Fernando Ayala, Un meurtre pour rien, Los tallos amargos, 1956
Ce film doit être considéré comme un pur film noir, avec une
dose d’invraisemblance extrêmement élevée donc. Fernando Ayala n’est pas connu
spécialement pour ses films noirs, mais plutôt pour avoir eu une approche
politique du cinéma, contestant le régime répressif argentin. En France sa
renommée n’a pas touché grand monde, notre pays étant plutôt fermé sur les
cinématographies étrangères, les distributeurs manifestant peu d’enthousiasme
pour jouer le rôle d’éclaireurs en la matière. Bien sûr cela n’est pas vrai pour
les films américains, mais cette débauche de productions hollywoodiennes a
d’abord été le résultat d’accords d’État à État à la Libération, ce qu’on a
appelé les accords Blum-Byrnes qui obligeaient très sérieusement la France à
distribuer largement les productions américaines sous peine de se voir refuser
le soutien du plan Marshall. Et si on a eu des films italiens en grande
quantité c’est parce qu’il s’agissait souvent d’accord de coproduction, c’est
ce qui explique d’ailleurs que le cinéma de genre italien prolifique ait été si
mal traité dans notre pays. Mais Fernando Ayala a eu tout de même sa portion de
gloire internationale, ses films étant distribués jusqu’en URSS où il sera très
bien reçu. Malgré tous ces handicaps, Ayala avait la réputation d’un
réalisateur pointilleux et esthétisant. Il appartenait à une génération de
réalisateurs argentins qui secouaient le vieux cinéma. Ayala lui-même,
homosexuel proclamé, s’orientera vers des films qui traitaient des problèmes
des gays et des lesbiennes dans un pays où l’idéal de virilité était encore
porté comme un drapeau. Bien que cela ne se voit pas vraiment dans Los
tallos amargos, Ayala était un cinéaste engagé. Il avait aussi l’avantage
d’avoir été rapidement son propre producteur. Il est vrai que ses films ne
coutaient pas très cher. Los tallos amargos, le second long métrage
d’Ayala est basé sur le roman d’un journaliste, Adolfo Jasca,
dont en France on ne sait pratiquement rien, ses livres n’ayant jamais été
traduits dans notre langue. D’après ce que je crois avoir compris, l’adaptation
est « libre » c’est-à-dire que le roman a été complètement
trahi ! En tous les cas ce roman a été réédité plusieurs fois en langue
espagnole, preuve de son succès durable
Alfredo Gasper est un journaliste mal dans sa peau,
complètement, neurasthénique, il rêve de gloire et de fortune, au point de
négliger sa maitresse, la belle Susana qui s’inquiète de sa santé mentale. Alors qu’il
est en conflit avec son journal, il reçoit une proposition d’un immigré
hongrois, Luidas, qui lui propose de monter une escroquerie en créant une
académie de formation de journalistes. Gasper fournirait la matière des
enseignements et Liudas se chargerait de placer les annonces dans les journaux.
Gasper et Luidas nouent une amitié qui semble tout à fait solide. La récompense
est bientôt là, l’argent rentre, et Gasper abandonne à Luidas une partie de ses
gains afin que son associé puisse faire venir en Argentine sa famille, sa femme
et ses deux fils. Mais peu à peu le doute sur l’amitié de Luidas pour Gasper va
s’insinuer et grandir dans la tête du journaliste. C’est sa maitresse Susana
qui l’alerte, et donc Gasper va espionner Luidas qu’il trouve particulièrement
louche. Il le suit jusque dans un cabaret où Luidas a noué une relation avec
une entraîneuse. Et les bribes de conversation que Gasper surprend lui laisse
entendre que Luidas se moque de lui. Celui-ci parle abondamment de son fils
Jarvis en rigolant. Gasper croit donc que la venue de sa famille est une fable
inventée afin de lui soutirer de l’argent.
