Une femme sans passeport, A Lady without Passport, Joseph H. Lewis, 1950
Dans la filmographie de Joseph H. Lewis, ce film noir vient après Gun Crazy[1] et avant The Big Combo[2], ses deux chefs-d’œuvre. Il est beaucoup moins connu cependant. Le projet est monté par la MGM qui avait raté un peu le tournant du film noir et qui essayait de se rattraper. Mais le studio fut assez frileux. Ils engagèrent Joseph H. Lewis, parce que ses films peu onéreux rapportaient de l’argent, et que Gun Crazy avait été présenté comme un chef d’œuvre, alliant qualité artistique et succès commercial. Il tournait vite, avec des acteurs pas très exigeants sur les salaires. Ici on se tourna vers Hedy Lamarr qui était un peu en perte de vitesse, ayant plutôt mal géré sa grande renommée, préférant faire la fête et s’amuser plutôt que de se préoccuper de ses films, comptant sur sa beauté pour continuer son métier, plutôt que sur la qualité des projets. Mais elle avait un nom, et c’est elle qui coûta le plus cher sur ce film. On dit que son salaire s’élevait à 150 000 dollars, ce qui en 1950 était encore une très grosse somme. Elle se fit tirer l’oreille pour participer à cette production alors qu’elle était sous contrat avec la MGM. Le film fait partie si on peut dire d’une série de films noirs qui vont se dérouler à Cuba : en 1949 on avait eu We Were Strangers de John Huston avec John Garfield et Jennifer Jones[3]. La même année The Bribe de Robert Leonard situait une histoire d’espionnage sur une île qui était à l’évidence une allusion à la situation de Cuba. Cette île sur laquelle les Etats-Unis avaient mis la main était extrêmement agitée et apparaissait comme un lieu de tous les trafics avant que d’être vouée à la révolution qu’on sait. On peut citer encore en 1958 The Gun Runners de Don Siegel, excellente adaptation du roman d’Ernest Hemingway, To Have and Have not[4]. C’était une île qui paraissait porteuse de sujets dramatiques et sulfureux, et donc le cinéma s’en emparera périodiquement entre 1945 et 1974 avec The Godfather II comme sujet de films noirs[5] avant que d’en traiter de la révolution cubaine emmenée par Fidel Castro et de regarder cette petite île non pas comme un lieu de perdition, mais comme une offense communiste à la barbe de l’Empire. Les Etats-Unis organiseront un blocus honteux qui dure encore.
Un homme est poursuivi par un gang, dans fuite il se fera tuer par une automobile
Un homme, un certain Ramon Santez, poursuivi par des
gangsters qui veulent récupérer de l’argent est tué dans un accident de
circulation. Le poursuivant tente de récupérer quelque chose, mais un policier
l’en empêche. La police enquête et découvre que l’homme vient de Cuba. L’idée
est que cet homme est un immigrant clandestin. Les services de l’immigration vent
envoyer Peter Karczag à La Havane. Sur place il apprend qu’un certain Palinov
est à la tête d’un réseau de passeurs qui envoie les clandestins aux
Etats-Unis. Pour le démasquer Peter va se faire passer pour un immigré
hongrois, Josef Gombush, qui ne peut pas obtenir de visa. Un Français prétend
lui venir en aide et va le présenter à Palinov qui lui propose son aide. Dans le
bar de Palinov, Peter va croiser la belle Marianne qui elle n’a pas les moyens
de payer Palinov, mais celui-ci la ferait bien passer aux Etats-Unis si elle cédait
à ses avances. Elle va chercher à travailler pour gagner sa vie, mais la police
lui dit qu’elle n’a pas d’autorisation. Peter va à sa recherche et la sauve d’une
situation embarrassante. Mais les hommes de Palinov vont apprendre que Peter
est en réalité un flic. Palinov le dit à Marianne et celle-ci se sent trompée.
Il lui annonce qu’ils partiront le soir même. Pendant ce temps Peter se
retrouve sous la garde d’un homme à Palinov. Mais il va s’en défaire et le tuer.
