Meurtres à responsabilité limitée, Chicago Syndicate, Fred F. Sears, 1955

  

Voilà un bon film noir exhumé des profondeurs de l’oubli, une très bonne surprise. C’est un film à petit budget, sans être un film de série B pour autant, produit par Sam Katzman pour la Columbia. Sam Katzman a beaucoup donné dans le film noir de qualité intermédiaire, ni trop fauché, ni trop nanti. C’est lui qui poussera notamment William Castle vers la réalisation. C’est un film qui s’appuie sur des recettes éprouvées. On va prendre un bon scénario, démarqué des films d’Anthony Mann comme T-Men ou Raw Deal, en développant le thème de l’infiltré, donc pas mal d’action. Ensuite on prend une vedette, Dennis O’Keefe, un acteur très connu, mais un peu sur la pente déclinante qui n’exige plus des cachets importants. Et puis on va filmer la rue dans le Chicago des années cinquante, ce qui donne de la vérité à l’histoire, et qui économise les frais de studio parce qu’on tourne en décors naturels. Le réalisateur c’est Fred F. Sears. S’il n’a rien tourné de mémorable, c’est pourtant un très bon technicien, avec des qualités certaines. Mais sa première qualité est de tourner très vite. Il réalise 5 films en 1955, 9 films en 1956, 6 films en 1957 ! En tout, 54 films en 9 ans ! Beaucoup de westerns, les films de Charles Starrett assez niaiseux, quelques films noirs comme Miami Story avec Barry Sullivan, des films sur la jeunesse au moment où le rock devient une référence musicale incontournable, comme le célèbre Rock around the Clock en 1955, et bien sur des petits films de guerre, Mission over Korea en 1953 qui tient de la propagande guerrière. L’histoire de Chicago Syndicate est due à William Sackheim, un scénariste qui signera celle du premier Rambo en 1982, avec le succès que l’on sait. C’est un auteur qui est connu pour la qualité et l’originalité de ses histoires, mais qui a beaucoup travaillé aussi pour la télévision. Vous remarquerez que le titre est en deux mots, Chicago est adossé à Syndicate. Il y eut d’ailleurs un procès avec les frères King qui prétendaient avoir la propriété de ce titre. Mais le titre en fait indique clairement le sous genre assigné, Chicago c’est la ville tentaculaire et mauvaise, et Syndicate indique que nous avons affaire à la mafia qui corrompt l’Amérique. A cette époque le souvenir d’Al Capone est encore très vivace, et le sera encore longtemps. Quand en général dans le titre d’un film noir on a le nom d’une ville, il y a la volonté de mettre en avant un aspect semi-documentaire plus ou moins fondé.     

Un homme est abattu en plein jour 

En pleine rue, un comptable, Nelson Kern, est abattu par deux gangsters. Le rédacteur en chef d’un grand journal a presqu’assisté au meurtre. Il s’agit en réalité d’un comptable qui travaillait pour Arnie Valent, mais qui voulait dénoncer ses activités mafieuses. Les tueurs se débarrassent de leur révolver en le jetant dans le fleuve. La police retrouve rapidement le revolver et identifie l’auteur du meurtre, mais comme celui-ci est lié au chef de gang Arnie Valent, ils ne veulent pas l’arrêter, ils visent plus haut. Peu après une réunion clandestine, clandestine pour éviter les fuites, réunit les pontes de la ville, policiers, directeurs de journaux et hommes influents qui décident d’un plan pour remonter la filière et coincer Valent qui camoufle ses activités criminelles derrière des entreprises tout à fait légales. Ils vont embaucher un certain Barry Amsterdam, il est un vétéran de la Seconde Guerre mondiale, et aussi un expert-comptable. Au départ il refuse la proposition pour éviter les ennuis, mais comme les conjurés lui promettent une forte somme, 60 000 $, il finit par accepter. Il va donc infiltrer le gang en fréquentant un casino clandestin. Là il fait la connaissance d’une certaine Sue Morton qui se fait remarquer en perdant de fortes sommes d’argent. Elle lui plait, mais il ne semble pas être à son goût ! Il aborde les hommes de main d’Arnie en avançant qu’il a été témoin du meurtre de Kern. Les gangsters l’enlèvent et le présentent à Arnie. Il va se faire embaucher pour gérer une partie des affaires illicites et licites du gang. Mais Arnie se méfie, il le fait suivre, lui pause des pièges.  

