La maison dans l’ombre, On Dangerous Ground, Nicholas Ray, 1952
Ce film est souvent cité comme un des chefs-d’œuvre de Nicholas Ray. Pourtant la mise en route de cette production n’est pas à l’initiative de Nicholas Ray. Howard Hugues avait acheté un certain nombre de sujets, et comme il voulait faire tourner Robert Ryan, il demanda à celui-ci de choisir une des histoires qu’il avait acquises. Et c’est donc Robert Ryan, l’acteur qui a tourné le plus de films noirs dans le cycle classique, qui a décidé de cette production. Ensuite Howard Hugues a choisi lui-même Nicholas Ray comme réalisateur et John Houseman comme producteur. Le film a connu bien des difficultés. Le tournage, commencé en janvier 1950, fut interrompu pendant deux mois et demi, et il ne sortit sur les écrans que 18 mois après son achèvement. Également à l’origine, c’est Jennifer Jones qu’aurait voulu engager Howard Hugues, mais ce fut finalement Ida Lupino qui tint le rôle de la jeune aveugle. On dit même qu’elle aurait tourné une partie des scènes en remplacement de Nicholas Ray car il s’était disputé avec l’irascible Howard Hughes qui avait voulu en changer la fin pour lui donner un aspect plus lisse et plus consolant pour le spectateur. Nicholas Ray n’est pas particulièrement un cinéaste doué pour le film noir, il a fait quelques incursions dans le genre, presque contraint et forcé, ses films avec Humphrey Bogart, Knock on Any Door et On a Lonely Place, sont bons, mais ce sont des films voulus par l’acteur qui les produisit, Party Girl est franchement mauvais et boursoufflé. Son style n’est guère marqué par la sobriété. Ce côté kitch sera de plus en plus marqué au fur et à mesure qu’il s’orientera vers le cinéma en couleurs. Sans doute avait-il trop d’idées qu’il en venait souvent à oublier le sens de son film ! Sterling Hayden avait gardé un très mauvais souvenir de Johnny Guitar, trouvant la réalisation boursoufflée et clinquante. Ses plus gros succès commerciaux furent d’ailleurs des lourdes daubes, le biblique King of King en 1961 et 55 Days in Peking en 1963. Et après ces deux films il ne tourna pratiquement plus rien.
Mais le principal est qu’à la base de ce film, il s’agit d’un roman de Gerald Butler qui fut surnommé le James Cain anglais. Bien sûr cette réputation était un peu usurpée. C’est un écrivain qui n’a que très peu produit, mais il avait eu beaucoup de succès avec Kiss the Blood of my Hands qui fut aussi adapté à l’écran avec Burt Lancaster et Joan Fontaine en 1948 par Norman Foster. Le roman dont On Dangerous Ground est tiré, Mad with Much Heart, a bien été traduit en français dans une petite maison d’édition, mais je n’ai pas réussi à en trouver un seul exemplaire, ce qui veut dire que je ne pourrais pas dire si le film est fidèle au roman. Le scénario a été écrit par Albert I. Bezzerides qui a fait quelques incursions remarquées dans le genre noir, They Drive by Night où on trouvait déjà Ida Lupino au générique[1], et encore Kiss Me Deadly.
Suite au meurtre d’un policier, le capitaine envoie ses hommes à la poursuite du meurtrier
Les policiers se préparent à passer la nuit à traquer les criminels. Le capitaine Brawley les a réunis pour traquer l’assassin d’un policier. Jim Wilson et ses deux acolytes, Pop et Pete, ont rapidement une piste qui les amène vers une jeune femme, Myrna, qui est en couple avec un individu qui connait l’assassin. Jim la force à lui donner l’adresse où il va aller le cuisiner. Cela lui permettra à la police de coffrer l’assassin. Mais la violence avec laquelle Jim obtient des résultats est critiquée, et le capitaine va l’envoyer loin de la ville, dans le Nord, en attendant que l’affaire se tasse. Il est chargé d’aider la police locale à trouver l’assassin d’une jeune fille qu’il a violée. Accompagné du shérif, Jim va d’abord rendre visite à la famille, tandis que des hommes partent traquer l’assassin. Le père de la jeune fille, Brent, veut se venger et tuer lui-même le violeur. Des hommes cependant ont trouvé une piste. Jim et Brent partent ensemble et finalement vont suivre des traces de pas qui les mène à une maison isolée. Là vit Mary Malden. Brent la bouscule un peu, mais Jim qui s’est rendu compte qu’elle était aveugle la protège. Ils visitent la maison, mais ils ne trouvent personne. Rapidement ils comprennent que le frère de Mary, Danny est compromis.
