Le vampire noir, El vampiro negro, Román Viñoly Barreto, 1953
Le film de Fritz Lang est emblématique, et il a été souvent
copié, ou du moins, il a été une source d’inspiration pour plusieurs films.
J’avais dit tout le bien que je pensais du remake de Joseph Losey sur ce thème[1],
mais à cette époque je ne connaissais pas du tout El vampiro negro. Or
le film de Román Viñoly Barreto s’il emprunte à Fritz Lang emprunte aussi à
Losey, notamment la scène où le tueur s’agenouille devant ceux qui l’ont
capturé pour plaider sa cause en irresponsabilité ! Juste retour des
choses, Le vampire de Düsseldorf de Robert Hossein[2]
s’inspire pour certains aspects du film de Román Viñoly Barreto, par exemple la
relation sado-masochiste que le tueur entretient avec une chanteuse de cabaret
qui se moque ouvertement de lui. Souligner ces emprunts ne préjuge pas d’un
manque d’originalité, bien au contraire. Tous ces films sont des variations sur
un même thème, tout en revendiquant d’un traitement formel différent. Le
scénario est ici écrit par Román Viñoly Barreto, ce qui est normal pour un
auteur, mais cosigné avec Alberto Etchebehere, ce qui est assez étrange,
celui-ci étant d’abord un directeur de la photographie, c’est lui qui
photographia de belle manière La bestia debe morir de Román Viñoly
Barreto. Ce film noir emprunte aussi l’idée des poursuites dans les égouts de
la ville à The Third Man de Carol Reed[3].
Mais pour lui ce n’est pas une simple coquetterie, c’est une manière de faire
vivre des mondes parallèles et de passer de l’un à l’autre, comme dans La
bestia debe morir. Ça lui permet d’approfondir son esthétique singulière
tout en s’interrogeant sur le bien et le mal.
Le jury va rendre son verdict
Le jury va rendre son verdict après que le procureur Bernard
ait demandé la peine de mort et que l’avocat de la défense ait plaidé l’irresponsabilité
de son client et réclamé des soins psychiatriques. Un flash-back va nous expliquer
l’affaire. Un homme enlève une fillette et la tue. Amalia une chanteuse de
cabaret va le surprendre depuis sa loge en train de se débarrasser du corps et
de s’enfuir par les égouts. Le patron du cabaret, Gaston, qui craint la venue
de la police parce qu’il trafique de la drogue, lui demande de ne rien dire. Un
individu qui vit que ce qu’il ramasse dans les égouts va trouver le corps. La police
intervient, l’enquête est confiée au procureur Bernard.
Mais Amalia ne dit rien. Le tueur est le professeur Teodoro
Ulber. Il enseigne les langues étrangères dans des cours privés, et il est
amoureux d’une certaine Cora, amie d’Amalia, qui se moque ouvertement de lui. Le
procureur quant à lui vit avec sa femme handicapée, dans une belle maison. La technique
de Teodoro est toujours la même, il suit des fillettes dans la rue et les
assassine. Un jour il manque se faire surprendre, après avoir coincé l’ascenseur,
il tue une écolière. Mais c’est un marin qui faisait de la contrebande qui sera
arrêté à sa place. Cependant la police a des informations sur Gaston et espère
l’arrêter. Mais celui-ci déclenche une fusillade et il est abattu. Cependant
Amalia ne pensant pas à mal aide le professeur à s’enfuir par une porte dérobée.
Teodoro enlève les petites filles pour les tuer
Amalia a retiré sa fille de l’internat pour la garder près d’elle
par crainte du vampiro negro. Le procureur Bernard vient la voir
soi-disant pour s’informer, mais en réalité, il la désire et tente de la
sauter. Amalia le chasse. Le professeur continue ses crimes. Il séduit une
fillette à qui il paie une poupée, achetée à un aveugle qui reconnait l’air qui
sifflote un air connu aussi de son ami Norvégien qui attend probablement un bateau.
