The Night Runner, Abner Biberman, 1957

The Night Runner (1957) - IMDb

Le film noir s’est souvent penché sur les problèmes psychiatriques qu’un assassin ou un gangster ou un voleur pouvait avoir, ce qui expliquerait une partie de son comportement déviant. Dans cette catégorie de films on trouve un peu de tout, mais souvent il y a une interrogation sur l’efficacité de la médecine et des institutions. En 1948 Budd Boetticher tournait Behind Locked Doors, un film très critique sur l’enfermement et toutes les turpitudes qui peuvent se passer derrière les murs[1]. Ce thème sera repris par Samuel Fuller en 1963 dans Schock Corridor, en montrant que si en entrant dans un hôpital psychiatrique, même si on n’était pas fou, on a de bonnes raisons de le devenir. Ici le propos n’est pas tout à fait le même. Le scénario tiré d’une nouvelle éponyme de Owen Cameron, développe l’idée que le sous-développement de la médecine psychiatrique revient à remettre en liberté des gens qui ne sont pas tout à fait guéris. L’auteur est assez peu connu, il a écrit quelques ouvrages qui ressortent du roman policier dont deux seulement ont été traduits en français. Il a surtout publié de nombreuses nouvelles dont The Night Runner en octobre 1955 dans le prestigieux Cosmopolitan. Le scénario est signé Gene Levitt et Owen Cameron. Gene Levitt a surtout travaillé comme scénariste pour la télévision, mais il a fait au cinéma un peu de tout, donc aussi du noir, il a signé le scénario de Foreign Intrigue, réalisé par Sheldon Reynolds, avec Robert Mitchum, en 1956, un film où se mêle les thématiques de la Guerre froide et du thriller ordinaire. The Night Runner est réalisé par Abner Biberman. Celui-ci est un ancien acteur, surtout de seconds rôles, qui s’est reconvertit dans la réalisation à partir de 1954. Il tournera quelques films puis travaillera essentiellement pour la télévision. Il réalisera quelques films noirs dont Behind the High Walls en 1956, un bon film de prison. C’est une sorte de réalisateur qui travaille sur ce qu’on lui donne, ce qui ne veut pas dire qu’il soit mauvais, loin de là, mais plutôt qu’il n’accédera jamais à des budgets importants avec des stars de premier plan. 

À l’hôpital on s’interroge sur les possibilités de faire sortir Roy Turner 

Le conseil de l’hôpital psychiatrique se concerte pour savoir si on doit ou non rendre Roy Turner à la vie civile. La plupart des membres sont d’accord, d’autant qu’il manque cruellement de places. Seul le docteur Crawford pense que même si ce patient a fait des progrès, il lui faudrait encore un peu de temps. Mais le directeur lui rappelle le nombre grandissant des malades qui attendent une place. Crawford se range à cette idée finalement et accompagne ensuite Roy Turner qui va prendre le bus pour Los Angeles. Le docteur lui demande de lui envoyer de ses nouvelles, et Roy dit qu’il va d’abord chercher du travail, il est dessinateur industriel. Arrivé à Los Angeles, il est dérouté par l’agitation de la grande ville, et puis lors d’un entretien d’embauche, il s’enfuit à, toutes jambes dès lors qu’on lui pose des questions sur ce qu’il a fait les deux dernières années. Il ne peut répondre car il était à l’hôpital. Il repart dans l’autre sens dans un nouveau bus. Mais lors d’une pause, tout le monde descend du bus, et Roy va sympathiser avec un garagiste dont la femme est enceinte. L’endroit lui plait et il décide de rester. A quelques kilomètres, il trouve un motel tenu par Loran Mayes, un vieux grognon qui ne semble pas l’apprécier. Il lui loue pourtant un bungalow. Rapidement il va faire la connaissance de Susan, la fille de Loren. Il sympathise avec elle et ils se rejoignent sur la plage où la jeune fille a l’habitude de peindre. Roy lui donne des conseils pour l’utilisation des couleurs, bien qu’il ne soit pas peintre. Les choses se mettent en place et Roy et Susan, et le couple Hansen, le garagiste et sa femme, prennent l’habitude de se retrouver sur la plage pour prendre du bon temps et chanter. 