Luidas et Gasper se rendent
chez la mère de ce dernier
Fou de rage, Gasper décide de supprimer son associé. Il se
débrouille pour offrir des vacances à sa sœur et à sa mère et invite Luidas
chez celle-ci. Se saisissant d’un marteau, il le tue, puis il décide de l’enterrer
dans le jardin. En le déplaçant sous la pluie, une lettre tombe de la poche de
Luidas, mais Gasper n’arrive pas à la lire à cause de la pluie, et puis il
tombe aussi des graines. Gasper creuse un trou profond pour enterrer Luidas. Il
enterre également les graines, aplatit la terre et s’apprête à jouir des
profits de son académie de journalistes. Il est maintenant libre, il a une
affaire prospère, et jamais il n’a été aussi heureux avec Susana. Cependant,
Jarvis le fils de Luidas existe bel et bien, et débarque un jour pour
rencontrer son père. Gasper qui a fait croire à tout le monde que Luidas était
parti enquêter au Chili, va prendre en charge le jeune Jarvis, l'amenant visiter la ville, lui faire rencontrer sa famille, il l'entraine au Papagayo que
son père aimait à fréquenter. Là il va tomber sur Elena, cette entraîneuse qui
avait noué une liaison avec Luidas. Gasper intervient, menace Elena qui raconte
son histoire avec Luidas. Mais comprenant qu’elle n’a pas d’avenir, elle se
suicidera. Entre temps Jarvis va tomber amoureux de la sœur de Gasper, Esther.
Gasper et sa mère acceptent cette liaison qui intègre un peu plus le jeune Jarvis dans la
famille. Tout irait bien, mais un jour, Jarvis remarque des plantes qui ont
poussé sur ce qui est en réalité la tombe de son père ! Il se propose de
déplacer ces plantes et de les mettre ailleurs. Gasper effrayé s’enfuit, et se
jette sous un train. C’était inutile car Jarvis avait déplacé les plantes sans
creuser jusqu’à la tombe de son père !
Gasper ne supporte plus son travail médiocre au journal
Le scénario comporte un certain nombre d’incohérences, à commencer par le fait qu’après l’arrivée de Jarvis, le personnage de Susana disparaisse, tandis que Gasper retourne vivre chez sa mère ! De même au lieu de tuer Luidas qu’il soupçonne de lui mentir, il aurait eu plus vite fait de lui couper les vivres et de continuer tout seul. Mais ce n’est pas un drame réaliste. C’est le portrait d’un homme au bout du rouleau, endetté, atteint d’une paranoïa aigue. Il est incapable de vivre le temps présent, y compris avec Susana sa maîtresse qui pourtant s’inquiète en permanence de lui. Il vit en fait dans un univers hostile et c’est pour cela qu’il passe son temps à se réfugier chez sa mère. S’il devient un criminel rusé, c’est essentiellement à cause d’un malentendu. Aussi bien parce que Susana fait part de ses soupçons qu’à cause des propos d’un collègue journaliste, mais aussi parce qu’il a mal interprété les bribes de conversation qu’il a surpris dans le cabaret entre Elena et Luidas.
Face à Susana, Gasper reste
prostré dans sa dépression
Cette première approche couvre en réalité quelque chose de
plus pernicieux. C’est la relation entre Luidas et Gasper qui est en question. Cette
relation présente plusieurs aspects, d’abord évidemment la naissance et le
développement d’une amitié virile. Mais ensuite cela vire à la déception amoureuse
pour Gasper quand il surprend par hasard la liaison de Luidas avec Elena, car
en effet Luidas est marié a des enfants, deux garçons, et n’a jamais parlé
d’Elena avec lui. Gasper est manifestement jaloux. D’ailleurs c’est parce qu’il
développe sa relation avec Luidas qu’il emmène partout, notamment dans sa
famille, qu’il se détache de Susana au prétexte de son surcroit de travail. A
Luidas, il donne bien plus que son amitié, il lui donne son argent, comme le fait une prostituée avec son maquereau. Et bien sûr
ce qui le choque c’est le fait que Luidas dépense une partie de cet argent avec
une femme qui vit essentiellement de ses charmes. Il s’est donc épuisé à la
tâche pour entretenir un homme qui lui a menti. C’est du moins ce qu’il croit.
C’est donc la trahison d’un amour passionnel fantasmé qui fait de Gasper un
criminel rusé.