Myrna ne veut pas parler,
elle défie Jim Wilson
Danny est un jeune homme un peu faible d’esprit que sa sœur, le sachant malade, protège, comme lui aussi tente de la protéger. Jim promet que s’il arrête Danny, il le protégera du lynchage et fera tout pour qu’il soit soigné. La jeune aveugle finit par leur proposer de dormir chez elle, car il fait nuit et ils ne pourront pas reprendre les recherches avant le matin. Pendant la nuit, Jim va désarmer le fusil de Brent. Au petit matin, Mary se lève sans bruit, mais Jim l’a vue, et il la suit. Elle va voir son frère qui s’est caché dans une resserre, presque enterrée. Elle essaie de l’appeler et de le faire sortir, mais il garde le silence. Jim rejoint Mary et Danny les voit en train de discuter. Jim va à son tour à la rencontre de Danny. Celui-ci le menace d’un couteau. Brent surgit à ce moment-là, menaçant de tuer l’assassin de sa fille avec son fusil. Tandis que Jim et lui s’affrontent, Danny en profite pour s’enfuir à nouveau. Jim et Brent le poursuivent dans la montagne. Mais malheureusement Danny dérape et se tue. C’est Brent qui portera son corps jusqu’à la maison de Mary. Jim propose alors à Mary de rester auprès d’elle. Mais elle refuse. Il rentre en ville. Mais quelque temps plus tard, Jim revient vers Mary et ils se jettent dans les bras l’un de l’autre.
Jim Wilson va brutaliser le
petit copain de Myrna pour le faire parler
Comme on le comprend, le scénario possède deux fins, et le
film aurait pu finir sur le départ de Jim pour la ville. Mais on y a rajouté le
retour de Jim. C’est un peu curieux car on ne sait pas comment Jim justifie son
retour. Mais cela n’a pas beaucoup d’importance. Cette histoire à deux
dimensions, d’abord elle est celle d’une rédemption. En effet cette aventure va
humaniser Jim et lui faire comprendre que sa propre violence était d’abord liée
à son désarroi et l’empêchait de vivre. Ensuite, c’est la rencontre de deux
solitudes, deux handicapés de la vie. Si Mary est aveugle, Jim est handicapé du
côté du cœur. En se rapprochent de la jeune femme, Jim va admettre ses propres
faiblesses et se transformer. Remarquez d’ailleurs que Brent, présenté d’abord
comme un furieux sans limite, violent et peu intelligent, va lui aussi devenir
plus humain en se rendant compte que l’assassin est un tout jeune homme. Brent
est choqué par cette révélation. Il exigera de le porter jusque chez sa sœur
d’une manière délicate parce qu’il a compris quelque chose de la maladie de
Danny et donc que s’il ne lui pardonne pas son crime, il en comprend le
mécanisme fatal. Ce n’est pas un film où on recherche un coupable, un assassin,
rapidement on comprend que c’est le frère de Mary qui est responsable de ce
désastre. Mais c’est une interrogation sur la logique criminelle. Si on
rapproche le meurtre commis par Danny du comportement violent de Jim, alors on
révèle l’ambiguïté de l’âme humaine.
Le capitaine Brawley va
éloigner Jim Wilson
C’est une méditation sur la solitude. Jim est un solitaire
qui se désole de ne pouvoir vivre pour quelqu’un. Cela le rend enragé. Et s’il
s’humanise, c’est parce qu’il a senti qu’il voulait vivre pour Mary, être ses
yeux en quelque sorte. Au début du film, on voit les policiers se préparer,
prendre leur arme avant de partir. Pope et Pete embrassent leur femme et Pope
ses enfants. Ce qui veut dire que quelqu’un va s’inquiéter du danger qu’ils
courent. Mais il n’y a personne pour s’inquiéter de Jim et de ce qu’il peut
devenir. Mary est enfermée dans son handicap. Elle et Jim vont se reconnaitre
en se tendant la main, en se touchant d’une manière tout ce qu’il y a de
pudique. S’ils se tendent la main c’est pour passer une forme d’alliance entre
eux, comme un pont entre deux solitudes. Comme on le comprend la relation entre
Jim et Mary c’est bien plus qu’une romance, elle est le fruit de la nécessité
qu’il y a pour vivre d’avoir quelqu’un pour qui s’inquiéter et qui s’inquiète
pour vous.
