Scotland Yard appelle le FBI, The Weapon, Val Guest, 1956
Dans notre exploration du film noir, on rencontre de temps en temps Val Guest. C’est un réalisateur qui la plupart du temps a été cantonné à des films de série B ou à petit budget, mais il ne manquait pourtant pas de savoir-faire. D’origine britannique, il a surtout travaillé pour la Hammer. The Weapon est sans doute un film qui a été financé avec des recettes de films Américains bloquées en Angleterre et qui devait donc être réinvesties dans le financement de films locaux. C’est pourquoi on retrouve des vedettes américaines, assez connues, en tête d’affiche, mais ce sont aussi deux vedettes que les studios hollywoodiens ne savaient pas quoi faire. On trouvait ce système jusqu’au début des années soixante en Angleterre aussi bien qu’en France. Cette mesure protectionniste avait été justifiée par la situation difficile des économies européennes au lendemain de la guerre, mais c’était aussi une condition pour que ces pays s’ouvrent un peu plus largement au cinéma hollywoodien. Le titre en français, vous noterez qu’il ne veut strictement rien dire, car du FBI il n’en sera jamais question. Cependant il reflète l’idée que les Etats-Unis et l’Angleterre – je dis volontairement l’Angleterre parce qu’à l’époque on ne parlait pas de Grande-Bretagne ou de Royaume uni – doivent coopérer pour le bien des deux pays. Le film est situé une dizaine d’années après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il en reste pourtant des séquelles. Le générique s’ouvre sur une vue de Londres prise du ciel et qui fait se contraster les zones épargnées et les zones qui ne sont pas encore reconstruite, donc au milieu des ruines. Au scénario, on note le nom de Hal E. Chester, un Américain exilé en Angleterre, connu pour avoir signé le scénario de Night of the Demon de Jacques Tourneur. Le film est produit par Republic, un studio spécialisé dans le film de série B haut de gamme.
Jouant dans les ruines les
gosses trouvent un revolver
Une bande de gosses qui joue dans les ruines découvre un
révolver. Le jeune Erik s’est approprié l’arme et se dispute avec ses camarades
qui veulent la lui prendre, dans la dispute le coup part et un garçon est gravement
blessé. Affolé le jeune Erik prend la fuite. Cependant la police arrive
rapidement sur les lieux. Rapidement Scotland Yard détermine que la balle tirée
par le jeune Eric est du même calibre qu’une balle qui, il y a dix ans, a tué
un soldat américain. Dès lors les policiers vont contacter les autorités
militaires américaines qui sont encore cantonnées près de Londres. Le capitaine
Andrews sera chargé de retrouver le revolver, et Scotland Yard va se préoccuper
plutôt de retrouver le jeune Erik. Sa mère, Elsa, qui rentre de travailler et
qui est très étonnée de voir la police chez elle, va essayer de retrouver son
fils par elle-même. Elle va être accompagnée du capitaine Andrews. Celui-ci est
bien près de trouver Erik, mais il est dérangé dans ses recherches par un
policier anglais qui lui dit qu’on aurait vu le jeune garçon ailleurs. Ce
dernier est apeuré, et se cache, bien qu’il aimerait pouvoir rejoindre sa mère.
Le lendemain matin, un certain Joshua Henry prétend avoir vu Erik qui lui
aurait volé une bouteille de lait, et donc il prévient la police. En vérité il
ment, il cherche à obtenir des renseignements sur le fameux revolver qu’Erik a
conservé.
Erik a tiré sur son camarade
Ce Henry va contacter les jeunes camarades d’Erik, et se
faisant passer pour un homme de Scotland Yard, il les incite à l’aider dans ses
recherches. De son côté, le capitaine Andrews ne reste pas inactif. Il commence
à faire le tour des témoins du meurtre qui a eu lieu il y a dix ans. Il est
plutôt brutal. Tandis qu’Henry commence à tourner autour d’Elsa, il va
rencontrer une call-girl qui aurait des choses à lui dire car elle connait
Henry avec qui elle a eu une liaison dans le passé. Mais elle n’aura pas le
temps de le faire, Henry la flingue à travers la fenêtre de son appartement
sous les yeux d’Andrews, celui-ci par à sa poursuite, mais Henry l’assomme et
s’enfuit. La police annonce ensuite qu’on a retrouvé un cadavre d’enfant dans
la Tamise. Elsa doit aller identifier le corps. Elle y va, accompagnée
d’Andrews. Frot heureusement ce n’est pas son fils. Celui-ci erre sur le marché
de gros des fruits et des légumes de Londres, un débardeur lui donne un peu
d’argent et lui paye à manger. Andrews a pris les choses en main, et pour
retrouver Erik il fait mettre des affiches un peu partout. Eric se décide à
appeler sa mère. Mais elle est avec le sinistre Henry qui va tenter de
courcircuiter les retrouvailles. Avec Elsa il va récupérer le petit garçon et
va tenter de le faire parler. Erik s’enfuit à nouveau, la voiture a un
accident, Henry part à la poursuite du gosse, mais Andrews arrive et va se
battre avec Henry qu’il tue d’un coup de poing en l’envoyant du haut d’un
immeuble.