Gasper fait des rêves étranges
Ayant assassiné le père, Gasper va devenir un père de
substitution pour Jarvis, c’est du moins la manière qu’il a de réparer sa
faute. Cela devient presqu’une usurpation d’identité qui semble aller bien
au-delà de la nécessité de contrôler ce garçon afin qu’il ne se pose pas trop
de question. Non seulement il approuve la relation entre Jarvis et Esther, mais
il l’encourage, et il intervient afin que Jarvis ne s’égare pas trop dans les
bras d’Elena. Dès lors c’est comme s’il avait puni Luidas pour sa relation
adultérine avec Elena ! il y a là un aspect intéressant, mais assez peu développé. Pourquoi
Luidas a-t-il besoin d’une relation plus ou moins amoureuse et sans avenir
alors qu’il est marié par ailleurs et qu’il dit aimer sa femme ? Une
première idée nous amène à considérer le machisme argentin, ou comme on dit
aujourd’hui le poids du patriarcat qui fait de la femme un personnage sans
doute utile mais secondaire. Mais cette approche est mise en échec par
l’importance des femmes fortes dans cette histoire. D’abord la mère bien
entendu qui montre à chaque instant que c’est bien elle qui dirige la famille.
Ensuite Esther qui est à l’origine de la relation entre elle et Jarvis et enfin
Susana qui manifestement protège le faible Gasper.
Luidas va entraîner Gasper dans une escroquerie
Bien entendu rapidement le thème principal sera celui de la
culpabilité à partir de l’arrivée de Jarvis. Gasper ressent le besoin non
seulement de se racheter par rapport à Jarvis, mais également il voudrait
trouver le courage d’avouer son crime. Avant ce meurtre, il était déjà un homme
tourmenté, mais après son profil psychologique va se rapprocher plutôt de
Raskolnikov. Il y a beaucoup de rapprochements qu’on peut faire avec le héros de
Dostoïevski, notamment le meurtre à coups de marteau et cette nécessité de se rapprocher d’une prostituée,
Elena, pour la relever. Dans cette entreprise Jarvis et Gasper sont bien une
seule et même personne marqué par la lâcheté quand il s’agira d’agir
sérieusement afin de sauver Elena. Luidas lui refusera de l’argent parce qu’il
la classe en dessous de sa famille, et Gasper la poussera au suicide.
La forme du récit voudrait que Gasper et Luidas soient
présentés comme des frères, c’est le terme qu’emploiera Luidas. Il serait plus
juste de les considérer comme des jumeaux. Ils sont tous les deux malhonnêtes
et culpabilisent de l’être. Et justement si Gasper ne fait pas confiance à son
associé, c’est parce qu’il le connait comme un escroc qui comme lui exploite la
naïveté des gens. Tous les deux sont obsédés par l’argent, Luidas explique que
pour faire sortir sa famille de son pays, il lui faut payer des pots de vin.
Pour Gasper, l’argent est le symbole de sa réussite et de son ambition. Quand
après la mort de Luidas, on le voit compter l’argent qu’il met dans son
coffre, on comprend mieux pourquoi il est si épanoui.
L’écriture du scénario commence par le départ de Gasper et
de Luidas vers la maison de sa mère. Cela donne la possibilité d’ouvrir la
porte à de nombreux flash-backs et donc de faire du film un puzzle qui se met en place méthodiquement. On en aura encore d’autres, notamment avec le
récit d’Elena qui redressent les fausses idées que Gasper s’était faites. Il y a
donc deux parties principales, d’abord les raisons qui ont poussé Gasper à tuer
son associé, ensuite la difficulté qu’il a pour s’en sortir. Et puis ensuite la liaison
entre Susana et Gasper et celle entre Luidas et Elena est contrebalancée par
une forme de relation sincère et fraiche entre Jarvis et Esther, histoire de
nous rappeler qu’il y a encore des moments de pureté dans la vie amoureuse et
que les plus âgés se sont fourvoyés en poursuivant des chimères.