Dans cette ville de montagne Jim va interroger la famille de la jeune fille assassinée
Le personnage de Jim est à l’inverse de l’inspecteur Harry, tous les deux partent de la difficulté de faire respecter l’ordre et la loi, mais l’inspecteur Harry ne se pose pas de question sur sa propre violence et il est très content de lui-même. On pourrait dire qu’entre On Dangerous Ground et Dirty Harry, le cinéma hollywoodien a régressé. Toute cette histoire met en scène le devoir de solidarité. C’est bien sûr ce que découvre Jim en rencontrant Mary, mais c’est aussi Mary qui s’inquiète pour Danny, c’est Danny qui s’inquiète pour Mary, les femmes de Pope et de Pete qui s’inquiètent pour leur époux. Et c’est aussi Brent qui, à sa manière, s’inquiète pour sa fille et sa famille. On voit donc que le film oppose à l’image des solitaires, Jim, Mary, Danny, et des familles, celles de Brent, de Pete et de Pope. Pete n’a pas eu d’enfant, et sa femme qui reste seule la nuit quand il part travailler, est renvoyée à une solitude presque semblable à celle de Jim. Un critique américain, lors de la sortie du film trouvait que la violence de Jim n’était pas assez expliquée[2]. Ce n’est pas exact car elle est expliquée clairement par sa solitude qui l’a coupé du reste du genre humain.
Brent veut tuer l’assassin de
sa fille
La mécanique de cette rédemption va s’appuyer sur une
opposition entre la grande ville – est-ce New York ? ça lui ressemble même
si ce n’est pas dit – et la montagne. On passe ainsi du noir de la nuit au
blanc des reliefs enneigés comme si on passait ainsi du monde de la turpitude à
celui de la pureté. L’opposition c’est celle de Brent, paysan au solide bon
sens, et Jim, le flic qui vient de la ville et dont Brent se méfie comme d’un
intrus qui vient violer un paysage paisible. L’affrontement prendra un tour
physique. Cette approche s’appuie aussi sur l’opposition de deux femmes, d’un
côté Myrna qui manifestement vit dans la turpitude et la lâcheté – elle
n’hésitera pas à dénoncer son compagnon – et Mary qui n’est compromise dans
rien, sauf à tenter de défendre son frère. Le scénario comporte trois parties.
D’abord le travail de Jim dans la recherche du tueur de flic, jusqu’à ce qu’il
soit écarté par le capitaine Brawley. Ensuite la première approche du crime de
Danny et l’ébauche d’une relation entre Jim et Mary, et enfin, dernier tiers,
avec le nouveau jour, la recherche active de Danny. Les trois parties sont à
peu près d’égale durée, ce qui fait que Mary n’arrive à l’écran qu’au bout du
premier tiers du film.
L’assassin est le frère d’une jeuner aveugle
C’est plutôt sobrement filmé, sans artifice. Il y a bien sûr de jolis mouvements de caméra, c’est particulièrement efficace quand le réalisateur suit les déambulations de Jim qui cherche un criminel dans le monde de la nuit. On retrouvera des tics du film noir de cette époque, déjà le générique distribué sur le parcours des rues d’une grande ville, saturée d’éclairages au néon. Également quand Nicholas Ray filme les escaliers qui mènent à Myrna, ou quand Jim les redescend dans l’ombre, avec cet air de grande lassitude qui exprime toute la rancœur du policier pour son métier. Le policier est mal reçu de partout, dans les bars, à la montagne, c’est un réprouvé. Il est craint pour sa violence, mais il est aussi détesté.
Mary est troublée par sa rencontre avec Jim Wilson
Il y a aussi l’utilisation des portes et des miroirs qui semble indiquer des possibilités d’échapper à son destin, aussi bien pour Jim que pour Mary. Quand Jim arrive dans la maison de Mary, on voit sa haute silhouette, de dos, s’encadrer dans la porte ouverte, comme s’il allait vers la lumière, marquant un temps d’arrêt comme s’il était désorienté et qu’il craignait de se remettre en question. On verra aussi deux fois l’ouverture de la resserre où s’est caché Danny comme une forme de passage entre deux mondes, celui des gens normaux et celui du jeune criminel. Myrna et ensuite Jim vont tenter de le rejoindre, mais c’est peine perdu, tapis dans l’ombre, il ne voudra pas les retrouver et préférera rester dans sa solitude.
Mary prend la main de Jim
Le film n’a rien de cynique. Il y a plusieurs scènes remarquables de douceur quand Mary prend la main de Jim comme pour se rendre compte de son degré de sincérité dans sa démarche. Et une scène chargée d’émotion quand Mary s’explique sur son amour pour son frère et qu’en même temps elle montre toute sa fragilité. Mais aussi il y a de la douceur, de la pitié si on veut, quand Brent s’agenouille pour prendre dans ses bras la dépouille de Danny. J’aime bien cette scène aussi quand le capitaine Brawley explique à Jim qu’il doit prendre du recul, se ressourcer, s’éloigner. On voit le capitaine volubile qui ne s’arrête pas de manger, face à un Jim Wilson parfaitement mutique qui encaisse les coups d’une manière presque masochiste.