La police essaie de le piéger en proposant une fillette pour le coincer, mais
le rusé Ulber déjoue le piège au dernier moment. Amalia va confier sa fille à
Cora afin de pouvoir travailler. Mais celle-ci profite de la visite du professeur
pour lui confier la fillette et lui demander de l’emmener au parc d’attraction.
Cependant, au moment de la tuer, Teodoro recule parce que la fillette lui a soigné
une blessure qu’il s’est faite avec son couteau. Pendant ce temps la police alertée
par Amelia recherche le professeur et la fillette. Ils vont finir par me
coincer, mais s’il rend bien la fillette sur l’intervention d’Amalia, alors qu’il
menace de lui trancher la gorge, il arrive à s’enfuir dans les égouts de la
ville, s’évadant ainsi d’un monde qui l’ennuie. C’est en fait le peuple des
égouts qui va le prendre en chasse sous la direction de l’aveugle, et ils vont
finir par le prendre et le livrer à la police. Le professeur sera jugé et
condamné à être pendu.
Amalia travaille dans un cabaret plutôt louche
Cette histoire évidemment très proche de celle de Fritz Lang,
mais dépaysée en Argentine, est très chargée de symboles. C’est une méditation
sur le bien et le mal, et sur la justice. A la toute dernière image du film, Barreto
nous donne à lire une adaptation du Psaume 34-35 : « Lève-toi Seigneur,
entends ma cause et juge-moi selon ta justice, car Toi seul connait le mal qui
provoque ma faute ». Comme dans La bestia debe morir quand il
citait une parole de l’Ecclésiaste, la référence à la religion catholique est déterminante.
L’homme n’a pas les moyens de juger même des individus ignobles. En contrepoint
de cette morale on verra d’ailleurs le raide et vertueux procureur Bernard
céder à la tentation de sauter sur Amalia. Plus encore que dans les films de
Lang et de Losey, l’aveugle qui vend le jouet et qui va se souvenir de l’air
que sifflote le professeur, est le symbole de la justice car la justice est
aveugle. Au début et à la fin du film on voit un homme, le professeur
probablement qui chute du haut d’un grand escalier. La démesure de cet
escalier, filmé selon un plan oblique qui distord la taille des marches, est à
la fois le symbole de la chute, mais aussi celui d’une impossibilité pour le
professeur de vivre une vie normale.
L’homme tente de se débarrasser du corps dans les égouts
L’autre grand thème abordé dans ce film, c’est l’opposition
entre des mondes parallèles. Il y a celui des honnêtes gens, la police, le
procureur. Puis il y a le monde des bas-fonds, de la délinquance, représenté
par Gaston mais dans lequel Amalia peut basculer facilement, elle pourrait si
elle n’y prenait garde devenir une prostituée. C’est à ce monde qu’appartient
le professeur qui est un criminel. Et puis il y a enfin le peuple des égouts qui
vit sur les restes de la société. C’est un peuple invisible, qui vit caché, que
les deux autres morceaux de la société ne veulent pas connaitre. Teodoro passe
constamment de l’un à l’autre, le jour il est un professeur de langues, la nuit
il fréquente le cabaret de Gaston et dans l’entre-deux, il assassine des
petites filles, puis il fuit dans les égouts, comme un rat ! Bien entendu
on peut toujours rapprocher le fait qu’il soit un être désavantagé par la
nature, il est laid, petit, timide, du fait qu’il est un assassin habile. Mais ce
n’est pas tout à fait cela qui intéresse Barreto
Le professeur se prépare pour ses leçons
La figure centrale du film c’est bien sûr le tueur en série.