La police scientifique cherche des indices
Palinov doit prendre un avion, mais Peter et la police ne
savent pas où, ni quel avion. Ils ont une piste, celle d’un pilote nommé James
qui utilise un bimoteur, mais celui-ci est immobilisé. C’est une ruse, James en
réalité possède un autre avion qui va se retrouver à Cuba. La police de l’immigration
tente de repérer l’avion qui transporte les fuyards, sachant qu’ils sont au, nombre
de huit. Ceux-ci ont embarqué dans le petit avion, mais bientôt ils doivent atterrir
pour faire le plein de carburant. James voit sur l’aérodrome un homme qui
téléphone et se sentant repéré, va repartir sans avoir fait le plein. C’est
cette attitude qui met la puce à l’oreille de l’homme qui téléphonait. Bientôt l’avion
qui transporte Palinov et les immigrés, va être pris en chasse par un avion de
l’immigration. Pour échapper aux poursuites, James pose son avion en
catastrophe dans les Everglades, et les fuyards poursuivent avec un bateau
gonflable, seulement l’embarcation est petite et seuls Palinov, Marianne et
James peuvent l’utiliser. Ils abandonnent donc les réfugiés au bord du fleuve.
Peter va les prendre en chasse avec un bateau. Bientôt le petit navire va s’échouer.
Les trois fuyards doivent continuer à pied. James est piqué par un serpent venimeux.
Palinov et Marianne avance maintenant en plein brouillard. Mais ils tombent sur
Peter qui les a devancés. Palinov laisse Marianne à Peter et prend son bateau.
Peter le laisse faire, il pense qu’il sera rattrapé par la police. Il reste
seul avec Marianne et lui annonce qu’il la protégera contre son renvoie
éventuel, mais qu’il faudra qu’elle soit arrêtée. Elle accepte.
À l’ambassade des Etats-Unis,
des immigrants attendent leur visa
Le scénario est insuffisamment travaillé et se révèle très
prévisible. Cependant il brasse mine de rien de nombreux thèmes intéressants,
bien qu’aucun ne soit mené clairement jusqu’au bout. Premier thème apparent,
celui de l’immigration clandestine. Passant par Cuba, les immigrés tentent de
gagner le territoire étatsunien en contournant la loi. Cela à un rapport direct
avec ce qui se passe aujourd’hui aux Etats-Unis avec la politique restrictive
de Trump. Pays d’immigration, les immigrants ne comprennent pas qu’on les empêche
d’y entrer. La législation prohibitive fait que cela engendre des gangs qui
tentent de s’enrichir sur le compte de ces malheureux. Dans A Lady without
Passport, Marianne est une réfugiée qui a été libérée des camps de
concentration, elle est tatouée sur le bras droit. C’est d’ailleurs ce tatouage
qui va faire que Peter va la regarder d’un autre œil. Elle a beaucoup souffert
pour arriver jusqu’à Cuba et donc elle mérite en quelque sorte de gagner ce que
ces immigrants croient être une sorte de Paradis. Remarquez qu’il est fait ici un
lien direct entre la déportation des Juifs dans les camps de concentration et
la volonté d’immigrer pour oublier la sinistre Europe de la Seconde Guerre mondiale.
Ce qui amène naturellement à remettre en question les lois et les institutions.
Pour appuyer cette idée, les fuyards qui partent avec Palinov et Marianne sont
des familles, des personnes âgées, des femmes, des personnes vulnérables. Également
au début du film nous verrons ces pauvres gens qui attendent des heures, voire
des jours entiers pour obtenir un visa, alors qu’ils sont coincés sur une île
dont ils ne pourront pas partir. Marianne qui n’a plus d’argent, sera obligée
de travailler dans un cabaret un court instant, avant que la police n’intervienne
et l’oblige à cesser. Elle est tellement désespérée qu’elle pense même à se
vendre à l’ignoble Palinov.
Peter Karczag est pris en
chasse par un homme
Le second thème, plus banal, est celui d’une infiltration d’un
réseau par un policier sérieux et obstiné. Cependant, il est découvert très
rapidement, trop rapidement. L’astuce est cependant que cette découverte de son
statut professionnel, va le brouiller avec Marianne dont il est tombé amoureux
malgré les réticences de la jeune femme qui, on le comprend, a dû en voir des
vertes et des pas mûres ! Cette découverte précoce permet cependant de
faire bifurquer le film vers la présentation des forces de police comme une
machine tentaculaire à laquelle personne ne pourra échapper. C’est ce qui va
faire basculer le film vers le film d’aventure avec poursuites dans des lieux
exotiques et dangereux. Sans doute cela déséquilibre un peu le propos général
de l’histoire, car à partir de ce moment-là il n’y a plus de mystère et le
spectateur comprend que Peter va gagner forcément la partie. La scène finale
nous indique d’ailleurs que le policier n’a plus aucun intérêt pour la chasse à
l’homme. Ça ne vaut plus le coup. Cette fin bâclée est tout de même un peu désinvolte.
