Le flic se rebiffe, The midnight Man, Roland Kibbee & Burt Lancaster, 1974
En 1974 Burt Lancaster, une légende d’Hollywood et du film noir a atteint la soixante. Il trouve encore des rôles très intéressants, mais le succès populaire est plus difficile. L’excellent Ulzana’s Raid de Robert Aldrich ne marche pas très fort, prenant à contre-pied la mode des westerns pro-indiens, il passe pour réactionnaire. Scorpio de Michael Winner où il donne la réplique à Alain Delon a un bon petit succès, mais pas à la mesure sans doute de la star. Il va ensuite tourner encore avec Luchino Visconti, Gruppo di famiglia in un interno, un film qui ne marchera pas beaucoup non plus. Il est encore un très grand acteur, mais sa carrière est clairement sur le déclin. Il en avait fait d’ailleurs le constat lui-même au début des années soixante-dix, en tournant coup sur coup trois westerns crépusculaires, The Lawman de Michael Winner, Valdez is coming d’Edwin Sherin et bien sûr Ulzana’s Raid qu’on a déjà cité. Ce sont d’excellents films qui fuient le côté spectaculaire du western traditionnel. Même dans le film de Louis Malle, Atlantic City, Burt Lancaster fuit son propre côté glamour qui fut longtemps sa marque de fabrique, avec ses belles dents blanches et sa carrure athlétique. Il y a donc une volonté assumée de donner une image vieillissante d’un homme revenu un peu de tout. Toute cette partie de la cinématographie de Burt Lancaster relève de ce principe.
Alors qu’il avait promis de ne plus s’investir en tant que producteur depuis la catastrophe commerciale de Sweet Smell of Success en 1957 – un film depuis devenu un classique du film noir[1] – il va replonger ! il va produire, écrire le scénario et mettre en scène. Mais il ne va pas se lancer tout seul dans cette aventure, il va travailler avec Roland Kibee. Celui-ci est un scénariste reconnu qui connait en fait Burt Lancaster depuis longtemps. Il a déjà travaillé avec lui sur The Crimson Pirate, un film de Robert Siodmak produit par Burt Lancaster, il le retrouve encore sur Vera Cruz de Robert Aldrich et encore sur le trop méconnu Valdez is coming. Il a principalement travaillé comme scénariste pour la télévision, et au cinéma on trouve sa signature sur A Night in Casablanca. Ils vont choisir comme sujet le roman d’un obscur écrivain, David Anthony. The Midnight Lady and the Mourning Man. Le roman a été publié en 1969. À cette époque on assiste à un retour d’intérêt pour le roman policier de style chandlérien.
Jim Slade arrive dans la petite ville de Jordon
Quartz qui s’occupe de la sécurité sur le campus du collège de la petite ville de Jordan va être blessé à la jambe lors d’une attaque dans un bar par une bande de crapules. Il va appeler son ami Slade pour le remplacer comme gardien de nuit sur le campus. Celui-ci est un ancien policier de Chicago qui a été démis de ses fonctions pour avoir tué l’amant de sa femme ! Il sort de prison et doit rendre des comptes à son agent de probation, Linda Thorpe. Slade est très lié à Quartz et à sa femme. Mais au cours de sa tournée, il va découvrir qu’on a volé cinq cassettes enregistrées à un psychiatres. A partir des noms de ceux qui ont enregistré ces cassettes intimes, la police va enquêter, mais Slade aussi. Le Shérif n’est pas content de cette intrusion et bouscule Slade qui est protégé par Linda. Il va visiter un peu tout le monde, et rencontré le concierge du campus qui est un peu dérangé. Bientôt son attention va se porter sur Natalie Clayborne, la fille d’un sénateur. Il la surprend alors qu’elle est en discussion avec un certain Arthur King. Mais si elle se trouble, elle ne dit pourtant rien du tout. Quelque temps après elle va être assassinée. Le shérif veut arrêter le concierge Ewing. Slade continue ses investigations. Il découvre que Natalie avait écrit une sorte de poème. Il en parle à Arthur qui sur le moment ne trouve rien à dire.
