Michel Chlastacz, Le polar des années noires, Encrages, 2025

Les années d’Occupation ont été des années bouleversantes dans tous les sens du terme. Époque violente où la canaille s’en donnait à cœur joie en « collaborant » pour son propre bénéfice avec les nazis, elle a engendré une criminalité inédite. Elle a donc été une source d’inspiration pour de nombreux auteurs, pendant, Léo Malet par exemple, et après, les cinq premiers San-Antonio sont tous centrés sur cette période, et plus récemment on a encore revisité cette période sinistre avec par exemple l’excellent ouvrage de Dominique Manotti, Le corps noir[1], ou encore la série de Romain Slocombe qui met en scène l’inspecteur Sadorski. Mais ainsi que le montre Chlastazc, et contrairement à une idée reçue, le roman policier, que ce soit sous sa forme du roman à énigme, ou sous sa forme du roman d’atmosphère à la Simenon, n’avait pas disparu. Dans cette période confuse où la lecture était un moyen de s’évader des tracas de la vie quotidienne, bien au contraire le polar à la française va connaitre une sorte de résurrection. De nouveaux auteurs vont apparaître, notamment Léo Malet et son détective Nestor Burma. Bien évidemment les choses ne sont pas faciles, et si la censure ne s’intéresse que modérément au polar, la pénurie de papier est une grande difficulté qui sera contournée par l’édition de petits fascicules. On a aussi des idées sur les « prolétaires de la plume » qui se lancent dans l’écriture de polars. Ce sont souvent des anciens journalistes qui ont perdu leur activité à cause de la fermeture de certains titres, et donc qui cherchent des compensations matérielles. On trouve aussi certains auteurs qui travaillaient dans le cinéma et qui pour des questions de races ne peuvent plus le faire. Les pseudonymes se multiplieront aussi bien pour réserver les patronymes à une littérature plus huppée, que pour se dissimuler. 

 

Tout cela Chlastazc le détaille fort bien. Mais au-delà de ces détails, il développe aussi une autre thèse. Il considère que si le roman policier anglais et étatsunien a eu une importance évidente, le roman policier français se développait déjà avant la guerre, et l’Occupation lui donna l’occasion de se renouveler. Ce qui signifie que le renouveau qu’on a cru percevoir après la Libération avec le succès de la Série noire, s’il est bien réel, s’inscrit dans une temporalité plus large. L’époque est propice pour explorer des thèmes nouveaux, par exemple celui du marché noir, et donc le polar des années noires va tranquillement s’éloigner du roman à énigme qui ne disparait pourtant pas. Avec mille difficultés, il va aborder des thèmes beaucoup plus difficiles, comme les pénuries, les difficultés quotidiennes. Bien entendu, il y aura aussi un lot de collaborateurs grand teint pour se lancer dans l’exploitation de ces mêmes difficultés pour stigmatiser les Juifs et plus généralement les Métèques. Jean De La Hire est l’exemple le plus flagrant de cette dérive collaborationniste. Il est un éditeur et aussi un romancier très prolifique et usera de l’aryanisation des maisons d’édition pour faire avancer ses petites affaires. 

C’est sans doute le chapitre sur le cas Simenon qui est l’un des mieux réussi du livre. C’est assez ravageur, Chlastazc ne fait aucun cadeau. Dans les années vingt Simenon avait écrit 17 articles sous le chapeau du Péril Juif dans La Gazette de Liège. C’est férocement antisémite, mais il s’en est excusé en disant qu’il n’avait pas fait cela par conviction, mais pour de l’argent ! Cependant des notations antisémites, il y en aura beaucoup tout au long de sa carrière, et particulièrement dans les années quarante. Son frère était d’ailleurs un vrai nazi qui s’engagera dans la Légion étrangère et qui mourra en Indochine. Mais Simenon lui-même copinait avec les autorités d’occupation qui l’aideront à passer ses œuvres au cinéma. Les adaptations se multiplieront lui rapportant beaucoup d’argent. Champion de l’esquive, le père de Maigret s’exilera aux Etats-Unis et ne reviendra que quand les choses se seront calmées pour lui. Mais enfin son exil et sa fortune lui permettront de passer facilement entre les gouttes et éviter le pire de l’indignité. 

Parmi les auteurs que Chlastazc nous invite à redécouvrir, il y a le singulier Georges Saint-Bonnet, qui, après avoir écrit un ouvrage sur Pierre Laval, va passer à la Résistance, puis il finira dans les sciences ésotériques. Pour la période qui nous concerne, il créera un personnage de commissaire, Vasseur, extrêmement atypique. Élégant et un rien cynique. Chlastazc le classe comme un auteur renouvelant le genre tout autant que Léo Malet avec le personnage de Nestor Burma. Saint-Bonnet écrira aussi un ouvrage intitulé Marché noir qui éclaire cette période bien sombre et qui montre sa volonté de dire aussi quelque chose sur la période qu’il vit, contrairement aux romanciers inspirés par l’école anglaise qui eux évitent justement d’en parler, glissant sur les difficultés du temps. Chlastazc présente aussi les jeunes écrivains qui vont devenir après la guerre des piliers importants du polar à la française, Frédéric Dard dont il souligne l’importance de l’Occupation dans les premiers épisodes de la saga de San-Antonio – il écrit San Antonio, sans le trait d’union curieusement. Et puis aussi Jean Meckert qui sous le nom de John Amila, puis de Jean Amila, fera de bons tirages à la série noire. 

À propos de marché noir, j’ai été étonné que Chlastazc ne cite pas directement l’ouvrage de Jean-Louis Martin, Fini les boniments, édité par Monde Presse, sans date, mais écrit sans doute à la toute fin de l’Occupation par un collaborateur qui décrit par le menu les combines des grands du marché noir, pas ceux qui traficote un peu de beurre ou du cochon, mais ceux qui brassent des millions en fournissant les Allemands en matières rares. C’est un ouvrage étonnant, ramassé, flamboyant qui à mon sens mériterait une réédition ! Il cite cependant ce même ouvrage sous le nom de François Alboni qui est en fait une réédition de 1949. 

 

Le livre de Chlastazc est donc un livre important et indispensable pour ceux qui s’intéressent au roman noir bien sûr, mais au-delà pour sentir toute l’épaisseur du système de production du livre à cette époque, avec cette tension entre la littérature populaire et la littérature qui se voudrait savante. Et puis il y a une description intéressante de ce que pouvaient être ces années noires aussi pour le petit peuple. C’est une mine d’informations. Petit bémol, l’ouvrage est assez cher, 35 €, et pour ce prix on aurait aimé un meilleur soin en ce qui concerne la typographie.


[1] Le seuil, 2004.

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