Jim et Brent vont passer la
nuit chez Mary
Le film dans son entier repose sur les épaules de Robert
Ryan qui fait une composition remarquable, sûrement une de ses meilleures. Dans
la dernière partie du film, il s’oppose à ce qu’il a été dans la première, et
son jeu est différent, il joue beaucoup de son visage, au fur et à mesure que
le film s’avance, son visage semble plus rasséréné, plus détendu, il devient
presque souriant. Il abandonne sa violence rentrée. Ce film m’a fait penser à Day
of the Outlaws, réalisé en 1959 par André de Toth qui se passe dans la
neige et où Robert Ryan est une nouvelle fois un intrus. Il a tourné plusieurs
films avec Nicholas Ray, Born to Be Bad, en 1950, mais un peu plus tard King
of Kings en 1961 où il tenait le rôle de Jean-Baptiste dans cette daube
biblique. C’était un homme de gauche, et pour cela il avait eu des ennuis au
moment de la Chasse aux sorcières, et ce n’est pas sans raison qu’il a été à l’initiative
de ce projet. Il est opposé ici à Ida Lupino qui curieusement est à la première
place au générique, alors qu’elle a bien moins de temps de présence à l’écran
que Robert Ryan. C’est un couple improbable, mais qui pourtant fonctionne. Ida
Lupino était une très bonne actrice, et elle aussi sait jouer de son corps en
en présentant justement la fragilité en face de la puissance dégagée par Robert
Ryan. Il n’est pas si facile que cela de jouer les aveugles en déplaçant
convenablement son corps. Ici, c’est réussi.
Au petit matin Mary va voir son frère Danny qui s’est caché dans la réserve
Derrière on a des vétérans. Ward Bond incarne Brent, le père de la jeune fille violée et tuée. Il ne joue pas simplement la brute épaisse comme on pourrait le craindre avec son entrée tonitruante dans le film. Il introduit de la subtilité, aussi bien quand il s’endort devant Jim qui lui prend son fusil que quand il découvre la jeunesse de Danny. Sa performance a d’ailleurs été saluée comme exceptionnelle. Il est vrai que Ward Bond, notamment dans les films de John Ford, ne fait pas toujours dans la nuance. Il faut signaler aussi la présence d’Ed Begley. L’excellent Ed Begley dans le rôle du capitaine Brawley. Il est vraiment très bon et remarquable, même si son temps à l’écran est finalement assez faible. Il retrouvera Robert Ryan dans Odds Against Tomorrow le chef-d’œuvre de Robert Wise en 1959. Mais là, il aura un rôle plus complexe et plus important. Signalons aussi la brève apparition de Cleo Moore qui est toujours très bien, ici dans le rôle de Myrna.
Depuis sa cachette Danny voit
Mary et Jim en train de discuter
J’ai dit tout à l’heure l’excellence de la photo d’Ernest
Laszlo. La musique de Bernard Hermann est également remarquable. Il a utilisé
la viole d’amour qui fait résonner les cordes d’une manière très particulière
et qui souligne encore un peu plus la solitude de Mary.
Jim vient à son tour voir Danny
C’est un excellent film noir, un des meilleurs de Nicholas Ray qui avait déjà abordé le thème de la solitude avec In a Lonely Place l’année précédente. À sa sortie il n’a pas eu de bonnes critiques, et le public ne s’est pas beaucoup déplacé. Depuis il a été fort justement réhabilité. Du point de vue du film noir, il apparait en rupture d’avec le cycle classique, plus moderne. C’est dû certainement au choix des décors et à cette volonté d’utiliser abondamment des décors réels.
Danny s’est tué en tombant de la falaise
Il n’existe pas de version Blu ray de ce film sur le marché français, il existe des Blu ray en Allemagne, en Italie, aux Etats-Unis, mais pas avec des sous-titres français. C’est bien dommage. Cependant on trouve encore en cherchant un peu une vieille édition en DVD aux Éditions Montparnasse, cette édition n’est pas mauvaise, mais elle a plus de vingt ans, et la qualité de la photo devrait inciter les éditeurs de Blu ray a nous en sortir une. Le film le mérite.
Mary attendait le retour de Jim
[1] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/une-femme-dangereuse-they-drive-by.html
[2] Il s’agit de Bosley Crowther dans un article publié le 13 février 1952 dans The New York Times. https://www.nytimes.com/1952/02/13/archives/the-screen-in-review-on-dangerous-ground-story-of-detective-turned.html
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