Le shérif Casey soupçonne Slade
Continuant son enquête Slade comprend que le meurtre de Natalie est lié à la disparition des cassettes et soupçonne un chantage. Mais le sénateur Clayrborne le dissuade de continuer à s’intéresser à ces histoires. Ni professeur qui a eu une relation avec Natalie qui prétend qu’elle l’a pris pour son père, ni le peintre Metterman qui a peint des nus de Natalie ne l’aident. Slade et Linda vont être cependant victimes d’une agression de la bande de Nell, cette même bande qui avait agressé Quartz. Mais l’agression tourne court. Partant à la recherche de Metterman, Slade va tomber sur Swanson qui cambriole son appartement. Mais il est abattu à son tour. Arthur appelle alors Slade pour lui dire qu’il a décrypté le poème de Natalie. Mais lorsque Slade le rejoint, celui-ci s’est fait descendre. Casey le fait arrêter, mais Linda le tire d’affaire. Alors que Slade tente de faire parler Calyborne qui s’est fait remettre une fausse cassette contre 250 000 $, il va se faire kidnapper par la bande de Nell. Enfermé dans la cave, Slade va cependant s’en sortir et brutaliser toute la bande. Il comprend alors que Linda est l’instigatrice avec Quartz de cette énorme affaire de chantage parce qu’ils étaient les seuls à pouvoir suivre ses allées-venues. Casey les arrêtera tous les deux. Et il proposera à Slade de devenir son adjoint.
Slade va rendre visite au concierge du campus
J’ai parlé de Raymond Chandler comme caution tutélaire de cette histoire. Bien que l’histoire soit parfois un peu confuse, on reconnait deux traits singuliers : d’abord la recherche et la découverte d’un coupable, ensuite la difficile errance entre les différents protagonistes qui auraient tous des raisons d’assassiner. La fin est amère puisque Slade doit perdre ses dernière illusions sur son entourage immédiat. Mais il y a du Hammett aussi dans cette fin qui voit Slade vendre à la police aussi bien la femme dont il est amoureux que son ami Quartz qui l’a pourtant aidé à mettre le pied à l’étrier à sa sortie de prison. La différence avec les histoires de Philip Marlowe, c’est qu’ici l’enquêteur n’est pas un private eye, mais un simple veilleur de nuit qui a la nostalgie de l’époque où il était policier enquêteur à Chicago. Cette enquête doit être pour lui une sorte de renaissance, mais c’est manifestement raté, et la fin est suffisamment ouverte pour que le spectateur se demande si Slade va accepter ou non le poste que Casey lui propose. Ce nouveau départ dans la petite ville de Jordon, Slade veut y croire d’autant plus qu’il est amoureux de Linda et que ce sentiment soit réciproque. Le résultat de l’obstination de Slade à faire émerger la vérité, est qu’au fond il va se retrouver encore plus seul après avoir dû enjamber un certain nombre de cadavres.
Salde va faire le tour de tous ceux à qui on a dérobé les cassettes
Vis-à-vis de Linda la désillusion est encore plus cruelle puisque non seulement il la découvre cupide et criminelle, même si elle ne l’est qu’indirectement, mais en plus elle a tout fait pour le contrôler, et cerise sur le gâteau, il la découvre lesbienne ! On se demande d’ailleurs si ce n’est pas cela qui est le pire pour le très viril Slade. Autrement dit, croyant avoir trouvé une petite ville tranquille et un emploi facile à tenir, sans ambition, il va être rattrapé par ses démons, et à vouloir faire le bien à tout prix, il va faire le vide autour de lui. C’est ce que lui dira Linda avant qu’elle soit arrêtée. Quel est le sens de cette quête de justice affichée ? Cette ambiguïté de Slade n’est jamais complètement assumée.