À Los Angeles Roy Turner se sent perdu 

Bientôt l’idylle entre Roy et Susan se concrétise, c’est d’ailleurs la fille qui fera le premier pas ! Dans la foulée Roy décide de trouver du travail, et il va en trouver dans un bureau de dessinateur à quelques kilomètres de là. Tout semble aller pour le mieux, sauf que Loren voit d’un très mauvais œil le fait que sa fille sorte avec un étranger. Une dispute a lieu entre les deux. Loren fait semblant de vouloir apaiser les choses avec sa fille, mais alors que Roy a écrit au docteur Crawford pour lui dire que tout va bien, le propriétaire du motel va ouvrir le courrier destiné à Roy. C’est la réponse du docteur. Loren comprend alors qu’il va pouvoir se débarrasser de Roy. Il boucle sa chambre et prépare sa valise. Lorsque Roy revient, il est confronté à Loren qui lui demande de partir car il sait d’où il vient et il menace de tout révéler à Susan. Si dans un premier temps Roy se résigne à s’en aller, il revient vers Loren et l’assomme dans un objet très lourd. Il est mort, il ne reste plus qu’à Roy à camoufler cet assassinat en une sorte de crime crapuleux. Il nettoie tout, prend l’argent de Loren, mais il est dérangé par un couple qui désire un bungalow, il s’en débarrasse en leur disant que c’est complet. Il va également cacher dans le jardin certains objets de Loren. Il retourne ensuite dans son bungalow pour se raser, et peu après une femme qui de dit dérangée par le bruit, elle va à l’accueil où elle découvre le cadavre de Loren. Et se met à crier et Roy sort pour voir ce qui se passe. C’est lui-même qui appelle la police qui enquête. Roy est disculpé facilement par la femme qui l’a vu sortir avec de la mousse à raser sur la figure. Susan est choquée, mais peu à peu elle se remet et pour fêter son retour, le couple Hansen, Roy et Susan vont fêter ç au restaurant. Roy voulant payer, sort une liasse de billets et Susan en reconnait un sur lequel elle avait renversé du vernis à ongle. Plus tard, alors que Roy et Susan veulent vendre le motel, c’est l’homme à tout faire qui va trouver les objets que Roy avait cachés. Enfin, c’est Susan qui trouve une fiche qui dit qu’un couple était passé. Roy comprend qu’il ne s’en sortira pas et lors d’une promenade au bord de la mer il avoue son crime à Susan et cherche à la tuer. Elle dérape et tombe à l’eau. Roy cependant ne la laisse pas se noyer et la sauve. Puis il appelle la police pour se livrer. 

Roy sympathise avec un garagiste et décide de s’installer dans le secteur 

Comme on le voit, le scénario, surtout vers la fin, accumule les invraisemblances, sans doute par manque de travail. Il faut bien essayer de maintenir le suspense. Mais au fond ce n’est pas cela qui est important. Le sujet qui domine est une réflexion sur les maladies mentales et leur traitement. C’était à la mode dans les années cinquante, sans doute comme une rémanence des traumatismes de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi de l’envahissement croissant aux Etats-Unis à cette époque des théories freudiennes. La réflexion est double, d’une part la faiblesse des structures pour traiter des malades mentaux, et donc une incitation à en renforcer les structures, et en second lieu la responsabilité du criminel. Le prologue qui va conditionner le crime de Roy est explicite, et c’est pourquoi il est placé en amont de l’histoire proprement dite, avant même qu’on voit apparaitre Roy à l’écran. Il dénonce donc l’incapacité de la société à prendre en charge les déviances d’un de ses membres. D’autre part la responsabilité de Roy est atténuée forcément par ce qui va provoquer son crime. 

