Énigme à quatre inconnues, Mister Buddwing, Delbert Mann, 1966

 Mister Buddwing (1966) - IMDb  

James Garner détestait ce film qu’il disait ne pas comprendre et à sa sortie, ce fut un flop[1]. C’est donc un film un peu maudit. C’est loin d’être un film parfait, mais il y a beaucoup de choses intéressantes. Et au moins ce film est original. D’ailleurs c’est une époque qui est comme ça, dans la première moitié des années soixante, il y a beaucoup de tentatives pour éviter les fictions trop linéaires et répétitives, et celle-là en est une. Delbert Mann est un réalisateur un peu oublié, mais il eut un moment de gloire avec Marty qui obtint en 1955 la Palme d’or à Cannes, et l’Oscar du meilleur réalisateur en 1956. Il a sans doute abusé de ce succès, et il aura d’ailleurs du mal à maintenir son statut. Il est toujours resté un peu à la marge, et même quand il réalisa un film de guerre, The Outsider, qui se passait à Iwo Jima, il s’arrangea pour en faire un plaidoyer pro-indien. Sa carrière n’avait pas vraiment de ligne directrice, si ce n’est une manière de critique de la vie américaine et de ses tares. Il terminera sa carrière chaotique à la télévision en tournant des remakes, Jane Eyre ou All Quiet on the Western Front. Ici il a choisi de porter à l’écran un roman d’Evan Hunter. Ce dernier est un auteur prolifique qui est surtout connu sous le nom d’Ed McBain pour avoir mis en scène dans un grand nombre de romans le 87ème district, un commissariat avec des héros récurrents avec en son centre l’inspecteur Steve Carrela, il tint la distance pendant près de 50 ans. En vérité il ne s’appelait ni Evan Hunter, ni même Ed McBain, mais plus prosaïquement Salvatore Lombino. Il utilisa d’ailleurs encore d’autres pseudonymes en grande quantité. Evan Hunter était réservé à des romans plus profonds, moins policiers, moins noirs, et aussi à son activité de scénariste. Il s’est fait remarquer par trois succès énormes au cinéma. D’abord Blackboard Jungle de Richard Brooks qui, en 1955 produisait un film sur la jeunesse rebelle et le rock qui commençait à saturer l’espace, puis ensuite avec l’excellent Strangers When We Meet de Richard Quine en 1960 qui réunissait Kirk Douglas et Kim Novak. C’est lui qui écrivit également le scénario de The Birds, le film d’Alfred Hitchcock qui en 1963 fut un très grand succès. Buddwing est sans doute un de ses romans les plus personnels, chargé d’ironie et d’amertume.

Un homme se réveille dans Central Park sur un banc, au petit matin. Il ne sait plus qui il est, ni pourquoi il est là. Il n’a pas non plus ses papiers d’identité. Il a seulement sur lui une adresse d’hôtel et un numéro de téléphone. Il se débrouille d’appeler depuis l’hôtel. La personne qui lui répond et qui est mal réveillée, croit qu’il s’agit d’un certain Sam. Donc notre héros croit qu’il s’appelle Sam. Cette femme le trouve curieux, croyant le connaitre, mais elle lui donne tout de même son adresse. Arrivée chez elle, il déballe son histoire, mais cette Gloria qui affirme ne pas l(avoir jamais vu le prend en pitié et lui donne tout de même un peu d’argent. Il a compris qu’elle ne le connaissait pas et la laisse. Ne sachant trop quoi faire, il va dans une cafétéria où le patron pense qu’il est juif comme lui. Pourquoi pas puisqu’il ne sait pas qui il est ! De même in craint d’être un criminel échappé de l’asile quand il voit un gros titre qui mentionne cette évasion. Tout en errant, il va suivre une jeune fille qu’il croit être Grace. Celle-ci lui dit que non, qu’elle s’appelle Janet. Mais il persiste à la suivre. Cependant la vision de Janet va lui faire revivre une partie de ses souvenirs avec Grace qui se confond avec elle. Il a vécu une intense histoire d’amour, elle étudiante de 19 ans, et lui, un musicien à la recherche du succès. Ils avaient d’ailleurs décidé de se marier. Mais Janet dément qu’elle est Grace et il doit continuer sa quête. Il manque de se faire arrêter pas la police qui lui réclame ses papiers. Mais la foule qui s’accumule autour d’eux, fait qu’il peut s’enfuir. Il est alors poursuivi par une sorte de clochard à moitié fou qui veut faire de lui son disciple. 

