de progresser, mais qui en même temps vont l’amener à se repositionner, à retrouver le fil de sa mémoire et de sa vie. Le rapport entre la guerre et l’amnésie est récurrent dans le cycle classique du film noir, sauf qu’ici le traumatisme est moins direct et se retrouve défini par un ensemble de déboires que notre héros a traversés. Mais Tom n’est pas un personnage mélancolique et désabusé, au contraire, il va toujours de l’avant et sait se motiver positivement.
Il va à New York en compagnie
de Nicki
Néanmoins, malgré sa détermination, Tom va se trouver balloté entre plusieurs femmes. Il est dans un état très passif. D’abord c’est Linda qui le drague et le débauche, alors qu’antérieurement c’est elle qui l’a plaqué pour un mariage foireux. Tom se laisse faire. Ensuite c’est Nicki qui le drague d’une manière subtile en lui faisant retrouver sa mémoire. Mais parmi ces femmes qui le manipulent, on peut aussi compter la mère de la disparue. Il apparait alors comme une sorte de jouet, et d’ailleurs il sera un enjeu entre Linda et Nicki, et c’est Nicki qui l’emportera.
Dans un bar il rencontre un
vieux journaliste alcoolique qui lui donne des renseignements
On peut regretter que la rivalité entre les deux frères – remake de l’histoire d’Abel et Caïn –- n’ait pas été mieux exploitée. Il y avait quelque chose d’intéressant dans l’obsession de Pleschette de faire condamner son frère, alors que lui-même est une sorte d’escroc sans trop d’envergure qui passe son temps à entrer et à sortir de taule. Certes il prétend défendre son vieux père, image d’un Dieu dévalorisé, mais enfin cela n’est pas très crédible.
Pleschette lui demande de
retrouver son frère disparu
C’est aussi un film néo-noir, en ce sens que la manière de filmer est différente de celle du cycle classique. D’abord il y a l’utilisation du grand écran. Ce qui permet d’aérer l’action et donc d’éviter l’enfermement, mais en même temps cela induit que la photographie de Carl E. Guthrie sera moins portée à jouer avec les ombres et les lumières. Cependant, cela nuit à l’esthétique du film, comme si le réalisateur hésitait entre l’héritage du film noir et une forme de modernité qui allait envahir les écrans et présenter dans les années soixante un aspect beaucoup plus lisse des Etats-Unis. Certes il y a bien le passé de la Guerre de Corée, mais globalement on sent un pays qui se remet en ordre de marche. C’est d’ailleurs peut-être la signification de la mort de Leroy Dane.
La mère de la disparue
consent à le recevoir
Joseph M. Newman est, nous l’avons dit, cependant un bon technicien, à mon sens très sous-estimé, il est vrai qu’il a tourné une quantité industrielle d’imbécilités. Il maitrise bien l’espace et arrive à donner de la profondeur de champ en utilisant une manière diagonale de filmer. Ses mouvements de caméra sont fluides et jamais chichiteux. Il a le sens du cadre, notamment quand il filme en plans larges. Le rythme est soutenu et nerveux.
L’acteur Leroy Dane se joint
à eux
L’interprétation est dominée par David Jansen, grande
vedette de la télévision il n’est jamais arrivé à s’imposer vraiment au cinéma.
Il n’est pas mauvais acteur, mais il souffre d’un physique bien trop lisse. Il incarne
Tom Alder. Il n’est pas assez nuancé pour passer de la prostration lorsqu’il se
trouve à Tokyo à la désinvolture quand il joue les enquêteurs. C’est à mon sens
une erreur de casting.
Tom se souvient de son séjour à Tokyo
Ce n’est pas un film à gros budget, et les femmes ne sont pas des vedettes de premier plan. Mais Jeanne Crain dans le rôle de Linda, et Dina Merrill dans celui de Nicki sont très bien à leur place. Aucune des deux n’est arrivée à s’extraire de la masse des vedettes de second rang. Là encore c’est une question de physique, elles ne sont pas assez glamour. Mais leur jeu ne nuit en rien à la qualité du film. Je ne voudrais pas oublier la grande Agnès Moorehead qui incarne la millionnaire Delaney. Elle est toujours excellente.
Entre Tom et Lily une ardente
passion est née
Les seconds rôles masculins sont à mon sens plus
intéressants. D’abord l’excellent Brad Dexter dans le rôle de Leroy Dane, le
faux frère criminel. Il a une présence exceptionnelle. Et puis il y a encore
Jacques Aubuchon dans le rôle de Pleschette qui lui aussi attire la lumière de
belle manière.
Pleschette va accompagner Jim
dans le Minnesota
Globalement, c’est un film qui se voit bien, mais dont on ne garde guère de souvenir. C’est un film passé par pertes et profits dont personne n’a vraiment parlé il est pourtant bon de revoir ces films qui, d’une manière ou d’une autre, font partie de l’histoire du film noir.
Près de la ferme, il retrouve
Nicki
Il existe sur le marché une copie en DVD de bonne qualité,
éditée par Warner, elle ne comporte pas de sous-titres en français.
Leroy Dane menace tout le
monde
Leroy Dane a été abattu
Commentaires
Enregistrer un commentaire