Slade a repéré la conduite bizarre de Natalie Clayborne
La petite ville imaginaire de Joron est une forme d’idéal
type de la vie américaine. Derrière l’apparence de calme et de sérénité, elle
bouillonne de secrets honteux et à peine avouables. C’est un classique du
cinéma étatsunien et cela renforce la logique du film noir. L’enquête va
révéler tout ce qui est faux : un concierge qui prône la vertu évangélique
et la lecture de la Bible, mais qui collectionne des revues pornographiques. On
a des professeurs qui couchent avec leurs étudiantes, un flic qui se vend aux
plus offrants, un sénateur qui se désintéresse finalement de la mort de sa
fille. Sans parler bien sûr de la bande de Nell, une sorte de Ma Baker qui
dirige ses gars d’une poigne de fer. C’est la petite ville de Clemson en
Caroline du Sud qui a servi de décor au film. C’est un choix judicieux. Cela
permet aux réalisateurs en même qu’ils mettent en lumière les faux semblants
d’une société menteuse, de mettre en œuvre la vie de petites gens, de gens
ordinaires qui ne cherchent qu’à vivre simplement. C’est le sens qu’on peut
donner au fait que Burt Lancaster dans le rôle de Jim Slade porte un uniforme
de gardien, un peu le même d’ailleurs que celui qu’il portait jadis dans Criss-Cross
un des chefs d’œuvre du film noir de Robert Siodmak. Burt Lancaster avait
donc la volonté de faire un vrai film noir, et du reste l’arrivée de Slade dans
la petite ville de Joron est presque copiée de celle de Steve Thompson dans Criss-Cross[2].
Casey pense qu’Ewing est le coupable
L’utilisation des décors de cette petite ville est
d’ailleurs un des points forts de la mise en scène. C’est tourné quasiment
entièrement dans des décors naturels. Et le film met en valeur le côté plutôt
désuet de cette représentation de l’American Way of Life. Cette petite
ville était construite pour durer, avec des matériaux solides. Mais ils sont
totalement décalés par rapport à la vie réelle, et encore plus si on y insère
les jeunes étudiants qui parcourent le campus. Ils ont les cheveux longs,
paraissent libérés, finalement opposés à ce que peut représenter le shérif
Casey et son stetson. Mais l’existence de ce gang improbable dirigé par une
femme forte Nell et intelligente, montre à quel point tout cela n’est qu’un
décor, une illusion de prospérité. Ceux-là vivent manifestement dans un autre
monde qui n’est ni celui des étudiants, ni celui des institutions. Et bien sûr
le fil conducteur c’est Slade qui par sa nature, son expérience peut se
permettre de naviguer entre ces mondes aussi éloignés les uns des autres.
Slade va interroger Arthur qui avait une relation avec Natalie
Cependant c’est une histoire, certes compliquée, mais en tous les cas, ce n’est pas un documentaire sur la vie réelle de l’Amérique profonde au début des années soixante-dix qui ont été comme on le sait de grandes années pour le cinéma étatsunien. Certes on peut trouver que le rythme est assez lent, au moins dans la première partie. Mais il y a la volonté de produire un film populaire qui retienne l’attention des spectateurs. Il y a donc des scènes d’action excellentes, particulièrement dans la dernière partie de l’histoire quand Slade doit affronter le gang de Nell. Il les affronte deux fois, une première en compagnie de Linda, et une seconde tout seul, les détruisant d’une manière systématique, l’un après l’autre. Il donne alors l’image d’un homme violent qui certes lutte pour sa survie, mais qui en rajoute tout de même dans la sauvagerie, rejoignant cette bande de semi-clochards avinés qui forment le gang de Nell.
