Colère noire, Hell on Frisco Bay, Frank Tuttle, 1955

Alan Ladd qui était devenu une immense vedette en 1942 grâce au film de Frank Tuttle, This Gun for Hire[1], avait sans doute la reconnaissance du ventre car il tournera plusieurs films sous sa direction. Notamment Lucky Jordan la même année, mais aussi Hell on Frisco Bay en 1955. À cette époque Frank Tuttle ne tournait plus beaucoup, il avait été banni d’Hollywood lors de cette détestable chasse aux sorcières organisée par l’HUAC. Il avait été en effet membre du parti communiste américain. Même après avoir donné quelques noms, il ne tournait plus que dans des films au rabais, pas forcément mauvais d’ailleurs, mais fauchés. Hell on Frisco Bay lui a donné l’occasion de renouer avec des budgets plus importants. Il rejoignait ainsi un autre réprouvé, Edward G. Robinson qui lui aussi avait été dégradé pour avoir manifesté des idées de gauche.  Le film est d’ailleurs produit par Alan Ladd lui-même qui avait acheté les droits avant même que le livre de William P. McGivern paraisse, à travers sa compagnie de production Jaguar. À cette époque Alan Ladd venait de tourner Drum Beat qu’il avait également produit, un western pro-indien dirigé par Delmer Daves, et qui avait eu un très grand succès international. William P. McGivern c’était un très bon choix, spécialisé dans des films de policiers plus ou moins en marge de l’institution, plus ou moins véreux, il est à l’origine d’une grande quantité de très bons films dont Odds Against Tomorrow de Robert Wise ou Rogue Cop de Roy Rowland, sans oublier The Big Heat le chef d’œuvre de Fritz Lang. C’est certainement un des meilleurs auteurs de romans noirs des années cinquante. Le tournage ne fut pourtant pas de tout repos. D’abord parce qu’Edward G. Robinson ne supportait pas qu’on l’ait mis en deuxième position sur les affiches, mais surtout il avait été le second choix du studio, Alan Ladd aurait voulu James Cagney. Et puis un des cascadeurs s’était mortellement blessé lors de la réalisation de la scène finale qui était une bagarre tournée sur un petit bateau  lancé à toute vitesse.  

Steve Rollins, un ancien policier, sort de prison, de San Quentin où il a passé cinq ans de sa vie pour un crime qu’il prétend ne pas avoir commis. À la porte du pénitencier, sa femme Marcia et son ami le policier Bianco sont venus l’attendre. Mais il ne veut pas les voir, et il en veut à sa femme car du temps de son incarcération elle a eu une aventure. Elle lui dit que cela est arrivé parce qu’il ne voulait pas qu’elle lui rende visite du temps qu’il était en prison. Il l’éconduit. Bianco qui l’accompagne dans le bus l’incite à tourner la page et à oublier toute cette histoire. Mais Steve n’a qu’un but, se venger. Il commence d’abord par se rendre sur le port de San Francisco à la recherche d'un pêcheur nommé Rogani, censé détenir des preuves qui pourrait le disculper. Mais il est introuvable, et personne n’ose parler car le port est sous la coupe de Vic Amato qui est en guerre avec Lou Flaschetti un autre patron pécheur. Cependant Vic s’inquiète de la sortie de Steve de San Quentin. Il envoie son homme de barre et une brute épaisse pour tenter de négocier avec Steve. Hammy qui se croit fort va provoquer Steve, mais celui-ci le corrige et les renvoie tous les deux. Rollins va être également approché par un nommé Connors, un policier qui l’a remplacé dans la brigade. Ce dernier lui indique clairement qu’il travaille pour Amato et lui propose de faire de même. Steve rencontre aussi Fiaschetti qui boit beaucoup et qui ne veut rien dire non plus. Il va ensuite au club où Marcia chante pour récupérer ses affaires et lui demander la clé de son appartement. Elle tente d'expliquer à Steve qu'elle se sentait seule pendant son incarcération et qu'elle ne l'a trompé qu'une seule fois et que maintenant ils pourraient repartir ailleurs refaire leur vie et oublier leurs ennuis. Il hésite à lui faire confiance, trop occupé par l’idée de poursuivre sa vengeance. Amato a reçu Fiaschetti qui espère s’entendre avec lui. Mais Amato lui dit qu’il va le virer du port. 