Son portrait est celui d’un séducteur, car s’il échoue à séduire des femmes faites
et fortes, il sait très bien séduire des petites filles. Et s’il les séduit, c’est
qu’en réalité elles sont plus simples que leurs aînées qui sont si aigries qu’elles
se méfient de tout, et particulièrement des hommes. Mais en les séduisant Ulber
va se rapprocher du monde de l’enfance. C’est un enfant en effet, il a toujours
peur, il n’ose de rebeller quand on le réprimande. Et au fond il n’est à l’aise
qu’avec des petites filles complètement innocentes. Dès lors la mort qu’il
donne pose des questions. Elle ouvre la porte à une réflexion sur le sens même
du crime. Bien sûr il est exclu de trouver Ulber sympathique ou même comme une victime
d’un traumatisme passé, mais il exécute ses victimes comme un sacrifice et un
cérémonial. C’est cet aspect que je trouve le plus intéressant, situant le
parcours du professeur au-delà du bien et du mal. N’est ce pas le sens de la
lecture que fait Barreto du Psaume 34-35 ?
La police investit le cabaret en espérance trouver un indice
A côte de cette figure criminelle, les autres protagonistes
sont bien moins intéressants. Le louche procureur est pâlot, Amalia n’a guère
de consistance, Cora non plus, et Gaston est un petit gangster sans poésie. Le peuple
des égouts est déjà un peu plus attachant. Il est là pour combler les lacunes
des institutions, comme il est là pour consommer les déchets de la ville. Ils ont
beau être laids, difformes comme celui qui trouve le premier cadavre, ou encore
sales et mal habillés, il émane de cette Cour des miracles une vraie poésie. Il
y a aussi les marins, il y en a au moins deux, celui qui se fait coincer dans l’immeuble,
probablement un Français qui fait un peu de contrebande, et puis un Norvégien
désabusé qui s’intéresse à l’air que sifflote Ulber. C’est un air facile à
retenir, tout le monde le connait, il est extrait de l’œuvre d’Edvard Grieg, Dans
l’antre du roi de la Montagne. Cette œuvre a été écrite pour une pièce de
théâtre, Peer Gynt, ce qui nous rappelle que le film montre le monde
comme une pièce de théâtre, quelque chose de peu sérieux. Et si le Norvégien
identifie directement le thème siffloté, c’est parce qu’Edvard Grieg est Norvégien !
Teodoro suit encore une petite fille qui revient de l’école
D’emblée le film se place sous l’égide d’une nouvelle forme
d’expressionisme. C’est ce qu’on voit quand on regarde le générique, avec ses
immenses escaliers, et le petit homme qui ne fait que tomber. C’est ce qui va
distinguer radicalement ce film de La bestia debe morir. Dans ce dernier
film en effet, Barreto utilise les codes du film noir classique, notamment avec
ses effets de lumières. Dans El vampiro negro, il y a beaucoup de formes
empruntées au film noir, mais aussi beaucoup qui proviennent directement de l’expressionisme
allemand. Les plans obliques, les formes géométriques utilisées, le rappellent.
Également il y a beaucoup de gros plans de figures grotesques, à commencer par
celle d’Ulber. C’est un monstre et l’image déforme ses traits. L’image d’Aníbal
González Paz est vraiment très belle.
La police a arrêté un marin qui faisait de la contrebande
Tout cela donne des scènes magnifiques et prenantes. D’abord
bien entendu ces silhouettes de Teodoro et d’une fillette qui reviennent de
manière régulière dans le film, comme une ponctuation, une respiration. Nimbées
d’une lumière évanescente, elle donne à voir cette poésie des cimetières, avec
un côté fantastique assumé. Ensuite, il y a toutes ces scènes dans les égouts. Bien
sûr elles sont inspirées de The Third Man, mais elles donnent une
profondeur particulière. D’abord il y a évidemment ces ombres qui courent sur
les murs après leur sujet, ce qui n’est pas si simple à réaliser. Mais ensuite,
contrairement à The Third Man les égouts ne sont pas un lieu abandonné,
un lieu de solitude, mais une sorte de cité souterraine qui a fait sécession
avec celle de la surface. Elle grouille donc d’une vie particulière. Également on
voit Teodoro s’agenouiller et entamer une plaidoirie face à une bande de
mendiants qui l’ont finalement coincé.