Des gosses ont trouvé le revolver qui a tué Kern 

Barry va alors monter une fausse affaire d’assurance pour un collier qui vaut 75 000 $. Il explique à Arnie qu’il économisera ainsi 70 000 $, et qu’il lui en donnera 5 000 ! En jouant les hommes dévoués mais cupides, il va grimper dans la hiérarchie du gang et devenir l’homme de confiance d’Arnie. Mais il n’arrive pas à trouver de preuves décisives. C’est alors qu’il va retrouver Sue Morton avec qui il entame une liaison. Or celle-ci tente d’approcher Arnie. Bientôt Barry va s’apercevoir que Sue est en réalité la fille du comptable Kern, et qu’elle veut venger la mort de son père. Ils vont passer une alliance. Finalement ils trouvent une note de Kern disant qu’il a réalisé des microfilms de la comptabilité secrète d’Arnie et que ceux-ci peuvent être décisifs. Ils vont chercher les microfilms et le magasin nous dit qu’ils ont été retirés par Connie la petite amie d’Arnie. Mais celui-ci se lasse de Connie et a des visées sur Sue. Barry et Sue vont donc décider qu’on laissera Sue entre les mains d’Arnie afin de rendre jalouse Connie. Celle-ci va alors menacer Arnie de se servir des microfilms s’il continue de la délaisser. Arnie veut faire parler Connie, mais malgré les coups elle ne dit rien. Ce sera en fait Chico, le chef d’orchestre qui est amoureux de Connie qui va vendre le morceau. Dès lors la course pour récupérer les microfilms est engagée entre Arnie et ses hommes d’un côté, et la police et Barry de l’autre. Barry arrive à s’en emparer. Mais il est poursuivi par le gang dans une usine plus ou moins désaffectée. Blessé, il court à travers les rues. Ils arrivent dans le quartier de la vieille mère d’Arnie. Et au moment où Arnie va abattre Barry, la police intervient et tire sur Arnie, celui-ci mourra dans les bras de sa mère. 

Les pontes de la ville décident d’en finir avec Arnie Valent 

Comme on le voit le film emprunte beaucoup à ses prédécesseurs. D’abord à T-Men, et le rapprochement est facile à faire puisque dans les deux films, le héros est incarné par Dennis O’Keefe. Plusieurs éléments sont empruntés à la légende de Chicago, avec cette idée de faire tomber Valent en mettant la main sur sa comptabilité secrète. On reconnait aussi l’idée d’une société civile qui lutte parallèlement aux institutions judiciaires trop facilement corruptibles, en contournant les procédures légales. Avec bien sûr le rédacteur en chef d’un journal qui milite pour éradiquer le crime et rendre la ville de Chicago à ses dispositions naturelles, une ville peut-être rude, mais travailleuse et honnête. La voix off qui présente le décor fait d’ailleurs allusion au passé de rébellion de la ville, dont les tendances anarchisantes et révolutionnaires ont mis du temps à être éradiquées par les milices du patronat. En ce sens l’écriture du scénario est très fine. La ville tentaculaire est présentée comme une vue d’avion, dans toutes ses dimensions, mais au fil du récit, on verra que les quartiers riches et les quartiers pauvres s’opposent. Arnie est issu justement de ces quartiers pauvres que sa mère n’a jamais voulu quitter. Et la réalisation donne vraiment à voir la crasse de ces quartiers, la misère des pauvres, ce qui explique bien des choses. Et donc quelque part, on a beau dire qu’Arnie est mauvais, il a ses raisons de vouloir réussir en marge de la société. D’ailleurs sans prendre le chemin de traverse de la délinquance il ne serait resté qu’un misérable ouvrier. 

