Strange Alibi, D. Ross Lederman, 1941

 

C’est un film Warner Bros, réalisé au début du grand cycle classique du film noir. C’est un film qui dure à peine plus d’une heure et qu’on pourrait ranger dans la série B étant donné son budget étique. D. Ross Lederman est un vieux routier de la Warner, il a travaillé du temps du muet, c’est un vrai tâcheron qui a accepté n’importe quoi, beaucoup de westerns pourris du genre Buck Jones, c’était un spécialiste des films à petit budget. Il n’y a donc pas grand-chose à attendre de ce genre de produit de série. Cependant, plusieurs aspects de ce long métrage doivent retenir l’attention. Le scénario qui contient quelques innovations est signés de trois noms. Kennet Gamet, spécialisé dans les produits de faible qualité, principalement des westerns idiots, Leslie T. White qui était plutôt orienté vers le film policier et qui est sans doute celui qui a amené le sujet et surtout Fred Niblo jr., le fils du grand réalisateur célèbre pour Blood and Sand et pour Ben Hur. Mais Fred Niblo jr. a beaucoup travaillé comme scénariste dans le genre noir, en ce sens, c’est un précurseur. Il signa en effet The Criminal Code, l’emblématique film d’Howard Hawks, ou encore The Bodygard en 1948 de Richard Fleischer[1]. C’est dire l’attraction que le genre noir exerçait sur lui. Le film n’a pas de titre en français car il n’a jamais été distribué en salles dans notre pays, sans doute parce que les films étatsuniens étaient interdits durant l’Occupation, et qu’ensuite personne n’a jugé bon de l’exhumer. Le thème de Strange Alibi est celui d’un flic honnête qui infiltre un gang pour le faire tomber. Ce thème se double de celui de la corruption de la police au plus haut niveau. Il signale donc que les institutions américaines doivent être purgées d’une manière radicale.

Le témoin est assassiné en pleine rue

Le joueur professionnel Carney est revenu en ville pour témoigner contre le gang qui rackette les salles de jeu et les bars. Aux journalistes qui l’accueillent il raconte qu’il va faire des révélations fracassantes et détruire gang. Mais sur le chemin qui doit le conduire à la police, il est abattu. Rapidement la police arrête un suspect, qu’on retrouve pendu dans sa cellule. Le chef Sprague pense qu’il y a des brebis galeuses dans la police et va mettre un plan pour les démasquer. Il convoque Geary, un policier habitué à fréquenter les bas-fonds, et lui explique son plan : Geary va se faire virer de la police et rejoindre le gang par l’intermédiaire de Vossen. Le chef demande de ne rien dire à personne y compris à sa fiancée Alice. Ils vont donc faire semblant de se disputer, et Sprague virera Geary. Celui-ci ne tarde pas à se faire embaucher par le gang et participe au recouvrement des paiements des établissements rackettés. Alice essaie de comprendre ce qui se passe et vient le voir avec Reddick un policier honnête. Geary ne dit rien et va continuer son travail. Jusqu’au moment où il va rencontrer le chef du gang que personne n’a jamais vu ! il découvre alors qu’il s’agit en réalité de deux policiers de haut rang, le capitaine Allen et le lieutenant Pagle ! Geary doit rendre compte de son travail à Sprague, mais Pagle l’a pris en chasse et va intervenir, tuer Sprague et mettre l’arme du crime dans la main de Geary qui a été blessé dans la fusillade !

Le chef Sprague comprend qu’il y a des brebis galeuses dans la police 

Geary est piégé. Personne ne peut l’innocenter, et comme il a été vu se disputant avec Sprague, il est condamné à 20 ans de prison ! Le tribunal ne l’a pas cru, mais Alice le soutient finalement. En prison il va être en butte avec des individus qu’il a envoyés au trou, notamment Big Dog qui veut lui régler son compte. Mais il va trouver un allié en la personne de Tex Alexander qui lui propose de s’évader avec lui. Il va se trouver aussi pris en grippe par le gardien Monson. Et une bagarre avec Big Dog va l’envoyer au cachot. Il croit devenir fou, enfermé comme il est. A sa sortie il pense que seul Benny McKaye peut témoigner pour lui et l’innocenter. Monson l’envoie avec Big Dog travailler dans une carrière de pierres. Tex dit à Geary qu’il a une voiture et des habits cachés, il est prêt à s’évader. Ils vont saisir l’occasion d’une opposition avec Monson pour s’enfuir avec une voiture de l’administration pénitentiaire. Dans la fuite Big Dog est tué. Poursuivis par les gardiens. Tex et Geary vont avoir un accident. Tex est mort, mais Geary arrive à prendre un train. Il va rejoindre Katie, une tenancière de tripot. Celle-ci va l’aider. Mais quand il lui parle de Benny McKaye, elle lui dit qu’il est mort chez elle ! Geary imagine alors un plan loufoque : il embarque le cadavre de Benny. Puis il va trouver le gouverneur Phelps. A eux deux ils provoquent Pagle et Allen en leur faisant croire que Benny est encore vivant. Ils se laissent avoir, et vont tous les deux mitrailler le cadavre de Benny que Geary a disposé dans une voiture, sous les yeux de Phelps. Lors de la réunion finale, Phelps les accuse tous les deux. Pagle tente de tuer Geary, mais un policier l’abat. Geary va pouvoir retrouver Alice !