Le propriétaire du Motel loue un bungalow à contrecœur 

En effet c’est bien la jalousie de Loren qui va déclencher fatalement son propre assassinat. Manifestement il maltraite Roy, se moque de lui, et celui-ci qui commence à voir devant lui une nouvelle vie, va mal réagir quand la situation lui échappe. C’est le vieux thème de la fatalité qui guide une personne faible vers le crime. Il aurait pu réagir autrement, mais il n’en a pas la capacité. Ici nous allons retrouver l’ambigüité habituelle du film noir, dans la confrontation entre Roy et Loren, on ne sait pas qui est le plus antipathique, de celui qui assassine ou de celui qui a peur de perdre sa fille et de se retrouver seul dans son motel. Mais au fond, ils sont tous les deux fragiles et relativement à plaindre pour leur incapacité à faire face aux circonstances de la vie. La seule différence est que Loren est arrogant et se croit dans une position de force parce qu’en violant le courrier de Roy, il a percé son secret. 

Susan, la fille du propriétaire du Motel peint 

Beaucoup de choses importantes émergent sur le plan narratif, c’est-à-dire des transpositions. D’abord il faut noter que la sortie de Roy de l’hôpital s’apparente au retour des soldats de la guerre, ou à une sortie de prison avec un individu perdu dans une société qui a évolué sans lui. Au fond à l’hôpital il était dans une sorte de cocon protecteur avec un personnel qui s’occupait de lui, et c’est ce qu’il cherche à recréer en s’installant au motel et en entamant une relation amoureuse avec Susan. Il est comme un enfant à la recherche de sa famille perdue. Ensuite, il y a la volonté de Susan de vivre sa vie et d’échapper à la tutelle tatillonne de son père qui a la prétention de choisir un fiancé à sa place. Il y a donc une confrontation latente entre la fille et son père qui a une double signification, d’une part elle représente l’émancipation d’une génération par rapport à l’ancienne, et d’autre part celle des femmes en général. C’est sans doute là l’apport le plus important du cinéma étatsunien des années cinquante qui, sans aller jusqu’à célébrer le désir féminin, met au cœur du film noir cette spécificité de l’épqoue. Malgré tout il fait avancer la notion d’émancipation par rapport à la société et par rapport à la famille. Susan possède une voiture et c’est elle qui conduit Roy à son entretien d’embauche. 

Roy qui a entamé une idylle avec Susan s’est fait des amis 

Le décor est celui des années cinquante, mais plutôt la fin des années cinquante. On y verra de superbes automobiles comme on n’en fait plus, Susan possède une belle décapotable, symbole de la liberté mais aussi d’un climat toujours au beau fixe – ce que dit Hansen le garagiste à Roy d’ailleurs. C’est aussi une période de transformation radicale des Etats-Unis avec l’explosion de la société de consommation, on trouve de l’emploi facilement et la Californie n’est pas encore saturée de monde, elle représente clairement une sorte de paradis où on peut encore avoir un rapport enrichissant avec la nature un peu sauvage. Vont avec ce décor idyllique des relations amicales entre les deux couples, des relations sans arrière-pensées et paisibles. Mais le film montre combien cela n’est qu’une illusion qui peut être détruite aux premières difficultés. 

C’est Susan qui fera le premier pas 

Ce principe va guider la mise en scène et le choix des décors. Ce petit coin de paradis où Roy pourrait s’épanouir et trouver un équilibre avec Susan, est défini par le motel près de la plage peu fréquentée, il est en fait opposé à la ville tentaculaire et effrayante de Los Angeles. Biberman s’applique à filmer les décors réels de cette ville dans les années cinquante, sans doute est-ce filmé en caméra caché, ou alors avec une toute petite équipe, car on ne voit pas les passants regarder vers la caméra, mais le résultat est saisissant dans sa démonstration de la solitude de Roy qui a du mal à trouver son chemin à travers la foule. 

Roy a décroché un bon travail 

On ne peut pas dire que la réalisation proprement dite est des plus brillantes, mais elles très propre, c’est bien cadré et le rythme est très bon, le film dure seulement une heure vingt. Biberman maitrise son métier, il multiplie les angles de prise de vue, il est assez habile dans les dialogues pour ne pas en rester au champ-contrechamp en utilisant la mobilité de la caméra. Il est aidé par une bonne photographie de George Robinson, un pilier de chez Universal dont ce sera un des derniers films. A la manière dont c’est éclairé, on voit qu’on est déjà dans du néo-noir. Comme je l’ai dit je ne sais pas quel est le format de l’image originale. La copie que j’ai c’est du wide screen, donc quelque chose qui ressemble à du 1: 1,85. L’image a peut-être été retaillée, vu que le film sans être un série B n’était pas un gros budget. Quoi qu’il en soit, Biberman excelle dans l’utilisation des plans larges et de la profondeur de champ.    