Scotland Yard s’aperçoit que
le calibre est le même que celui de la balle qui a tué un soldat américain il y
a dix ans
Le scénario est assez mince, pas très travaillé bien entendu, sans doute pour des raisons de temps, mais il contient beaucoup d’éléments intéressants. Éliminons tout de suite le soubassement idéologique : en effet en opposant le Yard à l’armée américaine, on oppose une certaine mollesse – les flics anglais non armés réagissent plutôt à contretemps – à une efficacité venue d’outre-Atlantique. Au fond les Anglais sont trop respectueux des lois pour obtenir des résultats. Chacun croyant être un peu au-dessus de l’autre, il y a un petit ballet. Cependant c’est Elsa qui tranchera en se détournant par la force des choses du très anglais Henry pour aller vers Andrews. On comprend bien que les Américains sont là pour aider les faibles anglais qui ont beaucoup souffert de la guerre et qui, dix ans après, ne s’en sont pas relevés. Ceci dit, le capitaine Andrews va tout de même s’humaniser au contact des Anglaises et assouplir son caractère de dur forgé dans la guerre, on le verra bien d’abord quand il refusera de signer la punition qu’il avait lui-même demandé pour un soldat un peu négligent, et puis ensuite quand il enfreindra des tas de règlements afin de lancer une vaste campagne de recherche pour retrouver le petit Erik.
Le capitaine Andrews est
chargé de récupérer l’arme
Derrière cette approche générale, il y a bien autre chose. D’abord ces enfants d’après-guerre qui parcourent en bande les ruines, on a vu cela très souvent dans les films anglais de l’époque, voir par exemple le film de J. Lee Thompson, Tiger Bay[1]. On sait que cette période 1945-1955 fut une période de forte poussée démographique un peu partout en Europe, et donc que très souvent ils jouaient en bande dans les rues des grandes villes. En parcourant ces ruines pour jouer, il est évident qu’ils mettent en accusation la génération précédente qui a conduit l’Europe au désastre, Mais ils représentent forcément le renouveau, et bien que jouant à la guerre bêtement, ils doivent s’orienter vers la paix et la reconstruction. Nous les voyons livrés à eux-mêmes, insuffisamment encadrés, la mère d’Erik est veuve, accablée de travail dans un restaurant d’où elle a peur d’être licenciée si elle déroge aux règles de la maison, elle est forcément éloignée de son fils. Ce contexte social est fortement représenté dans le film.
La police est chez Elsa
Et puis il y a une ébauche de trio amoureux, comme si Elsa, solitaire et désargentée, était fatalement une proie. Ce trio est composé d’Andrews, d’Henry et d’Elsa. Celle-ci hésite entre le très raide militaire américain et le hâbleur criminel qui possède une belle voiture décapotable. Elle va faire preuve d’une grande naïveté qui aurait pu être fatale aussi bien pour elle que pour son fils. Le militaire est plus solide, plus sûr, Henry c’est un viveur, un rigolo, il se révélera particulièrement lâche vis-à-vis de son ex-maitresse. Mais s’il intervient dans cette histoire, c’est parce qu’il était partie prenante de louches combines du marché noir, c’est ce qui lui a donné une certaine aisance. Cela nous renvoie au fait que le marché noir était une affaire de gens sans honneur et égoïstes.
Avec Andrews, elle cherche Erik
La mise en scène est bonne, on pourrait dire un peu
meilleure que le scénario. D’abord il y a les décors naturels du Londres des
années cinquante : dix après la fin de la guerre, une grande partie de la
ville était en ruines. Ces ruines on les retrouve par exemple dans Kiss the
blood off my hands de Norman Foster, 1948[2]
ou comme lieu de rendez-vous clandestin dans The Last Page, Man Bait de
Terence Fisher en 1952[3].
Elles ont aussi impressionné le cinéma américain, par exemple dans Cornered
d’Edward Dmytryk en 1945[4],
où le héros va tenter de les traverser pour retrouver la mémoire et la vie. Les
ruines créent un nouveau monde, un monde parallèle et ce sont les enfants qui
le recréent. On trouve d’ailleurs cette idée dans l’excellentThe Window de
Ted Tezlaff en 1949. Certes ces ruines sont artificielles puisqu’on se trouve à
New York et qu’elles résultent d’un réaménagement urbain. Mais peu importe,
elles sont à la fois un lieu dangereux, et un lieu de liberté, comme si les
deux allaient nécessairement ensemble.
