J’ai grandi en prison, Outside Wall, Wilbur Crane, 1950
Voilà un petit film noir qui oscille entre série B et série A. C’est signé Crane Wilbur. Celui-ci commença par faire une carrière d’acteur, puis de scénariste et enfin de réalisateur. S’il n’a pas fait que du noir, il en a fait pas mal, et s’est spécialisé dans le sous genre de prison, en 1937, il avait déjà signé le scénario d’Alcatraz Island en 1937, celui de Crime School de Lewis Seiler en 1938[1], celui de Girls on Probation toujours en 1938. En 1948 il réalisa lui-même Canon City. Il écrivit aussi le scénario de He Walked by Night d’Anthony Mann où il y avait déjà Richard Basehart[2] où il n’y avait pas de prison, mais un gangster atypique. Ensuite en 1950 il écrit et réalise Outside The Wall, et ce film ayant bien marché, il fut suivi en 1951 par Inside the Walls of Folsom Prison avec le toujours très bon Steve Cochran. La même année il donnera le scénario de I Was Communist for the FBI de Gordon Douglas, il film de propagande anticommuniste bien sûr, mais usant des canons du film noir[3]. En 1954 il écrivit le scénario de Crime Wave, le film très réputé d’André de Toth[4]. L’année suivante il signera encore l’excellent scénario de Phoenix City Story réalisé par Phil Karlson[5] On le retrouvera à la fin des années cinquante encore à travailler sur le scénario de Salomon and Sheba, un film biblique qui eut beaucoup de succès. Puis sa carrière s’achèvera dans l’indifférence au début des années soixante. Le meilleur de Crane Wilbur est certainement situé entre 1937 et 1955. On peut même dire qu’il fut à cette époque une référence pour les orientations du film noir vers des formes semi-documentaires. Sans être un film de série B, c’est un budget assez étriqué, mais Universal qui a produit le film, avait cette mauvaise réputation de rogner sur à peu près tout, et notamment sur les salaires des artistes. Et donc il va falloir se débrouille, c’est une des raisons, mais pas la seule qui fait que Crane Wilbur multipliera les scènes d’extérieur, les décors de la prison, les rues de Philadelphie.
Larry Nelson est enfermé dans le pénitencier de Philadelphie depuis ses 14 ans, il a tué accidentellement un policier. Il arrive à la trentaine, mais il va être libéré pour bonne conduite. A la prison il a appris le métier d’infirmier. Le directeur lui donne une lettre de recommandation pour le faire engager à l’hôpital de Philadelphie. Il est un peu inquiet car il ne sait rien de la vie en dehors de la prison, il n’a jamais connu de femme, il n’a plus de famille et personne ne l’attend dehors. Il goutte la liberté retrouvée, mais à l’hôpital il ne trouve pas le docteur, il est absent. Le soir dans un bistrot une entraîneuse le saoule et tente de le voler. Mais il est méfiant à cause de la prison, et sait se défendre. Découragé il déchire la lettre de recommandation et va prendre un emploi dans un restaurant où il se plait et où une serveuse le drague sans qu’il comprenne ce qu’elle lui veut ! Un soir deux racketters viennent agresser son patron, Larry les met en déroute, mais il ne veut pas rester dans cette place et s’en va de la ville. Sur le chemin, il lit un journal où on parle d’un gros coup de 1 million de dollars. Les petites annonces le conduisent cependant à une clinique où il arrive à se faire embaucher. Il est travailleur et compétent, et deux infirmières le draguent. D’abord Charlotte la blonde qui a un caractère un peu soupe au lait et qui ne comprend pas que Larry ne s’intéresse pas trop à elle, et ensuite Ann qui parait plus simple de caractère et qui l’amène s’amuser.