Susan se dispute avec son père qui n’aime pas Roy 

La distribution est assez fauchée, question de budget. Mais Ray Danton qui aura rarement l’occasion de trouver des rôles brillants est très bon. Il est surtout connu pour The Rise and Fall of Legs Diamond qui est un film de Budd Boetticher de 1960, parce que la critique parisienne avait décidé que Budd Boetticher était un très grand réalisateur. Mais à l’époque beaucoup de films dans lesquels avait tourné Ray Danton n’étaient pas arrivés jusqu’à nous, je pense évidemment à The Night Runner bien entendu, mais aussi à Outside the Law de Jack Arnold, à Portrait of the Mobster de Joseph Pevney[2], ou encore à The Big Operator de Charles H. Haas[3]. C’est un acteur solide, et il le montre ici en donnant des facettes presqu’opposées entre le Roy Turner amical, aimant, et paisible, et le Roy Turner qui pète les plombs et ne sait pas réagir autrement que par la violence face aux aléas de la vie. Il domine la distribution et le film est d’ailleurs tourné de son point de vue, hormis le prologue où on discute de le faire sortir de l’hôpital. Derrière on trouve Colleen Miller dans le rôle de la jeune Susan, une actrice qui a fait quelques films intéressants au tournant des années soixante, mais qui n’a jamais laissé un souvenir impérissable. Elle est pourtant pas mal, dynamique dans ses enthousiasmes comme mélancolique dans ses peines. Sans doute avait-elle un physique pas assez glamour. Sous contrat avec Universal, elle tournera avec Joseph Pevney (Playgirl), Jack Arnold (Man in the Shadow), ou encore avec Rudolph Maté (The Rawhide Years). Ayant fait un riche mariage avec un propriétaire d’une chaine de supermarchés, elle disparaitra d’Hollywood.   

Mayes signifie son congé après avoir ouvert le courrier destiné à Roy

Derrière, en soutien comme on dit, on trouve Willis Bouchez, un vieux de la vieille, dans le rôle du père de Susan. Il est assez mauvais, raide comme la justice. Mais il y a aussi le couple Hansen qui va devenir ami avec Roy, Merry Anders et Harry Jackson apportent cette dose d’enthousiasme et projettent la possibilité d’une vie meilleure pour Roy. Ils sont très bien tous les deux. 

Après avoir tué Loren, Roy simule un crime crapuleux 

C’est donc un film noir très intéressant, pas un grand film noir, essentiellement à cause des incohérences du scénario. Mais il est tout à fait maitrisé et en travaillant sur l’ambiguïté, non seulement de son héros, mais aussi finalement des spectateurs, il donne un rôle réflexif au cinéma de genre.   

La police va enquêter 

Ce film est assez difficile à trouver. Il a été édité en 2023 par Kl Studio Classics, dans un coffret qui comprenait Spy Hunt de George Sherman, Step Down to Terror de Harry Keller avec également Colleen Miller, l’ensemble en Blu ray, avec une image assez propre, mais sans sous-titres et surtout en format Wide Screen ce qui ne semble pas respecter le format d’origine. Notez qu’Universal qui passait pour un studio de radins, semble avoir recyclé ici la musique d’autres films qu’il avait produit antérieurement. 

Avec leurs amis Roy et Susan ont été au restaurant 

Susan se demande si on ne peut pas retrouver les clients que Roy a renvoyés 

Roy sauve Susan de la noyade 



[1] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/lantre-de-la-folie-behind-locked-doors.html

[2] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/portrait-of-mobster-joseph-pevney-1961.html

[3] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/le-temoin-doit-etre-assassine-big.html

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