Les amants traqués, Kiss the blood off my hands, Norman Foster, 1948
Au début de son exceptionnelle carrière, Burt Lancaster était un acteur de films noirs. Révélé par le film de Robert Siodmak, The killers en 1946, il avait ensuite enchainé avec Desert Fury Brute force de Jules Dassin, et il avait été L’homme aux abois dans le film de Byron Askins. Il s’apprêtait à tourner le chef d’œuvre du film noir, Criss-Cross de Robert Siodmak. Il avait été un peu moins convaincant dans le film d’Anatole Litvak, Sorry, wrong number. Dans le grand livre du film noir, il avait une spécialité, c’était une brute, mais faible, désemparé qui s’en remettait nécessairement aux femmes qu’il rencontrait et qui le guidaient pour le meilleur et pour le pire. On le voit souvent à cette époque dans les bras d’une femme, Ava Gardner, Yvonne de Carlo ou Joan Fontaine qui le domine et qui serre sa tête contre ses seins. Burt Lancaster dans ses rôles du début souffre beaucoup, dans son corps comme dans son âme, et l’issue de l’histoire lui est souvent fatale. Norman Foster est un réalisateur un peu négligé. C’est un ancien acteur qui s’est recyclé dès les années trente dans la fonction de réalisateur. Il a une filmographie très éclectique qui s’étend sur une quarantaine d’années et qui se terminera comme pour beaucoup à la télévision. Bien entendu il est facile de dire que sa filmographie manque d’unité Mais à côté de la série des Mister Moto – il filmera 6 épisodes de cette série – et des Charlie Chan – 3 films, à croire qu’il était spécialisé dans les chinoiseries, il réalisera plusieurs films noirs. Journey into Fear est son film le moins oublié[1] pour de très mauvaises raisons, essentiellement parce qu’on peut y voir Orson Welles et qu’on a cru que ce dernier avait mis sa patte sur cette histoire. Mais il a tourné aussi Woman on the Run, sans doute son meilleur, un film noir très nerveux en 1950, mettant en scène de très belle manière San Francisco[2]. Cependant, il s'agissait d'un film voulu et produit par Burt Lancaster qui s'était pour l'occasion associé avec Harold Hecht, et au départ qui devait être réalisé par Robert Siodmak avec qui il avait fait The Killers. Pour faire ce film il dut racheter les droits du livre de Gerard Butler à Eagle Lion. On peut trouver assez étrange que Burt Lancaster dès le début de sa carrière, à peine lancé, ait voulu avoir la main directement sur les films dans lesquels il jouait.
Bill
doit fuir, heureusement il rencontre Jane
Dans l’excellent film de Norman Foster, Burt Lancaster est Bill Saunders. Il a été martyrisé dans les camps nazis et a du mal à se réadapter à la vie civile. Désœuvré, il traîne dans Londres qui a du mal à se remettre des dégâts causés par les bombardements aériens. Les populations manquent de tout, la misère est là bien présente à tous les coins de rues. Un soir, Bill se trouve à boire, mais au moment de la fermeture il a une altercation avec le patron qui a hâte de fermer. Impulsif, Bill lui colle son poids dans la figure et le tue bien malencontreusement. Il s’enfuit, échappe à la police et pénètre dans une maison où il rencontre Jane. Sans trop comprendre pourquoi, celle-ci va l’aider à se cacher et va faire semblant de croire à l’histoire que Bill lui a racontée. Les choses suivent leur cours et rapidement Jane et Bill tombent dans les bras l’un de l’autre. La vie serait plutôt belle malgré tout si le destin ne venait pas bouleverser leurs vies. En effet, lorsque Bill a tué le patron de bar, il a été vu par Harry, le cruel Harry qui est aussi un gangster qui trafique de tout ce qui manque. Il va donc essayer de faire enrôler Bill dans ses combines. Celui-ci se méfie, mais un jour qu’ils vont aux courses, en revenant dans le train, Bill toujours aussi impulsif va brutaliser un voyageur arrogant et lubrique. Cela va lui valoir six mois de prison et dix-huit coups de fouet.