Un soir on amène un tuberculeux a qui on doit faire un pneumothorax pour le garder un peu en vie. Or celui-ci qui se fait appeler Stroke, n’est autre que Jack Bernard l’auteur avec quelques complices du hold-up à 1 million de dollars. Ils se reconnaissent comme compagnons de prison. Larry lui fait comprendre qu’il est complètement rangé. Jack lui demande de l’aider pour porter de l’argent à une certaine Celia pour qu’elle ne le dénonce pas. Il lui promet une bonne récompense. Larry dans un premier temps refuse, ne voulant pas être mêlé au hold-up même de loin. Mais Charlotte l’excite et lui fait comprendre qu’elle ne sortira avec lui que s’il a de l’argent, une belle voiture et de quoi la sortir. Et donc Larry va accepter l’offre de Jack. Il effectuera une première livraison. Mais Celia qui est acoquinée avec un gang va faire suivre Larry jusqu’à la clinique. Les gangsters vont l’enlever et le torturer afin qu’il leur indique où se trouve le butin. Mais Larry se défend, ne parle pas et arrive à s’échapper. Revenu à la clinique, c’est Anne qui le soigne de ses blessures. Mais les gangsters vont découvrir la chambre de Jack et avec l’aide de Charlotte vont l’enlever. Jack cependant a donné à Larry un reçu qui lui permettra de retirer l’argent. Larry va confier le reçu à Ann et va tenter de retrouver Jack. Il y arrive. Il propose de leur donner le reçu contre la libération de Jack. Mais Chaney a enlevé aussi Ann. Larry est contraint d’amener les gangsters jusqu’à la consigne pour retirer le coffre. Toutefois, en signant le reçu il s’arrange pour demander à l’employé de contacter la police. Dans leur repère les gangsters ouvrent le coffre. Mais jack que Larry avait fait passer pour mort se fève et du premier étage met le feu à la maison. Une bagarre s’ensuit, la police arrive, Larry sauve Jack des flammes. Ce dernier va avouer que Larry est totalement innocent dans le hold-up et enfin celui-ci pourra se consacrer à Ann.
C’est un scénario assez simple. Il y a deux parties. La première est consacrée à la confrontation de Larry avec la liberté, et la second à ses démêlées avec le gang, conséquence de ses retrouvailles avec Jack. Donc nous avons une phase où on s’essaie à la réinsertion dans une vie paisible, sans y être préparé et ensuite la fatalité de la prison qui vous rattrape. La conclusion est qu’il n’y a pas d’autre choix que dans la rédemption, et Larry donnera dans cette voie, notamment en sauvant le misérable Jack Bernard des flammes de l’incendie qu’il a lui-même allumé. Cette intrigue cependant est plus originale qu’il n’y parait. Dans les autres films de prison dont Crane Wilbur fut le scénariste, il insistait sur le fait que le régime carcéral ne permet pas de vous en sortir et vous marque à jamais. Ici, c’est beaucoup plus nuancé. Larry Nelson est bien sûr rattrapé par son passé, mais d’un autre côté il apparait que la vie à l’extérieur de la prison est tout aussi dangereuse que la fréquentation des malfrats. Il rencontre de la malhonnêteté de partout, c’est cette entraîneuse qui veut lui piquer le portefeuille, ces racketteurs qui viennent menacer son patron et même encore ces gangsters qui en cherchant après le butin de Jack, vont s’en prendre à Larry.
Une entraîneuse le saoule, et
tente de lui voler son portefeuille
Larry est un innocent, complètement inexpérimenté avec les femmes, il ne sait pas se comporter. Il évite ainsi la serveuse du restaurant où il travaille, puis il ne comprend pas Ann, et se laisse embobiner par la cupide Charlotte. Manifestement il n’a pas conscience qu’il plait aux femmes. Et là nous avons droit à une sorte de catalogue de l’engeance féminine, l’une est cupide et fourbe, capable de trahir son malade et de le livrer aux gangsters, l’autre est un cœur plus simple, mais plus discrète. La serveuse du restaurant qui a aussi des vues sur lui, cherche seulement à tromper son ennui en sortant avec lui. Évidemment Celia, l’égérie du gang tente aussi de le séduire mais seulement pour mettre la main sur le butin. Le film nous met donc en garde contre un certain type de femmes, un peu trop émancipées ! Dans ce contexte, Larry apparaît comme un petit garçon, d’autant que les femmes qui le courtisent sont comme on dit des corps ! Et la séduction féminine apparait comme un charme trompeur. Cependant Larry est un héros, et ayant appris le peu qu’il sait de la vie en taule, il va se servir de cette rude éducation pour déjouer les pièges et revenir dans le droit chemin.