Barry est suivi comme son ombre par un homme d’Arnie 

Curieusement Arnie est un homme seul, alors que Barry lui s’adosse à tout un équipement social plus ou moins parallèle pour le faire tomber. C’est pourquoi il va donner finalement son amitié à Barry qui n’est là que pour le trahir. Au fond Barry a encore moins de morale qu’Arnie,il ment et il n’hésite pas d’ailleurs à utiliser les charmes de Sue pour arriver à ses fins. Connie qui aime Arnie, le lui dira sans détour. Quel homme es-tu pour laisser ta fiancée dans les bras d’Arnie ? Et pour cela elle se méfiera de lui et de sa morale douteuse. On se dit d’ailleurs que Barry n’a vraiment pas de figure, d’autant qu’il poursuit sa mission pour s’enrichir ! Il y a à ce moment-là un basculement de l’histoire vers quelque chose de vraiment scabreux. Il y a deux trios, le premier formé par Arnie, Connie et Sue, et le second formé par Arnie, Barry et Sue. C’est presque la famille tuyau de poêle, d’autant que Barry montre son contentement en cédant sa maitresse à Arnie. Cela nous pousse à nous interroger sur les relations entre Barry et Arnie. Ce sont clairement des relations homosexuelles, c’est ce que relève d’ailleurs tout de suite Connie qui comprend qu’Arnie est séduit par la personnalité de Barry. Connie ne pardonne pas non plus à Sue de lui enlever son amant, contrairement à Barry qui encourage Arnie à faire de Sue sa maitresse.

 Arnie prévient ses associés que Barry a découvert leurs petites combines 

La copie, de très bonne qualité, que j’ai me laisse perplexe, c’est du Wide Screen, sans doute pas le format d’origine qui devait plutôt être du 1,33 :1 quoique rien ne l’indique. Cela fausse bien entendu l’appréciation qu’on peut avoir du travail du réalisateur. Néanmoins, on peut percevoir des belles qualités de mise en scène. D’abord un usage intensif et bien dosé des décors naturels de la ville de Chicago au milieu des années cinquante. Ce ne sont pas ici que des belles voitures, mais, et c’est plus intéressant, une opposition entre les beaux quartiers avec des buildings neufs et élégants et les quartiers pauvres et crasseux, et aussi, on le verra à la fin, les décors d’une ville industrielle, tentaculaire, vivant dans les marges de la ville officielle. Tout cela donne du corps à l’histoire. Évidemment nous sommes à une époque où la chasse aux sorcières de l’HUAC a donné toute son efficacité et donc le scénario maintient grâce à la voix off, un semblant de morale moralisatrice, tout en prenant ses distances avec cette figure imposée. Et donc bien sûr les méchants sont punis, et les bons récompensés. Cependant le spectateur lui doute un peu de ce manichéisme bon marché. A la fin la même voix off reprend le même discours en disant en gros, « on a gagné, mais les citoyens doivent rester vigilants pour que cela ne recommence pas », à ce moment-là il est à peu près certain que les fauteuils ont commencé à claquer et que les spectateurs quittent la salle ! 

Barry apprend qui est Sue Morton 

Les décors naturels sont utilisés à plein pour le meurtre, avec en point d’orgue la très longue poursuite d’Arnie et de son gang qui veulent récupérer les microfilms et tuer Barry. La photographie de Henry Freulich, un opérateur peu connu car il n’a jamais travaillé pour des films de premier rang, est excellente, et on le voit dans les effets de tunnel qu’il donne à l’intérieur de l’usine dans la traque de Barry. Cela m’a rappelé par exemple de Union Station de Rudolph Maté, où il y a aussi une longue poursuite dans un tunnel, ou même la façon de Jacques Becker de filmer le parcours des évadés dans les égouts de la prison dans Le trou. La caméra extrêmement mobile suit le fuyard, épouse son point de vue, et en avance dans cet endroit courbe et mal éclairé, qui ne permet pas de trop comprendre très bien où on se trouve, cela génère un sentiment de peur car le danger peut surgir de n’importe où.   