Steve Rollins a fini de purger sa peine 

Peu après on découvre Rogani, mort, assassiné, mais aussi Fiaschetti qui se serait tué accidentellement. La police fait semblant de croire à cette thèse. Steve quant à lui va coincer Mario le neveu d’Amato et le force à parler après l’avoir malmené. Il apprend ainsi qu’un certain Brodie a trempé dans le meurtre de Rogani. Quand il va rentrer chez lui, Hammy qu’Amato a viré pour incompétence, tente de l’assassiner, mais celui-ci en réchappe et Hammy est tué par Bianco. Amato perd les pédales et rend visite à Lye chez son amie Kay, il lui demande de liquider Mario car celui-ci pourrait parler, il faut que cela apparaisse comme un accident. Lye va accepter parce qu’Amato le fait chanter pour un meurtre qu’il a commis dans le passé. Lorsque Lye s’en va pour liquider Mario, Amato tente de séduire sa maitresse Kay, une ancienne actrice de cinéma, mais celle-ci le rabroue, et il la brutalise. Lors des funérailles de Mario, le prêtre refuse l’onction de l’Église car le suicide est interdit chez les catholiques. Mais Steve lui dit qu’en réalité c’est un assassinat. La femme d’Amato qui aimait beaucoup Mario, n’ayant pas pu avoir d’enfant, est maintenant furieuse contre son mari. De son côté Amato fait croire à Lye qu’ils vont devenir associés, mais dans son dos, il téléphone à Connors pour que celui-ci le tue. Le policier veut s’exécuter, et c’est Lye qui le tue. Il va alors affronter Amato à son club mais Amato le tue au moment où Steve arrive. Amato tente de s’enfuir en bateau, Steve va le rattraper, une bagarre va s’ensuivre sur le bateau, mais Steve aura le dernier mot. Enfin vengé, il va retrouver Marcia qui l’attend sur le quai, pour une seconde chance. 

Bianco tente de convaincre Steve de revenir vers Marcia 

Le scénario a été écrit par Martin Rackin qui avait déjà travaillé avec Alan Ladd quand ils étaient tous les deux chez Paramount, et aussi par Sidney Bohm qui avait souvent adapté l’œuvre de William P. McGivern au cinéma de belle façon, notamment The Big Heat et Rogue Cop. Pour ceux qui connaissent la littérature de McGivern, ils retrouveront ses thèmes favoris, un flic désabusé mis sur la touche qui ne rêve que de prendre sa revanche sur la vie. Victime de ce qu’il considère comme une injustice, il devient complètement enragé et se laisse aveugler par sa volonté de vengeance. Cet aveuglement l’enferme dans une solitude dont il ne sortira qu’une fois qu’il aura réglé son compte à Amato qu’il considère comme à l’origine de tous ses tourments. Ce n’est pas du tout l’idéal de justice qui l’habite, mais l’unique volonté de rendre les coups qu’il a reçu. C’est personnel et c’est pourquoi il ne peut s’appuyer sur personne pour atteindre son but, ni sur les policiers de ses amis, ni sur sa femme qu’il rejette parce qu’elle l’a trompé alors qu’il refusait même de la voir quand il était incarcéré. Les années qu’il a passé en prison l’ont endurci, et il est devenu violent, comme s’il se moquait parfaitement de mourir en affrontant le gang d’Amato. 

Sur le port Steve recherche Rogani 

Cette logique va l’amener à errer dans San Francisco. C’est l’occasion pour Tuttle de mettre en valeur le potentiel cinématographique de cette ville singulière. Il n’est évidemment pas le premier, on voyait déjà un peu ça dans le film de Jules Dassin, Thieve’s Highway[2], mais il anticipe aussi sur l’excellent film de Joseph Pevney, The Midnight Story qui va être tourné dans les mêmes conditions, dans le même environnement géographique et de l’Église catholique, avec une histoire différente[3]. Il y a le port le marché du poisson, les pécheurs et bien entendu les fameuses collines qui enserrent cette ville besogneuse et rebelle. C’est une ville prolétaire – du moins ça l’était à cette époque – même si elle est aussi criminelle. Et évidemment, Tuttle va accorder une grande importance aux pécheurs qui sont sous la coupe du gang Amato, celui-ci étant manifestement issu de la classe ouvrière avant de devenir un prédateur. Le travail des pécheurs est difficile et peu rémunéré. Ces principes font qu’une grande partie du film est tournée dans des décors réels soigneusement choisis et magnifiquement mis en valeur par l’excellente photo de John F. Seitz qui sera souvent sollicité par Alan Ladd. L’utilisation du cinémascope et le travail sur les couleurs donnent un cachet particulier à ce film, sans tomber dans le kitch comme par exemple vers la même époque s’y abandonnera Nicholas Ray pour Party Girl, un autre film noir tourné en couleurs et en cinémascope. La couleur rouge est particulièrement mise en valeur comme le contrepoint dramatique et sanglant de cette histoire. A cette époque le cinéma hollywoodien en est encore à découvrir les possibilités des nouveaux procédés de traitement de la couleur – ici appelés Warnercolor – et donc on évite les formes trop pastellisées qui prétendent rendre compte d’une authenticité de l’image. 