De cette éducation taularde, Larry a cependant gardé une certaine forme d’honnêteté. Il ne trahira pas Jack Bernard, alors que celui-ci hésitera à la fin pour le dédouaner d’un crime qu’il n’a pas commis. Certes il peut paraitre innocent et candide, mais il apprend vite et ne manque pas de courage. Il fuit les ennuis, mais les ennuis le rattrapent. Ainsi il va quitter la grande ville qu’il juge malsaine pour lui et s’exiler à la périphérie. Mais il n’arrive pas à franchir cette frontière symbolique entre la grande ville et la campagne, sur la route il est rattrapé par un journal où il a à la fois la connaissance d’un mauvais coup qui a été exécuté, et d’une petite annonce qui lui promet un bon travail. Au fond il essaie de se terrer loin de la grande ville et de s’y faire oublier, il n’a même pas l’idée de s’amuser. Il est marginal, aussi bien par rapport au monde de la crapule qu’il connait bien, mais aussi par rapport à ce monde un peu insouciant qu’il commence à fréquenter sans trop le comprendre. La fatalité va mettre cette marginalité à l’épreuve, il devra choisir entre deux mondes parfaitement opposés, mais tellement semblables pourtant. Cependant, ici, la fatalité qui est un des thèmes récurrents du film noir, est dépourvu de toute ambiguïté. Même si dans sa jeunesse Larry a fauté, il est foncièrement bon, comme Charlotte est fondamentalement mauvaise, et Anne maternelle et bonne. Et les gangsters bien sûr sont complètement irrécupérables.
Charlotte l’examine avant qu’il
ne soit embauché dans la clinique
Cependant derrière cette vision un peu manichéenne, il y a, à travers ces portraits de femmes, quelque chose de très moderne pour l’époque, même de très subversif. C’est ma mise en évidence du désir féminin. Il s’exprime ouvertement à travers les cinq femmes que Larry rencontrera, l’entraîneuse, la serveuse du restaurant où il travaille, Charlotte, Ann et enfin Celia. Les apartés entre Charlotte et Ann confirment d’ailleurs que c’est tout à fait intentionnel si Crane Wilbur le pose comme un fil rouge de l’histoire. Peu importe que ce désir soit perverti par Charlotte ou Celia, il existe, c’est une passion pour le sexe, ainsi que le montrera la serveuse du restaurant où il travaillera brièvement. Et ce qui est plus remarquable encore, c’est que ce ne sont pas les mâles qui comme autrefois sont à l’initiative, mais les femelles ! Si Charlotte et Ann sont autant attirées par les exe masculin, c’est parce qu’elles se trouvent dans une situation matérielle où c’est le seul loisir possible, ce n’est donc pas la volonté de fonder une famille ou de procréer. Face à ces femelles, Larry apparait comme une proie possible, une victime du désir féminin dévastateur. Ce qui confirme que le film noir a contribué à mettre en échec les tabous au cinéma et donner plus de complexité aux caractères féminins. Remarquez qu’ici le fameux trio traditionnel est représenté par deux femmes et un homme, chacune se battant avec ses armes !
Tout cela est très bien défendu sur le plan cinématographique proprement dit. Cran Wilber utilise d’une belle manière les décors naturels de Philadelphie, d’abord en utilisant le pénitencier qui est bien réel. Il va en filmer les longs couloirs d’une manière géométrique, avec des lignes de fuite qui désignent un univers dont on ne sort pas. Puis, quand enfin Larry peut être élargi, on va franchir tout un alignement de portes et de barreaux, qui montre la difficulté qu’il y a à passer d’un univers, celui de la délinquance et de la discipline, à celui de la liberté et du choix. On voit donc Larry encore plus perdu dehors que dedans ! Que faire de sa liberté ? C’est la question.
A partir de ce moment là Larry entame une errance dans les rues de Philadelphie, et malgré les difficultés techniques, on voit souvent des passant tourner leur regard vers la caméra d’une manière bien peu natureklle, Crane Wilbur arrive à insérer complètement Larry dans la foule. Cette foule le rend anonyme, ce qu’il n’était pas en prison où son statut d’infirmier lui donnait une identité certaine. On le verra descendre du bus, poser sa valise sans savoir où il peut aller. Toute cette première partie est très réussie. La seconde partie c’est plutôt du studio. C’est même parfois un peu cheap, comme le refuge du gang ou le restaurant où il s’emploie brièvement. Mais sans être génialement filmé, ça tient la route et le réalisateur alterne les angles de prises de vue, les plans larges et les plans rapprochés, il connait sa grammaire, y compris aves les lumières. La photographie d’Irving Glassberg, un bon technicien qui a surtout travaillé pour le studio Universal, est bien éclairée, sans trop de recherche cependant autre que de faire surgir des ombres. Ce n’est pas mauvais, mais ce n’est pas John Alton !