Dans le miroir de l’entrée, il ne se reconnait plus 

Toujours errant dans New York, il suit alors la jeune Fiddle qu’il croit être Grace. Mais elle ne l’est pas. Cependant elle va être le support pour permettre à Buddwing de revivre ce qu’il a vécu avec Grace et retrouver une partie de sa mémoire. Ils se sont installés ensemble, lui, cherchant toujours le succès, elle, une artiste qui en a fait son deuil. Elle est tombée enceinte, mais il voudrait qu’elle avorte parce qu’un gosse l’empêcherait de se réaliser. Elle s’enfuit et pense à se jeter d’un pont. Il l’en empêche. Revenant à la réalité, il se sépare de la jeune Fiddle, et désespéré va croiser la route d’une blonde. Celle-ci l’entraine dans une sorte de jeu où ils doivent gagner 100 000 dollars. Un noir, un joueur, leur indique une partie de dés où ils pourront y arriver. La partie a lieu dans une sorte de cave, Buddwing lance les dés et gagne. Mais tout en jouant et en gagnant frénétiquement il revoit sa vie avec Grace sous les traits de la Blonde. Ça se passe mal. Il a réussi, mais elle le trompe avec des tas d’amants et il la frappe. Le regrettant, il lui propose de repartir à zéro, mais elle ne le veut pas, disant que tous les deux sont déjà morts. Rentrant chez lui, il trouve Grace morte, elle s’est ouvert les veines dans son bain. C’est à ce moment-là qu’il revient à la réalité et comprend que Grace est à l’hôpital. Il se précipite et il va enfin la retrouver en sortant de ses rêveries, il retrouvera donc sa vie et la mémoire. En fait Grace a été sauvée parce qu’il avait eu le temps d’appeler l’hôpital. 

Il se retrouve chez Gloria qui ne le reconnait pas 

Cette histoire s’est déroulée dans une seule journée d’errance. Contrairement à ce qui a été dit ce n’est ni loufoque, ni incompréhensible, et s’il y a de l’ironie, ce n’est pas une comédie. C’est à la fois simple est compliqué. Simple parce que nous avons un homme qui est devenu amnésique à la suite d’un choc et qui essaie de retrouver sa femme en même temps que son identité. Mais c’est compliqué parce qu’il y a beaucoup de thèmes sous-jacents. D’abord, et c’est peut-être le principal, c’est une réflexion sur le temps et la mémoire qui sont placé dans un rapport d’identité. Tout se déroule sur une journée, unité de temps, mais nous avons trois flash-backs qui récitent la vie de Buddwing, la vie fantasmée de Buddwing. Ces trois flash-backs interviennent dans l’ordre chronologique et montrent à la fois l’évolution sentimentale et professionnelle de notre héros au fil du temps. Les quatre femmes qu’il rencontre l’aident à mettre en place le puzzle de sa vie, et elles-mêmes sont quatre aspects de la même femme qui est Grace qu’on ne verra d’ailleurs jamais à l’écran. Gloria c’est bien sûr la figure maternelle dans les bras de laquelle il peut s’épancher sans honte. Femme murissante, elle aime à le dorloter et à le prendre dans ses bras, elle lui donnera d’ailleurs de l’argent, comme une mère ferait avec son enfant pour le rassurer. 

Désespéré, il se fait consoler par Gloria 

Ensuite, il y a Janet, une adolescente, sans doute même encore vierge. C’est évidemment Grace lorsqu’il l’a rencontrée, une jeune femme fraiche et pleine d’espoir avec qui il peut rêver d’un amour éternel. Rapidement ils eurent des relations sexuelles et un projet de mariage, désapprouvé d’ailleurs par l’oncle qui est le seul parent qui veille sur la jeune étudiante. Cette figure renvoie à ce qu’était Buddwing dans le temps, un jeune homme ambitieux désireux de percer sur le plan artistique. C’est le portrait de l’artiste en jeune homme ! Ensuite la relation entre Buddwing et Grace a muri, elle est alors représentée, ou fantasmée par Fiddle qui remet en question les illusions du couple et même les orientations artistiques et professionnelles de son mari. Elle va exercer un chantage au suicide sur son époux et elle le fera céder. Cependant le couple va grandir dans l’aigreur malgré sa réussite matérielle, cela est représenté par la rencontre avec la Blonde. Cette affaire se termine mal, par un suicide raté, et cela est un reproche que Buddwing ne peut pas supporter, c’est pourquoi il abandonne son identité et refuse de se reconnaitre pour ce qu’il est. Bien sûr la fin peut laisser croire à une réconciliation, mais celle-ci est une abdication. Et cela laisse entendre que ces retrouvailles n’en seront pas vraiment. Bref cette évolution en une journée à travers l’histoire de ce couple est la relation d’un échec complet. 