Gasper espionne son associé
La réalisation est très soignée, très proche des films noirs
étatsuniens du cycle classique. Comme souvent dans les films argentins, les
gares et les trains jouent un rôle important. Certes l’Argentine est un grand
pays immense et se déplacer n’est pas facile. Mais si très souvent les trains
représentent dans le film noir la possibilité d’un ailleurs, d’une opportunité,
ici c’est le contraire qui se joue. En prenant le train, Luidas et Gasper vont
vers leur destinée. D’ailleurs, Luidas remarque sans donner plus d’attention à
la chose que Gasper n’a pris pour lui qu’un aller simple, on va comprendre que c’est parce qu’il va l’assassiner. Ayala est comme ça. Il pose un élément du
récit et nous ne comprenons que plus tard pourquoi l’image est là. De même, les
graines qui tombent de la poche de Luidas qui vient d’être assassiné, ne jouent
un rôle qu’une fois qu’elles ont germé. Et ce sont elles qui donnent une
explication au titre espagnol qui parle de plantes amères qui ont poussé.
La photo de Ricardo Younis est superbe. Usant de tous les
artifices du film noir, elle joue énormément sur les contrastes de lumière très violents. Les scènes dans les gares et les escaliers sont très tendus et
parfaites. Ce directeur de la photographie d’origine chilienne n’est guère
connu chez nous, mais il se montre un technicien qui rivalise avec les
meilleurs de ses confrères étatsuniens. La scène de l’assassinat de Luidas est
sobrement filmée, mais c’est efficace, avec des contreplongées judicieuses et
de beaux plans larges. C’est cependant un budget assez faible, cela se voit
assez bien dans l’usage des transparences ou dans les scènes de cabaret. Mais
ce côté minimaliste rend encore plus prégnante l’esthétique générale du film.
J’aime aussi beaucoup les longues perspectives qui figurent la vie du journal
où Gasper est employé. La longue séquence de rêve qui montre le trouble de
Gasper est aussi très étonnante, elle semble emprunter à Orson Welles avec ses
plans penchés, mais aussi au Hitchcock de Spellbound.
Le point faible du film, outre la disparition du personnage
de Susana, c’est la distribution. Les acteurs sont presque tous mauvais,
surtout les hommes. Carlos Cores interprète Gasper, le personnage central du
film qu’on retrouve à l’écran du début jusqu’à la fin du film. Il grimace
beaucoup pour jouer les tourmentés. Il est très raide. Il s’anime parfois à
contretemps pour montrer la colère. Dans les scènes avec les femmes il n’est
pas à l’aise non plus. En France on ne le connait guère, la quasi-totalité de
sa cinématographie n’ayant pas traversé l’Atlantique. Vassili Lambrinos,
un acteur grec, nait en Égypte qui aura fait une carrière aux quatre coins du
monde est tout aussi mauvais. Lui ne joue pas les tourmentés, mais au contraire
les optimistes indécrottables. Affligé d’un sourire mécanique il a du mal à
donner ses répliques.
Ne parlons pas par charité de Pablo Moret qui incarne
Jarvis, le fils de Luidas. Il n’est pas bon. Les femmes sont bien meilleures,
d’abord Julia Sandoval est Susana, qui tente de remonter le moral et de
secouer le neurasthénique Gasper. Ensuite Aida Luz qui n’a qu’un petit rôle,
mais un rôle fondamental, celui de la malheureuse Elena qui un temps a pu
croire que son histoire avec Luidas se terminerait bien. Son air désespéré est
convaincant. Elle était une grande star en Amérique latine, elle était ici
vieillissante qui rend son interprétation encore plus pathétique, et de l’avoir
au générique était une bonne chance d’atteindre un large auditoire pour Ayala. Gilda
Lousek est très à l’aise dans le rôle d’Esther la jeune sœur de Gasper, et puis
il y a aussi Virginia Romay dans le rôle de la mère, la gardienne vigilante du
foyer, toutes les deux sont vraiment très bien.
L’arrivée de Jarvis bouleverse Gasper
Le film eut un bon succès et il a été exporté au moment de sa sortie. La critique remarqua très bien la qualité de la photographie, mais aussi la musique d’Astor Piazzolla ! Malgré les interprétations défaillantes des deux principaux acteurs, le film reste excellent. Ce fut une très bon initiative de le restaurer et de le faire circuler comme l'a fait Eddie Muller.
Gasper voit d’un mauvais œil la relation entre Elena et Jarvis
On déplorera que pour l’instant ce film ne soit pas
disponible dans une forme numérisée, Blu ray ou 4K. il le mérite amplement.
Elena s’est suicidée
Jarvis a décidé de récupérer
les graines semées sur le cadavre de son père
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