Gaston en essayant de fuir s’est fait tuer
Comme toujours chez Barreto, il y a une recherche esthétique
très poussée qui part de la recherche d’angles de prise de vue singuliers. J’ai
déjà cité le générique, et également cette sorte de plongée directe dans le
cirque de la représentation judiciaire au tribunal. Mais il y en a bien d’autre,
par exemple la manière dont est filmée la mort de Gaston, prise par-dessus,
aplatissant un peu plus le corps défunt du trafiquant. Ou encore l’interrogatoire
du marin arrêté dans l’immeuble où est morte une petite fille. Il saisit le
mouvement de la tête du marin au moment où le policier la projette sur la table
pour lui faire mal. C’est d’une violence intense, soutenue par les gros plans
des policiers grimaçant sous l’effort d’obtenir des aveux.
Amalia met le procureur Bernard à la porte
Même s’il n’est pas le premier sur l’affiche, c’est Nathán
Pinzón la vraie vedette du film. On l’avait déjà vu dans un rôle secondaire
dans La bestia debe morir. Il était très bon, mais son rôle était
étroit, ici, dans le rôle de Teodoro Ulber il est le pivot du film. Sans lui le
film ne serait plus le même, comme d’ailleurs sans Peter Lorre, M de
Fritz Lang n’aurait pas la même valeur Il n’est pas seulement excellent par la
mobilité de sa figure, ses gros yeux, son aire de chien battu. Il est dans tout
l’attitude de son corps, sa façon de marcher vouté, ou de se tasser quand il se
fait réprimander par Cora, mais aussi comment il peut avoir l’air de donner de
la tendresse à la petite fille d’Amelia. Derrière nous avons Roberto Escalada
dans le rôle du procureur Bernard. C’était un acteur très connu en Argentine. Il
n’est pas mauvais, mais il faut dire que le rôle ne se prête pas forcément à
une grande performance nuancée. Il représente le caractère borné de l’institution
judiciaire.
Teodoro achète une poupée à un aveugle
Amalia la chanteuse de cabaret, est incarnée par Olga Zubarry.
C’était une très bonne actrice qui a fait une très longue carrière au cinéma et
à la télévision. Comme beaucoup d’actrices argentines, elle a de l’abattage. C’est
une sorte de volcan. Elle déploie beaucoup d’énergie, notamment quand il s’agit
de se défendre contre les hommes qui ne lui veulent pas du bien ou qui veulent
la consommer. Elle est très bien et sait également faire une démonstration de
sentiments plus mélancoliques ou désespérés. On remarque que la petite fille
qui incarne la fille d’Amalia est parfaitement dirigée et crédible. Une mention
particulière doit être faite pour Georges Rivière, ici noté Georg Rivier. Il est
le marin contrebandier. C’est un petit rôle, il a vraiment commencé sa carrière
d’acteur en Argentine, ce qui est original pour un acteur français, il y
travaillera pendant presque 10 ans avant de revenir en France et de trouver sa
place dans de nombreux films noirs à la française.
Cora demande à Teodoro d’emmener la fille d’Olga au parc d’attractions
C’est donc un excellent film noir, bien que le sujet ne soit
pas original, la manière pas tout à fait orthodoxe de le traiter le rend tout à
fait singulier. Malheureusement comme pour La bestia debe morir, on ne
trouve pas encore de copie numérique ce film sur le marché, j’espère que cela
viendra. Ce film mériterait lui aussi une belle édition en Blu ray, la copie
qui existe, celle qui a été montré lors de la mini rétrospective de 2024, est d’ailleurs
de très bonne qualité.
Dans la nuit, Teodoro erre
avec la fille d’Olga
Le peuple des égouts va
coincer Teodoro
Reconnu coupable, il sera pendu
[1] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/m-joseph-losey-1951.html
[2] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/le-vampire-de-dusseldorf-robert-hossein.html
[3] https://alexandre-clement-films-noirs.blogspot.com/2025/01/le-troisieme-homme-third-man-carol-reed.html
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