Arnie emmène Barry visiter sa vieille mère dans un quartier pauvre de Chicago 

Dans la manière de filmer, il y a un sens de l’espace très savant qui permet de donner du volume à l’action et de saisir la foule affairée de Chicago. Ça grouille beaucoup. Il y a une science du cadre. D’où des enfilades, des perspectives lointaines dans lesquelles les protagonistes se trouvent enfermés, comme s’ils n’étaient qu’une partie de ce décor. Autrement dit, la ville reprend le pouvoir sur les êtres humains. J’aime aussi beaucoup la très courte scène qui voit les adolescents découvrir le révolver que les tueurs ont jeter mais qui, au lieu d’atterrir dans le fleuve est resté sur le bord. 

La police va tenter de coincer Armie avec ses fameux carnets 

Il y a aussi des scènes de cabaret et du casino clandestin. C’est un peu moins bien. Je suppose que cela est fait pour organiser une sorte de détente en écoutant Connie ou Chico interpréter des chansons sirupeuses, des airs de Chachacha, pour introduire une sorte de détente à l’intérieur du film, mais aussi pour donner à rêver au spectateur qui n’a que très peu d’occasion de fréquenter des cabarets plus ou moins luxueux. Mais ça ne dure pas trop longtemps, heureusement. 

Connie n’aime pas être évincée dans la vie d’Arnie par Sue 

La distribution c’est d’abord Dennis O’Keefe dans le rôle de Barry Amsterdam. Par rapport aux films d’Anthony Mann – Raw Deal et T-Men – il a beaucoup vieilli. En fait il s’est bonifié, il est moins raide. Avec Paul Stewart dans le rôle d’Arnie Valent, il forme un sacré couple, l’un est grand, large d’épaules, l’autre est plus fluet, mais charismatique. Paul Stewart est un excellent acteur, souvent incarnant des méchants ou des policiers. Il est tout à fait crédible quand il dit à Barry qu’il admire son audace, on a même l’impression qu’il va l’embrasser ! Au cours du film, il se transforme, passant de la méfiance soupçonneuse à des manifestations d’amitié, très fier de lui présenter sa vieille mère. Paul Stewart n’est pas un second choix, c’était un acteur très sollicité à cette époque, certes dans des seconds rôles, mais souvent développés. 

Barry s’enfuit avec les microfilms 

La contrepartie de ce duo, ce sont les rôles féminins, Connie est incarnée par Abbe Lane. Elle cabotine un peu, mais tient bien son rôle de femme jalouse. Notez que dans ce film elle jouait avec son vrai mari dans la vie, le chef d’orchestre Xavier Cugat qui incarne Chico, celui qui tente de déclarer sa flamme et qui finira par faire des bêtises. Abbe Lane avait 23 ans à cette époque – aux dernières nouvelles elle est toujours vivante – mais elle avait épousé Xavier Cugat à l’âge de 16 ans et celui-ci en avait trente de plus ! Elle a beaucoup joué de ses décolletés et d’une audace sensuelle bien calculée. Allison Hayes incarne quant à elle Sue Morton, nom d’emprunt de Joyce Kern. Elle est censée représenter la poule de luxe, classieuse, en face de la vulgarité assumée de Connie. Elle reste toujours un peu raide, mais ça passe tout de même. Il faut dire qu’elle ne fera pas une très grande carrière, que des films de second rang, et beaucoup de télévision. Elle mourra prématurément d’une intoxication au plomb, à l’âge de 46 ans seulement. Les seconds couteaux sont plutôt bien, des silhouettes souvent aperçues dans ce genre de films. 

Dans l’usine Barry fuit par un tunnel 

C’est un excellent film noir, nerveux, avec une histoire solide à défaut d’être très réaliste, ce qui est assez bien compensé par la tonalité semi-documentaire de l’ensemble. J’ai été aussi très étonné de l’absence de romance véritable dans le film, c’est assez inhabituel. Les qualités sont là, il est toutefois malheureux que ce film soit très difficilement accessible. 

Arnie tente d’abattre Barry en pleine rue

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