Celui-ci l’entraine chez Palinov
Le dernier aspect de l’histoire est l’invraisemblable trio,
Marianne hésitant pour des raisons de sécurité qu’on comprend bien entre Peter
et Palinov. Mais évidemment elle est attirée par Peter, Palinov, avec sa figure
balafrée est une canaille en qui on ne peut pas avoir confiance. Les deux hommes
se disputent donc Marianne, Palinov le corps, et Peter le cœur ! Palinov
est bien sûr amoureux de Marianne, mais celle-ci ne l’aime pas. Ces mouvements
amoureux perturbent d’ailleurs les plans des deux hommes qui quelque part se
ressemblent par leur rationalité. Mais là ils perdent les pédales. Sans doute
que si Palinov n’avait pas emmené Marianne dans sa fuite, il aurait pu s’en
tirer plus facilement. On remarque que le hasard joue un grand rôle dans ce
film. Quand James le pilote atterrit pour faire le plan, il prend peur parce qu’il
surprend un homme en train de téléphoner à sa femme, alors que lui pense qu’il appelle
la police. Sans cette erreur de jugement, ils auraient pu échapper à la traque.
James ensuite sera victime d’un serpent venimeux. Et on ne sait pas s’il s’en
sortira par la suite ou s’il mourra.
Palinov fait du chantage à Marianne
À cette époque Joseph H Lewis est au sommet de son art, et si le scénario nous parait un peu bancal, mal calibré, par contre la réalisation mérite des éloges. Il y a donc une belle utilisation des décors réels, la Havane, puis les bayous. A La Havane, il va se saisir des vieilles pierres et les magnifier avec une caméra très mobile, de beaux panoramiques et des travellings savants. On admirera la technique de Joseph H Lewis lorsque le Français suit Peter pour l’accoster et l’amener à Palinov. Il saisit les arcades et ces sortes de trouées dans l’espace pour faire avancer son propos qui est de montrer comment Peter va s’enfoncer dans une sorte de labyrinthe. Bien entendu s’il saisit parfaitement la dimension spatiale horizontale, il est aussi capable de filmer d’une manière originale les escaliers qui ne représentent pas une élévation, mais plutôt une manière de dissimulation. On peut juger que dans la scène magnifique du cabaret ou une danseuse exhibe son talent, il s’est fait un peu plaisir. Elle est très travaillée et saisie d’abord avec un travelling arrière quand Peter rentre dans le cabaret et qu’on découvre ce lieu plus largement pour comprendre ce qui le fascine dans cette dans si lascive qu’il en oublie l’objet de sa quête !
Peter cherche Marianne de partout
La poursuite dans les Everglades amène Joseph H Lewis a utilisé
le brouillard. Il l’avait déjà fait dans Gun Crazy, et il le refera d’une
autre manière dans The Big Combo. Il l’utilise essentiellement dans la
scène finale, comme s’il voulait nous montrer la difficulté qu’il y a de sortir
d’une situation très confuse. C’est chaque fois un couple à la dérive qui se
retrouve coincé dans les limbes de la vie. C’est un peu sa marque de fabrique
et donne un caractère esthétisant à cette fin relativement banale dans son
principe, même si on peut se demander comme fait Marianne pour marcher dans la
jungle marécageuse perchée sur ses hauts talons ! Mais enfin, c’est un film
de fiction et non un documentaire.
Peter s’est fait assommer par les hommes de Palinov
Il y a beaucoup de scènes qui ne semblent guère avoir
intéressé Joseph H Lewis. Notamment les scènes de poursuites de l’avion de Palinov
sont plutôt banales, même si elles sont nécessaires pour montrer à quel point
il est difficile et complique de coincer le chef du gang. La bagarre entre Peter
et le gangster qui doit le surveiller est filmée de façon non conventionnelle,
en gros plan, guettant les grimaces et les souffrances des deux combattants,
jusqu’à ce que l’un d’entre soit tué par le révolver pour lequel ils se
battent.