Bill est amoureux de Jane
Sorti de prison, Bill va se remettre en quête de Jane. Bien que celle-ci reste méfiante devant les accès de violence aveugle qui habitent son amant, elle va tout de même lui revenir. Elle lui trouve un boulot de chauffeur dans le laboratoire où elle travaille. Tous les deux font des projets d’avenir, et tout se passerait très bien si l’abominable Harry ne venait pas se rappeler à leur souvenir. Exerçant un chantage sur Bill, il exige de celui-ci qu’il l’aide à voler un camion de médicaments, avec notamment de la pénicilline. Bill ne veut pas marcher dans la combine, mais il finit par céder, pensant qu’ainsi Harry finira par le laisser tranquille. Cependant, l’attaque du camion va échouer. En conséquence Harry s’en prend à Jane qui pour se défendre contre ses avances incongrues lui crève la paillasse à coups de ciseaux de couture. Bill va devoir se débarrasser du corps, ce qu’il fait sans problème. Puis les deux amants vont tenter de prendre la fuite à bord d’un cargo qui doit les amener au Canada. Mais là encore ce n’est pas simple, car le capitaine du cargo, une autre crapule de bas étage, va leur demander en échange de leur passage de voler pour eux des médicaments. Jane refuse car elle trouve ça sordide et immoral. Les deux amants comprennent alors que leur course s’achève et qu’il ne leur reste plus que de se livrer
Bill imite les singes au zoo
Le contexte de la fin de la guerre et du trafic des
médicaments rapproche ce film de The Third Man de Carroll Reed[3].
C’est encore une ambiance nuiteuse où chacun cherche désespérément à sauver sa
peau et trouver une occasion de gagner un peu d’argent pour survivre. Cette quête
d’une sécurité matérielle difficile est la contrepartie d’une quête de l’amour
qui donnera un sens à l’existence précaire de chacun des deux protagonistes.
Les
prisons anglaises encore plus sinistres que les autres
Adapté d’un roman de Gerald Butler qui avait été un immense
succès de librairie, dont seulement trois titres ont été traduits à la fin des
années quarante en français, dont l’un par les Presses de la cité et, le
scénario est excellent. C’est-à-dire qu’il mêle à la fois une intrigue, avec
des rebondissements, un contexte social plutôt misérable, et une étude de
caractères qui intègre les traumatismes de la guerre. C’est tout le côté existentialiste
du film noir qui ressort : la morale de l’histoire ressortant du
déroulement de l’action, elle-même déterminée par une situation historique
particulière.
Les deux héros de ce film sont des vrais perdants. Si lui a perdu la tête, elle a perdu, du fait de la guerre, son amour et trouvera chez Bill une compensation à ses peines en maternant un pauvre garçon qui vit seulement avec ses instincts. Ils resteront des perdants jusqu’à la fin. Ils sont là pour recevoir des coups d’une société sans guère de tendresse, ni de générosité pour les âmes perdues. La scène où Bill reçoit dix-huit coups de fouet est à cet égard emblématique. Cependant, au-delà de cette contextualisation, il y a une histoire d’amour impossible, comme si la passion était interdite à des âmes simples et généreuses dont le passé obère le présent, interdit le futur.
Dans la prison, il encaissera sans broncher les coups de fouet
C’est donc un très bon film, même si les conventions de l’époque ont poussé sans doute à programmer une fin plus ou moins ambiguë et moralisatrice, en porte à faux avec la logique de l’histoire. Car si les deux fuyards semblent rentrer dans le rang en se livrant à la police, on ne voit pas très bien comment ils vont échapper au moins à de très longues peines de prison qui les éloignera à jamais. Et comme c’est Jane qui incite Bill à se rendre à la police, on est en droit de se poser des questions sur la réalité des sentiments qu’elle lui porte : Bill n’a jamais remplacé le fiancé disparu. On notera aussi la facilité du scénario qui fait apparaître opportunément pour la progression de l’histoire le diabolique Harry.