Andrews est près de trouver
Erik
Mais il n’y a pas que des ruines, il y a aussi le Londres
plus paisible du centre-ville ou des quais de la Tamise. Tourné à même la rue,
caméra à l’épaule, cela donne des scènes remarquables, par exemple quand
Andrews cherche le long des quais le petit Eric. Dans cette approche de la
ville, Val Guest utilise les larges espaces ouverts par le fleuve et les
perspectives régulières qui sont formées par l’architecture des ponts. Les
courses du petit Eric dans la ville sont filmées comme s’il se trouvait dans un
labyrinthe, avec une impossibilité d’en sortir. La caméra suit parfaitement les
virages que le petit garçon prend, et renforce cette idée de tourner en rond.
Bien sûr il y a aussi beaucoup de scènes en studio, mais ce n’est pas ce qu’il
y a de mieux dans le film, la caméra manque de mobilité et on a parfois droit à
des dialogues où les deux protagonistes sont de dos par rapport à la caméra.
Henry a embarqué Elsa
Parmi ces scènes de studio, les plus pauvres semblent être
celles qui se passent dans une sorte de cabaret où Andrews rencontre la femme
qui doit lui donner des tuyaux sur l’assassin. Cela vient principalement du
faible budget qui a été octroyé à cette production. Sans doute les deux
vedettes du film avaient mangé la grande partie du budget. La photo est très
bonne et magnifie les contrastes dans la nuit, la majeure partie du film se
passant nuitamment.
Andrews a rendez-vous avec
une femme qui peut lui donner des renseignements
L’interprétation est assez relâchée. Certes il y a Steve
Cochran dans le rôle du capitaine Andrews, il est plutôt bien, assez dynamique,
plutôt sobre dans son jeu. C’est lui le fil rouge évidemment de cette enquête,
mais ce n’est pas un de ses meilleurs rôles. Mais c’est tout de même un très
bon acteur qui, selon moi, a souvent été sous-estimé. Ensuite, il y a Elizabeth
Scott, une des reines du film noir. Ici elle a changé sa coiffure pour le rôle
d’Elsa la mère éplorée. Elle n’est pas très convaincante, ni dans la peau de la
mère inquiète, ni dans celle d’une femme veuve qui recommence à retrouver
l’amour avec sa rencontre avec le capitaine Andrews. Peut-être que le rôle
n’était pas assez complexe pour elle. En tous les cas elle ne forme pas un vrai
couple avec Steve Cochran.
Elle a été abattue par Henry
et Andrews part à la poursuite de l’assassin
Le sinistre Henry est interprété par un acteur à face de
rat, George Cole dont le physique s’accorde très bien avec le rôle de fourbe
qui est le sien. L’acteur qui joue le petit Erik, Jon Witheley est
incroyablement mauvais, même si on peut considérer qu’il n’est pas toujours
facile de faire jouer un enfant avec justesse et retenue. Plus intéressante est
l’actrice Nicole Maurey qui joue la femme qui doit donner des indications à
Andrews, on la sent plus impliquée. C’est une actrice française qui a fait l’essentiel
de sa carrière à Hollywood. Le reste de la distribution est anglaise très
correcte comme par exemple ces policiers compassés qui semblent suivre
l’enquête d’un peu loin. Herbert Marshall joue le Superintendent Mackenzie, un
rôle habituel pour lui.
Andrews demande à Elsa de
l’accompagner pour identifier le corps
L’errance du petit garçon dans la grande ville, thème assez
récurrent des années cinquante, est pourtant traité d’une manière assez
originale pour rendre le film intéressant de bout en bout. Il est de ces films
un peu oublié mais qui cherchaient un style et une esthétique. On le regardera
sans doute avec une pointe de nostalgie tant cette époque nous parait
maintenant lointaine, mais au fond bien moins compliquée que celle dans
laquelle nous sommes aujourd’hui.
Eric continue à se cacher
On possède aujourd’hui une excellente copie de ce film en
Blu ray chez Olive, spécialiste de la réédition des films qui n’ont plus de
droits d’auteur et qui donne à la photo un très joli aspect. L’ennui est que le
film est présenté sans sous-titres, sans quelque accompagnement que ce soit.
Sur le marché de gros un
homme lui offre à manger
Elsa a reçu un coup de fil de
son fils, Henry est à l’affût
[1]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2024/12/les-yeux-du-temoin-tiger-bay-j-lee.html
[2]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/09/les-amants-traques-kiss-blood-off-my.html
[3]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2024/12/the-last-page-man-bait-terence-fisher.html
[4]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/pris-au-piege-cornered-edward-dmytryk.html
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