 

Sprague a convoqué Geary et va lui expliquer son plan 

Le scénario est astucieux, car il mêle le thème de l’infiltré avec celui du film de prison et aussi celui de la corruption des institutions policières. C’est cela qui à mon sens en fait l’intérêt. Bien entendu la fin est difficile à avaler, se servir d’un cadavre pour prouver son innocence est peut-être très original, je ne l’ai jamais rencontré ailleurs, mais c’est assez peu crédible. C’est du Warner Bros, et donc on se rend compte, si on suit cette histoire, que le policier et le truand sont interchangeables et qu’il ne s’agit toujours que de masques. Les truands portent le masque de policiers intègres, et le policier intègre le masque du truand. Chacun pour faire avancer ses affaires. Cela se passe au-delà de l’ambiguïté traditionnelle des héros de films noirs, mais démonte l’hypocrisie et la sournoiserie de la société américaine dans son entier. Durkin et Katie sont ouvertement des fraudeurs, ils tiennent des tripots interdits par la loi, mais ils payent pour cela. Tout le monde le sait. Si Geary doit passer en quelque sorte dans la clandestinité, c’est parce que la situation l’y oblige, parce que la corruption et le mensonge est partout.

Geary fait semblant d’affronter Sprague à la vue de tous 

La conséquence de tout cela est que tout le monde se méfie de tout le monde. C’est une guerre de tous contre tous. Si les deux policiers véreux se méfient de Geary naturellement, celui-ci se méfie aussi de sa propre fiancée ! Dans cette guerre, il n’est pas bon d’avancer à découvert. C’est le tort de l’arrogant Carney qui annonce qu’il va balancer tout le monde et qu’il n’a peur de rien. C’est ce qui provoque sa mort. Dans ce royaume des ombres tout le monde doit dissimuler ses propres objectifs. Durkin et Katie qui ont eu à souffrir de Geary et qui ne sont pas blanc-bleu, mais ils se retournent directement contre le gang qu’ils ont longtemps servis.

Geary commence la tournée des rackets avec Vossen 

Ensuite nous avons en quelque sorte un film de prison traditionnel comme la Warner en a fait des tonnes, on a droit à des figures imposées, le flic déchu qui se retrouve coincé avec des malfrats qu’il a envoyés en prison, le gardien sadique qui aime torturer les prisonniers. Du convenu. Cependant plusieurs aspects sont intéressants, d’abord le fait qu’il s’allie avec un truand d’habitude pour s’évader. Ensuite et surtout Geary n’est pas si dur que ça et perd les pédales quand il est enfermé. Souffrant de claustrophobie dans son cachot, il hurle, tempête, perd ses nerfs. Par contre la scène de l’évasion lors du travail dans la carrière, on l’a vue et revue, par exemple dans l’excellent Kiss me Tomorrow Goodbye[2], ou encore dans le non moins excellent Cool Hand Luke de Stuart Rosenberg[3]. Comme si la volonté de s’évader était une question vitale et naturelle, qui va bien au-delà de la volonté de Geary de retrouver le témoin.

Chez Katie ils encaissent la monnaie 

Troisième volet de l’histoire donc, la fuite de Ted et Geary, et la poursuite frénétique de la police, avec la mort malheureuse de Ted et le danger qu’il y a à traverser les voies ferrées lorsqu’un train arrive pour vous couper la route. Cet aspect est particulièrement bien travaillé, pour l’époque, avec cette scène emblématique qui voit Geary d’abord se cacher dans un trou, puis poursuivre un nouveau train et arriver à y grimper dedans. Cette scène rappelle les hobos qui brulaient le dur pour traverser l’immense pays des Etats-Unis. On a vu ça par exemple déjà dans Beggars of Life de William Wellman[4]. Le train est le symbole de la liberté – ce que ne sera jamais par exemple l’avion. Également quand il va voir Katie pour récupérer Benny McKaye, il arrive en barque, ce qui n’est pas commun.

Alice ne comprend pas ce que fait Geary 

Si la vie en prison de Geary est très développée, par contre son procès apparait comme bâclé. Certes le film ne devait pas dépasser de trop une heure dans sa durée, mais tout de même on aurait pu peut-être lui réserver plus de place. Il vient que si l’histoire est centrée de A à Z sur le personnage de Geary, sa fiancée est purement et simplement sacrifiée. Elle n’a pas plus d’importance, peut-être même moins, que celui de Katie la tenancière du clandé. Normalement elle aurait du apparaitre comme la conscience de Geary, et lui poser des problèmes, mais rien de tel ici. Et d’ailleurs les rares scènes où on les voit ensemble ne présentent guère d’émotion. D’ailleurs il y a une incohérence du scénario dans le fait que dans un premier temps elle rejette Geary pour ses compromissions avec la pègre, et puis soudainement elle se range à son côté alors que les preuves de sa forfaiture ne laissent que peu de doute sur sa culpabilité. Mais enfin, il fallait bien mettre un personnage féminin un peu glamour pour appâter la clientèle ! 

