En quatrième vitesse, Kiss me deadly, Robert Aldrich, 1955

 

Il y a quelques années encore ce film passait pour un des chefs-d’œuvre du genre. Mais avec le recul, il ne reste qu’un film assez banal, surtout remarquable par la réalisation. Un détective privé trouve sur sa route une femme qui fuit un asile psychiatrique où elle a été enfermée. Rattrapés par une bande d’assassins, la fille mourra et Mike Hammer, le héros, va échapper miraculeusement au même sort. Évidemment, il va faire en sorte de découvrir la vérité. Selon la tradition, l’action se passe à Los Angeles, il va se heurter à la fois aux truands et à la police. Il découvrira tardivement la vérité. Entre temps, il aura évité un grand nombre de danger et de pièges, et démolit un grand nombre de truands, semblant ainsi jouir de sa propre violence à la manière d’un prédateur. Avec une morale banale, il faut combattre le mal par le mal et assumer d’être encore plus violent que ces ennemis. 

L’affiche française est bien mieux que l’américaine, ce qui est assez rare pour être signalé 

Si on remet ce film dans la perspective des films noirs, il apparaît en effet assez moderne. Mike Hammer rencontre en permanence des filles qui rêvent de se faire sauter par lui, sa secrétaire aussi. Il joue aussi avec des objets de haute technologie, la bande qui enregistre les appels durant son absence, et aussi l’appartement qu’il habite. Sa voiture est une décapotable, signe de sa décontraction dans la vie. Mais au-delà le scénario sonne creux et surtout verse dans l’invraisemblance puisqu’en effet l’ouverture de cette mallette maléfique devrait provoquer non seulement la mort du détective et aussi la disparition au moins de Los Angeles. Il faut dire qu’il s’agit de l’adaptation d’un roman de Mickey Spillane dont la subtilité n’est pas la qualité la plus évidente. Mais c’était alors un auteur qui avait un énorme succès. Il avait créé un détective, héros récurrent, qui se caractérisait par un caractère plutôt réactionnaire et machiste. Mickey Spillane en viendra ensuite à incarner lui-même Mickey Spillane dans I the Jury. Ce film fait partie d’une série de quatre films produits par Victor Saville, I the Jury d’Harry Essex[1], en 1953, The Long Wait de Victor Saville en 1954[2], le troisième est Kiss me Deadly d’Aldrich en 1955, et le quatrième est My Gun is Quick de Victor Saville en 1957. Il y aura d’autres adaptations de l’œuvre de Mickay Spillane, au cinéma et à la télévision, mais ce n’est pas vraiment la peine d’en parler. De tous les films adaptés de Mike Hammer, c’est évidemment celui de Robert Aldrich qui est le plus intéressant. C’est bien sûr parce qu’il est un support pour des innovations formelles, ce qui sous-entend évidemment que la grammaire des images est au-delà de l’histoire qu’elle est censée illustrer. 

Bunker Hill était à cette époque un quartier considéré comme dangereux 

Ceci étant, il reste quelques scènes tout à fait étonnantes, et d’abord celle de l’ouverture où on voit cette fille courir dans la nuit, seulement éclairée sporadiquement par les phares des voitures qui passent, comme un lapin pris au piège de la lumière. Également des scènes de violence qui à l’époque étaient assez inédites, comme cette même fille qui se fait torturer et meurt sous nos yeux, ou les visites au garagiste qui se fait écraser sous une voiture qu’il était en train de réparer. Le tout est appuyé par une photo d’Ernest Laszlo tout à fait à la hauteur et une qualité rare des éclairages. Aldrich sait se servir de la nuit. De même il a un sens de l’espace qui lui permet d’utiliser des lieux étranges de Los Angeles, comme cet immeuble où Mike Hammer va chercher Dikker et qui est filmé en contreplongée, ou comme le funiculaire (Angels Flight) qui sera ultérieurement utilisé par Michael Connelly dans L’envol des anges. Une des scènes aura marqué Jean-Pierre Melville, c’est lorsque Velda dit à Mike Hammer qu’elle aime le recevoir lorsqu’il a besoin d’elle, on la retrouvera presque tel quelle dans Le samouraï. 

Une jeune femme, nue sous son imperméable court à la rencontre d’une automobile 

À l’évidence Aldrich, grâce au scénario de Bezzerides, détourne Mickey Spillane, en ce sens qu’il le traite avec dérision et légèreté, se moquant de ses prétentions, comme de ses voitures et de ses costumes. Il le détourne aussi en transformant le roman qui traitait du trafic de drogue en le transposant vers la peur de la bombe atomique qui était déjà à cette époque une des obsessions américaines. Il lui accorde ainsi un humour involontaire que Mickey Spillane ne maîtrisait pas du tout. Aldrich racontera partout par la suite que si le livre était fasciste, le film au contraire était antifasciste et il se disait fier de cela. 

Le danger est partout, y compris dans le miroir 

Mais peut-être est-ce là le principal défaut du film, cette incapacité à trancher entre le traitement d’un sujet grave, la peur de la bombe atomique, et la démonstration de l’incompétence de Mike Hammer qui malgré ses certitudes n’est qu’un loser. Cette ambiguïté bienvenue est illustrée par le choix de Ralph Meeker pour le rôle de Mike Hammer. C’est en effet un acteur de second rang, qui se retrouvera ensuite assez fréquemment dans les autres films d’Aldrich. Il a un physique plutôt mou et n’a pas de présence particulière à l’écran. Si le casting masculin laisse un peu à désirer, par contre les femmes sont particulièrement bien choisies, incarnant tour à tour toutes les facettes de l’amour qu’on peut leur porter, que ce soit la très délurée et bouillante Velda incarnée par Maxine Cooper, la très spirituelle Christina Bailey jouée par Cloris Leachman, ou encore Friday par la fausse ingénue Marian Carr. 

La scène des escaliers montre qu’Aldrich connaissait les ressorts visuels du film noir 

Bien entendu, il faut voir et revoir ce film pour la vigueur de son rythme à la maîtrise formelle, mais pas en attendre plus que ce qu’il peut donner. Il y a beaucoup de scènes tournées dans des extérieurs qui donne une vision poétique particulière du Los Angeles des années cinquante. Sa renommée, comme on l’a dit, un peu surfaite fait qu’il est facile de s’en procurer une très bonne copie en Blu ray. 

La cupidité est un sport dangereux



[1] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/jaurais-ta-peau-i-jury-harry-essex-1953.html 

[2] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/nettoyage-par-le-vide-long-wait-victor.html

 

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