Larry a reconnu Jack Bernard un ancien détenu
Crane Wilbur parait plus à l’aise dans les portraits, dans les confrontations homme-femme que dans les scènes d’action qui, sans être mauvaises, ne sont pas remarquables. On voit même parfois un peu trop la doublure de Richard Basehart assez mal maquillé, avec une mauvaise perruque dans la scène où Larry est censé sauver Jack des flammes. Sans doute que sa frêle carrure ne lui permettait pas de porter le massif John Hoyt sur ses épaules en descendant des escaliers ! En dehors des scènes tournées dans les rues, il y en a au moins deux qui sont très soignées, d’abord cette séquence où Ann entraine Larry au restaurant et l’incite à danser avec elle. Elle se serre contre lui et elle parait plus grande comme si elle allait le prendre entre ses deux seins, c’est une belle scène tendre. Ensuite ce moment où Larry s’assied au bord de la route, il fait chaud, il est bien, et en lisant le journal, on se rend compte qu’il croit à son destin.
Comme on l’a compris le film est centré sur le personnage de Larry Nelson, et donc de bout en bout on suit ses pérégrinations. Richard Basehart va porter le film sur ses épaules. Il est très bon dans ce rôle où il peut se montrer à la fois fragile et fort. On le reverra un peu comme ça dans He Walked by Night où il interprètera un dangereux gangster sous la figure d’un petit scientifique sans envergure. Il a un visage très expressif, très mobile, et peut facilement exprimer la colère, la naïveté et le contentement avec peu de mouvements de sa figure. En soutien, il a de nombreuses femmes. D’abord la sulfureuse Marylin Maxwell dans le rôle de la cupide Charlotte. Elle est très bien et surtout son physique explique parfaitement pourquoi l’inexpérimenté Larry se laisse prendre à ses pièges grossiers ! Cette actrice n’a pas fait une grande carrière au cinéma, elle s’est recyclée assez rapidement à la télévision. Pour faire contrepoids à cette actrice blonde, il fallait une brune, c’est Dorothy Hart qui incarne fort bien Ann. Elle non plus ne fera pas une grande carrière, elle abandonnera le métier en 1952. Mais elle aura laissé sa marque dans des films comme Naked City[6] ou Larceny de George Sherman[7].
Les gangsters ont enlevé
Larry et cherchent à le faire parler
Pour le reste les seconds rôles sont bons. D’abord Signe
Hasso qu’on avait essayé de lancer comme une nouvelle Ingrid Bergman parce qu’elle
était d’origine suédoise, mais qui finalement renoncera assez vite à Hollywood
pour poursuivre sa carrière en Europe, en Allemagne et en Suède. Ici elle est
assez effacée dans le rôle de la fourbe Celia qui veut avec son gang mettre la
main sur le butin. On retrouve Joseph Pevney dans le rôle de Gus, un membre du
gang. Il est toujours bien, mais il va abandonner le métier d’acteur l’année
suivante pour se consacrer exclusivement à la réalisation. On peut signaler encore
Harry Morgan dans le rôle du cruel Garth, une figure du film noir, habitué à
jouer les crapules ou les imbéciles.
C’est donc dans l’ensemble un bon film noir, avec une esthétique assurée. A sa sortie la critique tordit le nez, l’accusant d’être un peu trop ceci ou cela, trop simple dans l’intrigue, mais sans doute dérouté par la position peu avantageuse de Larry Nelson par rapport à ces femmes fortes tout sexe dehors ! Le public au contraire suivit. C’est d’ailleurs pour cela que Crane Wilbur put continuer à explorer la thématique de la prison en tournant Inside the Walls of Folsom Prison.
Red Chaney va enlever Jack pour découvrir le butin
C’est donc un film à réhabiliter. Malheureusement on ne le trouve que dans un coffret Américain – Film Noir: The Dark Side of Cinema XII – et sans sous-titres. Universal a un peu abandonné son catalogue, et bien sûr c’est un manque pour des maniaques du film noir comme moi ! Je le conseille vivement.
Sous la garde des gangsters,
Larry va chercher le coffre
Larry va sortir Jack des flammes
tandis que la police arrive
[1]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/lecole-du-crime-crime-school-lewis.html
[2]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/il-marchait-dans-la-nuit-he-walked-by.html
[3]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/i-was-communist-for-fbi-gordon-douglas.html
[4]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/chasse-au-gang-crime-wave-andre-de-toth.html
[5]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/the-phenix-city-story-1955-phil-karlson.html
[6]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/la-cite-sans-voile-naked-city-jules.html
[7]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/larceny-george-sherman-1948.html
Commentaires
Enregistrer un commentaire