Geary menace Durkin s’il ne paye pas 

La réalisation ne sort pas beaucoup de l’ordinaire, mais n’est pas mauvaise. C’est du studio fauché. Les décors sont construits à l’économie. On a rogné sur tout. Lederman filme au plus près, il ne cadre pas large. Mais quelques scènes sont assez réussies les scènes qui se passent dans les clandés par exemple, ou cette scène de nuit quand Vossen et Geary vont racketter le clandé de Katie, prise âr en dessus à l’aide d’une grue, ou encore l’arrivée en barque de Geary chez Katie. Dans l’ensemble le rythme est bon et soutenu, ce qui est logique étant donné la densité du scénario proposé.  

Geary et Vossen ramène l’argent au chef du gang 

L’interprétation est dominée par Arthur Kennedy qui aura rarement accès à des premiers rôles. C’était d’ailleurs ici la première fois qu’on lui donnait un rôle de cette ampleur. C’était un très grand acteur qui restera trop longtemps abonné aux seconds rôles de qualité. Je pense que c’est Edgar G. Ulmer qui lui a donné son plus grand rôle dans le faux western The Naked Dawn en 1955. A-t-il mal géré sa carrière ? C’est possible, alcoolique notoire, il fut aussi souvent malade. Ici il est encore très jeune, à peine 27 ans, et son talent n’est pas encore pleinement développé. Mais il est tout de même très bon, notamment quand il joue les hommes en colère, près à en découdre, malgré sa petite taille. Il est par contre très peu convaincant dans les scènes de tendresse avec Joan Perry.

Geary est condamné à vingt ans de prison 

Cette dernière fit une carrière très brève, et elle ne sembla avoir fait du cinéma que parce qu’elle était la femme d’Harry Cohn, le dirigeant de la Columbia, avec qui elle resta mariée jusqu’à la mort de celui-ci avec qui elle eut quatre enfants. Par la suite elle épousa l’acteur Laurence Harvey, de 17 ans son cadet, avec qui elle divorcera ! Dotée d’un bon physique, très sophistiquée, on la sent toujours un peu ailleurs. Ici elle joue donc Alice. Son temps d’apparition à l’écran est assez mince. Elle particulièrement mauvaise dans les scènes où elle doit montrer son émotion.

Geary pense que seul Benny McKay pourra l’innocenter 

Le reste de la distribution est plutôt brillant. D’abord Florence Bates dans le rôle de Katie. Elle a joué des tas de rôles de ce type, avec toujours beaucoup de présence et d’énergie. Elle est impeccable. Ensuite il y a Stanley Andrews dans le rôle du corrompu Pagle, il est très présent lui aussi avec sa tronche en biais. Cliff Clark se fait positivement remarquer dans le rôle du flic bourru, Reddick. Howard Da Silva en fait peut-être un peu des tonnes dans le rôle du sadique Monson. Il a de la présence, et à l’époque il était très sollicité, avant que l’HUAC ne le mette sur sa liste noire et ruine sa carrière à cause de ses idées de gauche. Mentionnons aussi Ben Welden dans le rôle de Durkin, toujours très bon, cet acteur a tourné dans au moins 250 films et sa silhouette est facilement reconnaissable. 

Geary est arrivé à sauter dans un train 

Ce film a été longtemps classé comme médiocre, un simple film de série B. ces derniers temps on le réhabilite un peu, on en redécouvre le charme suranné. A sa sortie il fut critiqué négativement et ne rencontra ni un succès critique, ni un succès commercial. Pourtant il a des qualités scénaristiques intéressantes comme je l’ai dit. Certes ce n’est pas un chef d’œuvre, mais le spectateur reste accroché et ne lâche pas l’affaire !

 

Geary va trouver en Reddick un allié inattendu 

La Warner n’a jamais cru en ce film et donc pour cette raison, il est plutôt difficile à voir et à trouver. La copie que je possède n’est pas très bonne, le film mériterait pourtant une ressortie en Blu ray par exemple. Mais la Warner se fait tirer l’oreille pour autoriser des petites boites de rééditions de films anciens à exploiter son catalogue en ses lieu et place. 

Il va convaincre le gouverneur Phelps de son innocence 

Allen et Pagle vont être piégés


[1] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/bodyguard-richard-fleischer-1948.html

[2] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/le-fauve-en-liberte-kiss-tomorrow.html

[3] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/luke-la-main-froide-cool-hand-luke.html

[4] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/les-mendiants-de-la-vie-beggars-of-life.html

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