Dans un bar il fait la connaissance d’un Juif qui lui laisse entendre que lui-même est Juif ! 

L’originalité de cette fable caustique réside dans le fait qu’une seule femme est éclatée entre quatre femmes très différentes les unes des autres. Ce puzzle montre la diversité de la femme, la difficulté qu’on a à la comprendre, à la fois diverse et changeante, insaisissable. Ce n’est pas du tout une comédie, au contraire c’est une vraie tragédie où l’homme est la victime d’un univers où les femmes sont en train de prendre le pouvoir. Il n’y a rien de drôle dans ce sens. Le seul véritable mouvement de révolte viril de Buddwing est dans la gifle qu’il balance à Grace quand elle est sous les traits de la Blonde. Mais il le regrette aussitôt, ce qui l’enfonce encore un peu plus aux yeux de celle qui est devenue son épouse. Evan Hunter sous ses différents pseudonymes a souvent présenté les traits d’un auteur misogyne.   

En la personne de Janet il croit reconnaitre Grace 

Delbert Mann va user d’une métaphore qui va expliquer le sens de sa mise en scène. Cette errance dans New York est en réalité une errance entre quatre femmes qui représentent chacune un morceau de lui-même. Mais en même temps ce puzzle féminin c’est un portrait de New York. Ça c’est l’aspect le plus intéressant du film. Cette ville tentaculaire et diverse représente une forme de tentation – le désir des femmes qui attirent Buddwing – mais aussi l’impossibilité de satisfaire ce désir. Elle est le lieu de la castration, et si notre héros court tout le long de ce film, c’est bien pour échapper à ce châtiment. Évidemment Delbert Mann n’est pas le premier à avoir filmé New York comme une ville paradoxale qui se refuse à ses habitants. Cette ville est chargée d’incompréhension, l’un le croit Juif, sans doute parce qu’il fuit comme les Hébreux devant le Pharaon et qu’il dit s’appeler Sam. L’autre le pense comme envoyé du ciel pour être son disciple. Les quatre femmes qu’il rencontre et qu’il fantasme comme étant une sorte de réincarnation de Grace, manifestement ne le comprennent pas plus. De New York Delbert Mann en filme la verticalité étouffante qui fait que les simples gestes de la vie courante, l’amour, la famille, le travail deviennent des sortes de travaux d’Hercule. 

Dans l’église ils échangent des vœux de bonheur 

Dans sa course, il croise des personnages tous bizarres, mais surtout qui ne semblent pas former une communauté. Il y a des regroupements de personnes inattendus, ces gens qui tout soudain se mettent à houspiller un policier qui prétend demander ses papiers à Buddwing et qui se mettent à former une espèce de rébellion contre la ville, certes, avec des techniques convenues, mais tout de même une rébellion. Et puis les joueurs de dès qui semblent avoir une existence troglodyte, comme s’ils ne voyaient jamais la lumière du jour. Il y a donc la ville ouverte, et puis ses redents qui sont inaccessibles au commun et qui semblent obéir à des codes et des langages particuliers. Comme si tous les efforts de communications entre les Newyorkais étaient voués à l’échec. On s’en rend compte quand Buddwing tombe sous le charme de la Blonde, elle parle, mais n’écoute pas, et lui, ne comprend pas ce qu’elle raconte. C’est cet étonnement qui va être le fil rouge de leur relation, jusqu’à ce qu’il retrouve complétement la mémoire. 

Un vieux fou lui explique qu’il est Dieu et lui demande d’être son disciple 

Dans les années soixante, face à la modernité déferlante qui battait en brèche les formes traditionnelles de la vie sociale, on a beaucoup fait de films sur la mémoire et le temps dans leur rapport d’identité. Je pense à l’Alain Resnais de cette époque, ou à La jetée de Chris Marker par exemple. C’est la rupture entre le temps et la mémoire qui interroge l’identité. Cette quête de l’identité qui est un des axes majeurs du film noir, est aussi la conséquence des individus broyés dans la ville. Dans les films noirs des années quarante la question de la mémoire était présentée souvent comme une conséquence des traumatismes de la guerre. Dans les années soixante, elle est devenue la conséquence d’un éloignement d’avec les formes traditionnelles de la vie sociale. Quel plus bel exemple que de situer cette histoire dans une ville comme New York ! 

