Dario Argento, Peur, Rouge Profond, 2018
Dario Argento a tenu une place importante dans le cinéma de genre en Italie dans les années soixante-dix, quatre-vingts et un petit peu au-delà. Si on peut le considérer comme un continuateur de Mario Bava, il a évolué à l’inverse de celui-ci, passant du giallo au film d’horreur, avec une surenchère dans le gore. Il a développé une esthétique très personnelle, et bien qu’il s’avoue lui-même comme un disciple d’Hitchcock, sa thématique est très différente et surtout, il n’utilise pas cette maniaquerie d’un humour anglais un peu frelaté. En un peu plus de cinquante ans de carrière, il n’a réalisé qu’une vingtaine de films. Il a donc pris son temps pour tourner, d’autant qu’il était lui-même la plupart du temps aussi l’auteur du scénario. Le succès public en Italie, comme à l’international, le lui permettait. On notera que la France est un des pays où son œuvre aura été des plus mal reçues, comparativement aux Etats-Unis par exemple. Mais chez nous le cinéma dit de genre, italien ou non, a toujours eu des difficultés avec la critique. Paura est donc une autobiographie, c’est-à-dire que c’est un livre où à la fois il décrira les difficultés qu’il a rencontrées et aussi les origines de la plupart de ses films, et il nous racontera sa vie pour en dresser évidemment une sorte de statue. Pour nous montrer combien sa démarche a été originale et nécessaire. On s’attend donc à un mélange d’informations de première main, mais aussi à cette fausse humilité qui est un peu la règle dans ce genre d’exercice.
L'uccello dalle piume di cristallo, 1970
Évidemment dans cette œuvre tout n’est pas bon, il y a des remakes des classiques des films d’horreur comme Le fantôme de l’opéra (1998) ou un énième Dracula (2012) qui sont complètement inutiles. Mais il y a une unité à la fois thématique et esthétique. Et c’est cela qui en a fait un chef de file. Parmi ses « disciples » on notera les noms de Lucio Fulci, Alberto De Martino, ou encore Pupi Avati. Il venait d’un milieu romain qui avait des entrées dans le monde artistique, du cinéma du côté de son père, et de la photographie du côté de sa mère. Ayant assez peu fait d’études, il commença comme critique de cinéma avant d’écrire des scénarios, notamment avec Bertolucci puis de passer à la réalisation. Dans son livre, il laisse entendre que son œuvre est centrée sur l’analyse des mécanismes de la peur et il se réfère constamment à Freud, un de ses films s’appellera Trauma justement pour tenter d’expliquer les rapports conflictuels entre le passé et le présent. Mais il y a bien d’autres dimensions à son œuvre sur lesquelles il ne s’étend pas. On trouve d’abord la question de la solitude, cette incapacité de se socialiser parce qu’on est différent. Ensuite il y a un fil rouge du côté de la figure de la mère. Celle-ci est le plus souvent présentée comme une figure maléfique, une sorcière. L’identité mère-sorcière n’est jamais trop éclairée par Dario Argento. Cette mère-sorcière est souvent opposée à ses enfants, les entraînant parfois dans des crimes odieux, mais aussi à des toutes jeunes filles pures, comme la jeune Jennifer de Phenomena, ou la Suzy Bannion de Suspiria.
Profondo rosso, 1975
Il raconte comment, en parcourant l’Europe, il a passé
beaucoup de temps à trouver les décors adéquats, avec cette capacité à saisir
en même temps des formes architecturales modernes et des vestiges d’un passé
prestigieux. Mais tout cela ne serait pas aussi évident sans l’excellent
travail qu’il a la plupart du temps effectué sur les couleurs. Le rouge profond
qui marquera fortement la critique et d’ailleurs qui donnera naissance à la
petite maison d’édition aixoise qui publiera la traduction française de Paura.