Palinov lui annonce qu’ils
partiront le soir même
Les scènes « romantiques » entre Peter et Marianne
sont assez ratées, avec peu d’émotion. Dans ce genre d’exercice, Joseph H Lewis
n’a jamais brillé. Il expédie ça rapidement, mais il faut dire qu’il n’est
guère aidé par Hedy Lamar qui a l’air de s’ennuyer ferme dans les bras de John
Hodiak. Curieusement elle est moins éteinte face à Palinov incarné par le balafré.
Peter se bat avec l’homme qui devait le surveiller
Justement c’est dans ce film l’interprétation qui pose le
plus de problèmes. Celle-ci ne dépend pas du choix de Joseph H Lewis – ce qui
explique d’ailleurs pourquoi il était plus à l’aise dans les petits studios que
dans les grands. Hedy Lamarr lui a été imposée, comme le film a été imposée par
la MGM a Hedy Lamarr. Elle ne voulait pas le faire pour des raisons assez peu
connues, et c’est pour ça qu’elle exigera un salaire élevé. Elle avait accepté
ce rôle finalement juste après le triomphe de Samson and Delilah de
Cecil B De Mille. A Lady without Passport fut un échec commercial et
critique, et Hedy Lamarr va entamer un long déclin qui l’amènera à abandonner
le cinéma vers la fin des années cinquante, puis à la claustration, refusant de
rencontrer qui que ce soit. Si elle est encore belle, ici elle n’est pas très
bonne et à l’air de s’ennuyer. Elle qu’on a connue si dynamique, dans le rôle
de Marianne elle est sans ressort
Le pilote a amené l’avion clandestinement
à Cuba
John Hodiak qui n’a jamais été bon ne s’est pas amélioré
dans ce film. Il a un physique avenant, grand, beau garçon, mais il est sans flamme
dans le rôle de Peter Karczag. Alors évidemment quand les deux principaux
protagonistes ne paraissent pas dans coup, c’est un peu difficile d’atteindre
un niveau élevé. Il décédera en 1955 d’une crise cardiaque dans la force de l’âge.
Il n’aura jamais eu l’occasion de s’améliorer, mais il semblait être destiné à
cette époque à terminer sa carrière s’il avait vécu, soit dans des rôles de
complément, soit à la télévision.
L’avion de Palinov a atterri en catastrophe dans les bayous
Par contre les seconds rôles sont bons. Et en premier lieu George Macready dans le rôle de Palinov. Abonné aux rôles de crapules sophistiquées, il est toujours très bon. Il suffit à ce balafré de peu de chose – un haussement de sourcil, un sourire pincé – pour incarner l’inquiétude et la peur. On reconnaitra également dans le rôle du Français qui drague Peter, le débonnaire Stephen Geray qui avait déjà travaillé avec Joseph H Lewis sur So Dark the Night en 1946 où il tenait le premier rôle[6].
Abandonnant les autres
passagers, Palinov, Marianne et James descendent la rivière, sur un bateau gonflable
Le succès ne fut pas au rendez-vous. Le film perdit de l’argent,
pas en quantité astronomique, mais tout de même il en perdit. La critique ne
fut pas bonne et ne fut guère sensible aux qualités esthétiques de la
réalisation. Depuis il a été réhabilité parce qu’on s’est bien rendu compte
tout de même que Joseph H Lewis était un réalisateur important. Et puis avec le
temps Hedy Lamarr est devenue une icône incontournable du cinéma hollywoodien
de la grande époque. Malgré ses défauts au niveau du scénario, je trouve que ce
film contient beaucoup de bonnes choses, même si évidemment ce n’est pas ce que
ce réalisateur a fait de mieux.
Palinov et Marianne fuient dans le brouillard
Il n’existe pas de DVD ou de Blu ray de ce film sur le
marché français. Il faut soit le voir en version originale sans sous-titres,
soit se procurer une version espagnole. Il vaudrait pourtant le coup de le
rééditer dans une belle version car la photo est également très bonne.
Peter les attendait
[1]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/le-demon-des-armes-gun-crazy-joseph-h.html
[2]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/association-criminelle-big-combo-joseph.html
[3]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2024/12/voila-un-film-meconnu-et-mal-aime-de.html
[4]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/trafiquants-darmes-cuba-gun-runners-don.html
[5]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/le-parrain-ii-godfather-part-ii-francis.html
[6]
https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/la-nuit-de-terreur-so-dark-night-joseph.html
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