Burt Lancaster a besoin d’un soutien féminin
Le film est censé avoir été tourné à Londres, mais à part quelques extérieurs, l'essentiel a été tourné aux Etats-Unis, en studio. Mais ce n’est pas très important parce
que Londres est un lieu qui à cette l’époque, avec ses ruines encore fumantes
consécutives aux bombardements allemands, fait encore mieux saisir les
traumatismes de la guerre qui vient de s’achever. Cette ambiance anglaise donne
au film un caractère étriqué, claustrophobe, en même temps cela devait donner au spectateur américain une vision exotique de l'Europe et surtout le sentiment d'avoir échapper au pire de la guerre.
Harry est toujours là pour mener Bill en enfer
Le film est assez bref, mais cette faible durée suffit
pourtant à mettre en scène un certain nombre de rebondissements. Le rythme est
nécessairement rapide. La scène de la fuite devant la police, lors du premier
meurtre, est parfaite, bien assurée par Burt Lancaster et son allure
athlétique. L’ensemble est sombre, la plupart des scènes se passent d’ailleurs
la nuit. Quelques rares scènes heureuses où les amants retrouvent un peu
d’espoir ont lieu le jour, ce qui fait de la nuit une zone dangereuse. Il
s’ensuit que Norman Foster va user des codes du film noir, avec des noirs et
blancs très contrastés pour les scènes nocturnes. La scène dans le train où Bill
essaie désespérément de truander un voyageur un rien libidineux est assez étonnante
aussi. C’est d’ailleurs cette volonté de Bill de prendre sa revanche sur un
homme un rien fourbe et visqueux qui va le mener pour quelques mois derrière
les barreaux.
Bill a trouvé un travail et une fiancée qu’il aime
Bien évidemment ce film n’aurait pas autant de force sans la
composition des acteurs. C’est Burt Lancaster qui porte tout le film. Il est du
reste encore plus impressionnant que dans The killers, le film
qui l’a révélé. Sa grande force est d’opposer sa brutalité, son physique, à son
désarroi. Joan Fontaine est très bien, quoiqu’en retrait par rapport à son
partenaire masculin. Elle représente en quelque sorte l’idéal d’une société
propre et honnête dont les fondements ont été emportés par la guerre. C’est Burt
Lancaster qui représente la modernité de l’après-guerre justement, par sa
bestialité, par son manque d’espérance et sa compréhension instinctive des
réalités matérielles. On donnera une mention spéciale à Robert Newton qui
cabotine gentiment dans le rôle de cette canaille d’Harry avec de faux airs de
Jules Berry.
Un grand film noir à redécouvrir. A sa sortie, il eut un bon succès, même si on ne peut pas parler de triomphe. Et la critique fut d'ailleurs élogieuse. il faut salué aussi la bonne musique de Miklós Rózsa qui à l'époque était devenu la coqueluche d'Hollywood.
Mais suite aux magouilles d’Harry, les amants doivent fuir
La photo est bonne, et on trouve maintenant une très belle édition combo chez Rimini, sortie en 2021. Quand j'ai rédigé ce billet, cela m'avait échappé, mais grâce à un lecteur j'ai pu rectifier cette information.
[1] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/voyage-au-pays-de-la-peur-journey-into.html
[2] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/dans-lombre-de-san-francisco-woman-on.html
[3] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/le-troisieme-homme-third-man-carol-reed.html
Effectivement c'est un excellent film noir trop peu connu. Mais il existe en combo bluray/DVD chez Rimini, avec un livret remarquable signé Christophe Chavdia. Cela vous a sans doute échappé à cause du titre français affligeant de banalité, Les amants traqués. Vous le trouverez pour un prix dérisoire sur Amazon... Meilleurs salutations.
RépondreSupprimerEric Steiner (qui vous lit toujours avec beaucoup de plaisir depuis la Suisse)
Oui, cela m'a échappé, d'autant que je connais bien la maison Rimini ! Je vais faire les corrections nécessaires ! Merci encore pour cette information
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