Fiaschetti qui boit beaucoup, a peur d’Amato 

C’est aussi un film de mafia. Amato et son gang sont représentatifs de la communauté italo-américaine, sans qu’on le dise. Mais Amato n’est pas un parrain débonnaire qui serait obsédé par la famille et la morale qu’elle induit. Il représente au contraire le mal absolu. Non seulement il a la volonté d’écraser ceux qui s’opposent à son despotisme, mais il n’hésite pas à s’en prendre à Lye qui est son plus proche collaborateur, et aussi à sa propre famille, puisqu’il ordonnera le meurtre de son neveu. C’est un homme seul qui ne croit qu’en la terreur qu’il est capable de faire régner sur son monde. Il utilise la violence par personne interposée, mais aussi le chantage. Il est l’image déformée du capitaliste prédateur, près à tout pour accumuler de l’argent et du pouvoir. Il est naturellement opposé à Steve qui refuse la main tendue du mafieux, mais au fond ils se ressemblent quelque part dans cet usage de la violence et ce refus de croire à l’efficacité des institutions judiciaires ou économiques.   

Fiaschetti tente de s’entendre avec Amato 

Il faut souligner ici le portrait dressé des femmes qui peuplent ce film. D’abord bien sûr Marcia. C’est la femme aimante et soumise qui finit par se rebeller contre le mauvais traitement de son mari qui ne la comprend pas. C’est finalement elle qui emportera le morceau avec le retour de son époux à de meilleurs sentiments. C’est une chanteuse de cabaret, donc une femme émancipée qui ne fait pas mystère de la liberté sexuelle qu’elle s’est arrogée. Elle est donc bien plus qu’un faire-valoir, même si son temps de présence à l’écran est assez peu important. Elle est la question embarrassante de Steve qui manifestement ne sait pas trop quoi faire d’elle et qui couvre cette indétermination derrière la nécessité affichée de se venger. Lye est également amoureux d’une femme, Kay Stanley, une actrice sur le retour, qui a une volonté de le protéger contre la canaillerie d’Amato, mais aussi contre lui-même. Elle échouera dans la mission qu’elle s’est donnée, cependant elle apparait malgré tout comme une femme forte, capable de s’opposer à Amato, contrairement à Joe Lye qui se laisse toujours embobeliner par son patron. 

Steve est allé voir Marcia au club où elle chante 

La femme la plus étonnante est peut-être Anna Amato, l’épouse du parrain local, qui ne vit pas vraiment avec lui, mais seulement à ses côtés, indifférente à ce qu’il est dans sa vie et dans ses affaires. Elle aussi se rebellera lorsqu’elle apprendra dans quelles conditions son neveu est mort. Elle n’a pas pu avoir d’enfant, et elle a reporté le besoin de donner son affection entièrement sur Mario qui est pourtant un personnage faible et assez indéterminé. En vérité elle est aussi bien opposée à son tyrannique époux qu’au curé intransigeant qui prétend lui refuser des funérailles religieuses. Cela l’amènera à trahir son mari en qui elle voit la cause de tous ses malheurs. 

Le policier Connors veut que Steve travaille pour Amato 

Comme on le voit, et sans le dire d’une manière militante, le film brosse une situation de la femme assez peu enviable, trop soumise au pouvoir masculin. On reverra encore cela au moins deux fois. D’abord la femme que Mario drague dans le restaurant, incarnée par Jayne Mansfield, et qui use de son pouvoir d’attraction sexuel sur les hommes pour tenter de s’en sortir. Et puis la maitresse de Brodie qui est elle aussi maltraitée alors qu’elle a essayé justement de le prévenir du danger qui le guette.   