Il suit Fiddle croyant reconnaitre Grace 

La réalisation va très bien jouer des qualités cinématographiques naturelles de la ville. Par exemple quand Grace sous la figure de Janet tente de se jeter d’un pont, celui-ci représente en fait la manière de communiquer et de rejoindre Buddwing. C’est filmé directement à même la rue, les parcs, les taxis, tout cela renforce la subjectivité du héros. Et donc l’errance va prendre la forme d’un cauchemar dans un labyrinthe. Il n’en sort pas, quand il est poursuivi par une espèce de fou qui se prend pour Dieu, il se retrouve bloquer au fond d’une impasse. On suit donc Buddwing à travers la foule, souvent filmé à l’aide d’une caméra caché, ou encore avec une caméra portée à l’épaule, notamment quand il suit Fiddle et que celle-ci s’en aperçoit et le laisse faire, ravie d’avoir attiré l’attention sur elle d’un beau garçon. Ces regards lancés à distance avant que les deux se rejoignent justifie une profondeur de champ parfaitement cadrée. La photo d’Elisworth Fredericks est bonne et le format large du film aide beaucoup à comprendre les intentions du réalisateur. 

Il explique à Fiddle qu’il veut qu’elle avorte 

Il y a bien sûr parfois des longueurs, un peu trop de dialogues qui cassent le rythme et qui donnent un côté théâtral au film, comme cette scène audacieuse où Fiddle et Buddwing s’affrontent sur la question de l’avortement. Nous sommes d’ailleurs à une époque où cette question est encore un peu taboue à l’écran. Également il y a une insistance sur la diversité raciale de la ville, les noirs et leurs parties de dés, les Juifs et leur sens du commerce, etc. Mais cela se comprend si on se souvient que nous sommes seulement au milieu des années soixante et que la révolution des mœurs est en marche. 

Il a peur que Fiddle se suicide en se jetant du pont

Un individu va entraîner Sam et la Blonde dans une partie de dés 

James Garner a pesté après ce film dont il était pourtant aussi le producteur. Certains ont dit qu’il était trop vieux pour ce rôle. Personnellement je ne trouve pas que ce soit un problème. Si on doit lui trouver des limites c’est plutôt dans le fait qu’il a un physique assez peu tourmenté, un peu trop lisse. Mais quoi qu’il en ait dit, le film comme son interprétation est tout à fait compréhensible. Il se paye même une scène de désespoir dans les bras de Gloria qui est bienvenue. A côté de lui il y a quatre actrices en soutien. Katharine Ross est celle des quatre qui a le plus petit nom sur l’affiche. Elle débutait seulement, c’était son deuxième rôle, mais elle est très bien dans le rôle de Janet. Angela Lansbury interprète Gloria avec beaucoup d’énergie, quoiqu’un peu caricaturale, c’est des quatre femmes celle qu’on voit le moins à l’écran. Suzanne Pleshette avait beaucoup de talent et de présence, la même année elle jouait aux côtés de Steve McQueen dans Nevada Smith, un très grand succès, mais peu à peu elle disparut des écrans pour se consacrer à la télévision. Elle est excellente dans le rôle de Fiddle. La quatrième femme, c’est la Blonde interprétée par Jean Simmons, teinte en blonde pour l’occasion. Dans les années soixante elle ne tournait plus beaucoup, mais après Buddwing, elle tournera dans l’excellent Rought Night in Jericho d’Arnold Laven. Ici son rôle est étroit, et elle cabotine un peu pour donner à voir son ivresse. Comme on le comprend, les interprètes féminines en font aussi malgré tout de façon paradoxale un film de femmes. Il faudra attendre Robert Altman et 1977 pour retrouver trois femmes dans un autre contexte comme un autre puzzle de la « femme » dans 3 Women, un autre film curieux. Parmi les acteurs de complément, Jack Gilford dans le rôle de Schwartz et Raymond St Jacques dans le rôle de Hank qui entraîne Buddwing et la Blonde dans une partie de dés frénétique, sont remarquables. 

Il se remémore sa rupture avec Grace à travers la Blonde 

A sa sortie, la critique descendit le film dans les grandes largeurs, et ce fut un fiasco commercial. Certains l’ont trouvé trop compliqué, d’autres trop bavard. Certes le film possède bien des imperfections, mais il est vraiment très original dans cette capacité à mêler les fantasmes et la réalité. Il est vraiment à redécouvrir face à la médiocrité ronronnante du cinéma sans style qu’on nous propose aussi bien en France qu’aux Etats-Unis. Sans doute passera-t-il un peu mieux aujourd’hui du fait de l’évolution des mentalités comme on dit ! Pour ma part, je le recommande. 

Il gagne énormément d’argent aux dés 

La copie que j’ai utilisée provient d’un enregistrement du film à la télévision, sur TCM plus précisément, il existe bien un DVD publié par Warner il y a quelques années, mais il ne contient pas de sous-titres en français. 

Il a enfin retrouvé Grace qui a fait une tentative de suicide



[1] James  Garner, The Garner Files: A Memoir. Simon & Schuster, 2011.

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