Le professeur laisse entendre qu’il a eu des relations avec Natalie
Globalement c’est bien filmé, et la photo de Jack Priestley est bonne. Celle-ci donne en effet ce côté un peu pastellisé et documentaire certainement recherché par les réalisateurs. A cette époque on recherchait un certain vérisme dans l’image, et donc pour éviter le côté glamour traditionnel, on travaillait les contours et les couleurs dans ce sens. Les pellicules étaient aussi plus sensibles et permettaient de donner un grain plus fin à l’image en effaçant les contrastes. Jack Priestley qui venait de la télévision et qui n’a pas fait grand-chose pour le cinéma était tout à fait à l’aise pour saisir le mouvement de la vie réelle. Il y a un bon rythme qui est donné à la fois par le découpage et par la vitesse de déplacement de la caméra. Les scènes dans les ombres de la nuit sont particulièrement réussies, avec souvent des plans larges et profonds.
Metterman tente de se disculper
La distribution c’est d’abord Burt Lancaster, le film est fait pour lui. Il casse volontiers son image de star. Il est moins volubile que dans ses précédentes apparitions. Mais ce côté un peu mutique il l’avait déjà développé dans Lawman et Valdez is Coming. Malgré son âge il est encore très crédible dans les scènes d’action. Il est sans doute un peu moins à l’aise dans les scènes d’amour avec Linda, mais dans l’ensemble il est très bon dans son petit uniforme étriqué qui le rabaisse au rang du commun.
La bande à Nell va suivre Slade
Sur ce film il s’est entouré de très bons acteurs. D’abord Susan Clark dans le rôle de Linda. C’est une bonne actrice, mais elle avait un défaut difficile à compenser, elle était très grande. Avec Burt Lancaster, qui était assez grand aussi, ça passe assez bien, mais elle avait plus de difficultés dans les autres films. Sa haute taille est encore plus apparente parce qu’elle a une allure longiligne. Les autres seconds rôles sont tenus par des vétérans. Cameron Mitchell dans le rôle de Quartz, l’ami qui attire Slade dans cette ville, cabotine un peu trop, mais il n’a pas un grand rôle. Plus intéressant est Harris Yulin dans le rôle du shérif, honnête mais un peu borné. Il est très bon. Il vient malheureusement de nous quitter le 10 juin 2025.
Slade surprend Swanson l’homme à tout faire du sénateur
On remarque dans le rôle d’Arthur le propre fils de Burt Lancaster qui avait essayé de se lancer dans le cinéma, mais sans grand succès malgré les appuis de son père dans cette industrie. Le reste ce sont des « trognes » intéressantes et récurrentes de ce genre de film à cette époque. D’abord Eleanor Ross dans le rôle de Nell, cette sorte de Ma Baker revisitée. Mais aussi il y a Ed Lauter dans le rôle de Leroy qui balade son physique improbable et terrifiant. Et encore Charles Tyner qui incarne le détraqué concierge du campus. Catherine Bach fera ici sa première apparition dans le rôle de Natalie Clayborne.
Slade tente d’en apprendre plus du sénateur
Le film fut une grande déception pour Burt Lancaster. Il n’eut pas de succès en salles, sans doute à cause d’un scénario pas assez travaillé qui donne cette allure passablement embrouillée. Il a pourtant de très belles qualités et mérite d’être réhabilité. L’ensemble est très soigné et soutient l’intérêt du spectateur. Il faut le voir comme une très bonne tentative de réhabilité à cette époque le film noir dans son essence et non comme un simple film néo-noir
Swanson s’est fait descendre
Le film a été réédite il y a quelques années en France par la société Movinside edition, société qui appartenait au regretté Jean-François Davy qui nous a quitté il y a quelques jours et qui commercialisait surtout des films dits de genre. On le trouve donc facilement dans une belle édition Blu ray, ce qui permet de mieux apprécier la qualité de la photographie.
Slade devait rencontrer Arthur mais il est assassiné à son tour
La bande à Nell a kidnappé Slade
Slade a démasqué Linda
Il assiste à l’arrestation de son ami Quartz
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