Le plus souvent Argento cherche une unité chromatique de ses films,
il explique comment et pourquoi. Mais le rapport à la couleur s’inscrit aussi
dans une réflexion sur la peinture, ce qui n’est pas sans rappeler bien sûr l’approche
de Mario Bava. Consciemment il a utilisé le tableau d’Edward Hopper Nighthawks
en le reconstruisant à Turin pour en faire un élément central dans Profondo
rosso. Les citations des œuvres picturales est abondante dans son œuvre. Dans
La sindrome di Stendhal, les rapports à la peinture, et donc au passé
glorieux de l’Italie, cette référence est saturée et sert de point de
départ à une histoire relativement classique d’une policière affrontant un
tueur en série. Il utilisera souvent des décors qui représentent des théâtres,
il nous dit que c’est pour montrer qu’il annonce qu’il va raconter une
histoire. On peut en discuter longuement, et on peut voir aussi dans cette
volonté d’user de ce type de décor la démonstration de la supériorité du cinéma
sur le théâtre ! Ou encore une prise de distance d’avec l’histoire qu’il
met en scène.
Suspiria, 1977
Parmi les autres traits récurrents de la filmographie d’Argento, il y a un bestiaire curieux, et principalement des insectes. Pour le réalisateur c’est quelque chose d’important. Il décrit d’ailleurs par le menu comment il a obtenu de faire « jouer » des insectes, ce qui est évidemment assez compliqué et coûteux ! Ces insectes affreux, sont parfois représentés par des larves envahissantes et effrayantes, mais qui représentent aussi le renouveau de la vie même. La Jennifer de Phenomena communiquera aussi avec des lucioles. On voit donc qu’il y a un souci de réalisme pour en faire le support du rêve et du surnaturel. Et en effet, si ces scènes étaient moins réalistes, si on en voyait les trucages, cela donnerait moins de force au fantastique. Parmi ses influences, Argento cite, comme tout le monde, Hitchcock, Lang, comme si depuis ces grands maîtres rien ne s’était passé jusqu’à lui ! Sur le plan littéraire il met l’accent sur l’importance d’Edgar Poe dont il mettra en scène en le transposant le conte Le chat noir. Mais Argento est meilleur quand il écrit une histoire originale que quand il adapte des œuvres vues et revues au cinéma. Il doit y avoir au bas mot une vingtaine d’adaptation de Dracula, une dizaine du Chat noir, et encore une douzaine du Fantôme de l’opéra. C’est d’ailleurs souvent chez Argento, à ce qu’on comprend, plutôt des sortes de commandes qui interviennent dans les moments où il manque cruellement de créativité. Le problème est sans doute qu’Argento veut transposer ou moderniser, ce qui ne donne que rarement de bons résultats.
Phenomena, 1985
C’est un ouvrage très intéressant également pour ce qui décrit du cinéma italien. Au fond Argento a vécu une période rose, même s’il s’est plaint très souvent de la censure, notamment parce que les années soixante-dix ont été des années d’émancipation pour le cinéma. Il commencera à avoir plus de difficultés à la fin des années quatre-vingts, c’est-à-dire quand la crise du cinéma italien correspond à la disparition des salles de cinéma de quartier. Il y a parfois des passages agaçant dans son livre, notamment cette mise en scène des conflits qu’il traverse avec ses femmes, notamment avec Daria Nicolodi qui pourtant l’a accompagné sur de nombreux projets, ou avec son frère, et même avec sa fille Asia qu’il s’appliqua à filmer dans sa nudité alors qu’elle n’avait que 17 ans et qui par la suite fera une petite carrière au cinéma en tant que réalisatrice. Il apparait souvent comme quelqu’un qui cherche les disputes. Également ses vantardises à propos de ses coucheries avec des starlettes sont un peu lassantes, expliquant que malgré sa laideur, il a des facilités à séduire parce qu’il est un réalisateur connu ! On dirait cet imbécile de Truffaut qui disait faire du cinéma pour coucher avec des actrices ! Mais ces réserves ne doivent pas en occulter le grand intérêt pour qui s’intéresse à l’histoire du cinéma et au cinéma italien, surtout à une époque où les films manquent cruellement de style, ce qu’on ne saurait reprocher à Argento. La traduction française de ce livre se vend très cher sur Internet, c’est malheureux de voir de telles spéculations. Espérons que Rouge profond en fera un nouveau tirage.
La sindrome di Stendhal, 1996
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