Steve va forcer Mario à parler 

C’est un film très violent, enragé, surtout pour l’époque. Cette violence est bien sûr physique et culminera avec la bataille entre Steve et Amato sur le bateau qui avance à grande vitesse dans la baie de San Francisco. Il y a des formes plus ordinaires, la manière dont Hammy tente d’intimider tout le monde, comme Connors d’ailleurs. Mais des formes plus directes, la violence de Steve envers Hammy ou envers Mario pour le faire parler. La tentative de meurtre d’Hammy contre Steve qui échappe à la mort un peu par miracle. Et puis il y a la violence d’Amato qui exerce un chantage permanent, qui menace tout le petit monde qui gravite autour de lui. Si la scène de la bagarre sur le bateau n’apporte pas grand-chose à l’histoire, les autres scènes d’action sont remarquables. 

Bianco a abattu Hammy 

L’utilisation du cinémascope permet à Tuttle de réaliser des panoramiques assez impressionnants, mais aussi de donner une profondeur de l’espace notamment dans les déambulations sur le port ou sur le marché lors de la filature de la femme de Brodie par Steve. Le plus souvent Tuttle évite les gros plans et les montages hachés. Il y a une belle fluidité de l’image assurée par des mouvements de caméra judicieux. 

Steve va prendre la maitresse de Brodie en filature 

Alan Ladd est la vedette de ce film qu’il a produit lui-même. Égal à lui-même, il s’est un peu empâté, sans doute est-ce là la conséquence de l’alcoolisme dans lequel il était en train de sombrer et qui le tuera à cinquante ans. Mais cela lui donne quelque part une maturité que sa figure un peu poupine lui refusait jusqu’alors. Ce côté désabusé donne beaucoup de vérité à son personnage qui apparait comme absent de lui-même. Face à lui c’est Edward G. Robinson dans le rôle du hargneux d’Amato, j’ai déjà dit qu’il n’était pas content d’avoir le premier rôle. il s’y était résigné parce qu’il avait besoin d’argent pour compléter sa collection de tableaux de maîtres. Est-ce cela qui lui a donné cet air encore plus mauvais que d’habitude ? En tous les cas, il est toujours remarquable, à la fois rusé et vindicatif, grossier et cajoleur. Il livre une grande interprétation, se servant des dialogues acérés qu’on lui a donnés pour conforter son statut de brute épaisse. 

De dépit, Amato a frappé Kay qu’il traite de salope 

L’ensemble de la distribution est excellent. Paul Stewart, ici affublé d’une cicatrice qui lui barre le visage incarne Joe Lye, l’alter égo malheureux d’Amato. Il apparait complexé, peu sûr de lui. Joanne Dru a le rôle difficile de Marcia, en effet, elle doit se montrer en même temps soumise et révoltée. Elle est très bien, même si son rôle est étroit. Fay Wray qui incarne Kay Stanley, l’actrice déchue apparait assez peu à son aise. Et puis on trouvera Jayne Mansfield à ses tout-débuts au cinéma. Elle apparait seulment quelques instants, mais elle est lumineuse et charismatique. Elle montrera bientôt qu’elle n’était pas seulement un corps de rêve, mais aussi une très bonne actrice. 

Le prêtre refuse les funérailles religieuses à la tante de Mario 

Le film est très bon, même si parfois on peut trouver le rythme un peu languissant. Il eut d’ailleurs beaucoup de succès aussi en France où il engrangea 1,6 millions d’entrées. La critique fut généralement bonne. Soixante-dix ans après il n’a pas pris beaucoup de rides et se voit encore très bien notamment pour la manière dont il est filmé et bien sûr pour cette belle évocation de San-Francisco.

 

Kay est venue chercher de l’aide auprès de Steve 

Malheureusement on ne trouve pas ce film sur le marché du numérique français. Warner qui en détient les droits semble l’avoir rangé aux oubliettes. On le trouve à peine dans une version Blu ray sur le marché étatsunien, mais sans sous-titres, ce qui ne facilité pas vraiment la compréhension des dialogues rapides, notamment quand ils sont débités à la vitesse d’une mitrailleuse par Edward G. Robinson. 

Amato a butté Lye



[1] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/tueur-gages-this-gun-for-hire-frank.html 

[2] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/les-bas-fonds-de-san-francisco-thieves.html

[3] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/rendez-vous-avec-une-ombre-midnight.html

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Robert Hossein et les nazis

Décès de Brigitte Bardot

J’aurais ta peau, I, the jury, Harry Essex, 1953